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CHAPITRE 9 – Le premier regard

Author: L'encre
last update publish date: 2026-07-10 11:12:38

Il tendit la main. Un geste presque formel, un peu désuet, comme s’ils se rencontraient dans un salon plutôt que sur une route de campagne sous une pluie battante. Élise faillit sourire. Elle prit cette main. Elle était calleuse, rugueuse, chaude malgré la pluie. Une main de travailleur. Elle serra doucement, et il répondit par une pression égale, ni trop forte ni trop faible. Juste ce qu’il fallait.

— Élise, dit-elle.

Ils restèrent ainsi une seconde de trop, la main dans la main, les yeux dans les yeux. La pluie coulait sur leurs visages, glissait sur leurs doigts entrelacés. Élise sentit quelque chose de chaud traverser sa poitrine, quelque chose qui ressemblait à de la surprise et de la reconnaissance en même temps, comme si elle retrouvait quelqu’un qu’elle n’avait jamais rencontré. C’était absurde. C’était impossible. Mais c’était là, aussi réel que la pluie qui trempait ses vêtements.

Gabriel retira sa main le premier, doucement. Il ne souriait pas vraiment, mais quelque chose dans ses yeux s’était allumé, une lueur qu’Élise ne savait pas déchiffrer.

— Bonne route, Élise.

Il avait dit son prénom comme on goûte un mot nouveau, en le tournant dans sa bouche, en l’essayant. Élise. Il l’avait prononcé sans hâte, en détachant les syllabes, comme s’il voulait se souvenir du son que ça faisait.

— Bonne route, Gabriel.

Elle aussi. Gabriel. Un nom d’archange, elle l’avait pensé déjà, et elle le pensait encore. Un nom solide, qui inspirait confiance. Un nom qu’on avait envie de redire pour voir s’il avait le même goût la deuxième fois.

Il enfourcha sa moto. Le moteur toussa, crachota, démarra dans un bruit de ferraille. Avant de partir, il se tourna une dernière fois vers elle. La pluie ruisselait sur son visage, et il la regardait avec une intensité qui fit battre le cœur d’Élise plus vite. Ce n’était pas un regard insistant, pas un regard de dragueur. C’était un regard qui prenait le temps, qui enregistrait chaque détail, comme s’il savait que ce moment était important et qu’il voulait s’en souvenir toute sa vie.

Puis il partit. La moto s’éloigna dans la nuit, son phare jaune tressautant sur la chaussée, le bruit du moteur décroissant jusqu’à n’être plus qu’un bourdonnement lointain, puis plus rien.

Élise resta immobile. La pluie continuait de tomber, plus fine maintenant, comme si la nature elle-même s’apaisait après l’orage. Elle était trempée jusqu’aux os, grelottante, et pourtant elle n’avait pas envie de remonter dans la voiture. Elle avait peur, si elle bougeait, de rompre le charme, de briser la magie de cette rencontre absurde, sur cette route absurde, sous cette pluie absurde.

Gabriel. Élise.

Ils n’avaient échangé que leurs prénoms. Rien d’autre. Ni nom de famille, ni adresse, ni numéro de téléphone. Rien qui permette de se retrouver, rien qui permette de se contacter. Il n’avait pas demandé d’où elle venait, où elle allait, ce qu’elle faisait dans la vie. Elle n’avait pas demandé non plus. Ce n’était pas de l’oubli. Ce n’était pas de la négligence. C’était une sorte d’instinct, une certitude inexplicable que tout cela n’avait pas d’importance. Les noms de famille, les adresses, les professions, c’était pour plus tard. C’était pour le monde réel. Ce moment-là, sous la pluie, n’appartenait pas au monde réel. Il appartenait à un espace entre deux, une parenthèse, une bulle où seuls les prénoms comptaient.

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