Home / Romance / Amour interdit / Des années plus tôt

Share

Des années plus tôt

Author: Dija831
last update publish date: 2026-04-05 01:05:09

Ce jour-là, le printemps avait un goût de promesse. Elena marchait d’un pas léger sur le chemin de gravier qui menait à la villa, son sac de lycée ballant contre sa hanche. À quinze ans, la vie avait encore la simplicité des fins d'après-midi ensoleillées. Elle avait hâte de franchir le seuil de la maison, de sentir l'odeur du café noir et d'entendre le rire grave de son père, ce pilier qui rendait le monde si sûr.

— Papa ? jeta-t-elle en poussant la lourde porte de chêne.

Le silence lui répondit. Un silence inhabituel, épais, qui semblait absorber le moindre de ses souffles.

Dans le hall, l'air était chargé d'une odeur métallique, âcre, qui lui fit froncer les sourcils. Elle pensa d'abord à un vase brisé, à de l'eau renversée. Mais en avançant vers le grand salon, elle remarqua que la lumière déclinante de dix-sept heures dessinait des ombres étranges sur le parquet de nacre.

Puis, elle le vit.

Une forme sombre, étendue près de la table basse. Son cœur rata un battement, puis s'emballa, cognant contre ses côtes comme un oiseau pris au piège.

— Papa ? murmura-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un fil de soie.

Elle lâcha son sac. Le bruit sourd des livres tombant au sol fut le seul signal de son basculement dans l'horreur. Elle s'approcha, les jambes transformées en coton. Son père était allongé sur le flanc, son visage tourné vers la fenêtre, comme s'il admirait une dernière fois le jardin qu'il aimait tant.

Mais sous lui, une mare sombre s'étendait, lente et inexorable, grignotant le tapis clair. Le rouge était si profond qu'il paraissait noir sous la lumière mourante.

Elena tomba à genoux, ses mains tremblantes cherchant un contact, une chaleur, n'importe quoi qui puisse démentir ce qu'elle voyait. Ses paumes rencontrèrent un liquide visqueux et chaud. Elle ne cria pas. Le choc avait verrouillé sa gorge. Elle fixait ce sang qui maculait sa chemise blanche de lycéenne, incapable de comprendre comment la vie pouvait s'échapper avec tant de discrétion.

Elle ne l'entendit pas.

À l'autre bout de la pièce, derrière les lourds rideaux de velours qui menaient au bureau, une silhouette s'effaça dans l'ombre d'un couloir dérobé. Aucun bruit de pas. Aucun froissement de tissu. Juste une présence invisible qui s'évaporait au moment même où l'enfance d'Elena se consumait.

L'assassin ne regarda pas en arrière. Il n'avait pas besoin de voir le visage de la jeune fille brisée pour savoir que son œuvre était achevée.

Elena pressa sa main contre la poitrine immobile de son père, tachant sa propre peau d'une marque indélébile. Elle restait là, seule dans l'immensité du salon, sans savoir que celui qui venait de briser son univers était le même qui, dix ans plus tard, prétendrait la protéger.

Le soleil finit par sombrer derrière les collines, abandonnant la pièce à l'obscurité. Et dans ce noir complet, Elena comprit que plus rien, jamais, ne serait de nouveau en lumière.

Six mois plus tard ,

L’orphelinat Santa Maria ne ressemblait en rien à la villa lumineuse de son enfance. Ici, les murs étaient d’un gris austère, lavés par des décennies de pluie et de prières silencieuses. Elena n’avait emporté que peu de choses : quelques photos jaunies et le souvenir persistant de l’odeur du sang mêlée au parfum des lys du jardin.

À seize ans, elle était devenue une ombre parmi les ombres. Sa mère n’était qu’un fantôme, une silhouette sans visage qui l’avait abandonnée au berceau. Et maintenant que son père

son unique ancrage

lui avait été arraché, Elena dérivait. Elle passait ses journées assise sur le rebord de la fenêtre de la petite chambrée commune, observant les voitures passer au loin sur la route principale, se demandant laquelle portait l’homme qui avait détruit sa vie.

Elle ignorait que le nom de son père figurait déjà dans un dossier classé, dans un coffre-fort de cuir et d’acier, à des kilomètres de là.

Deux ans s'écoulèrent dans la monotonie grise de Santa Maria. À dix-huit ans, Elena n'était plus la petite fille terrifiée qu'on avait recueillie. La douleur s'était transformée en une mélancolie altière, une beauté sauvage et silencieuse qui dérangeait les sœurs de l'orphelinat. Elle possédait ce genre de regard qui semble lire à travers les murs, un regard de survivante qui attend son heure.

Ce jour-là, l’orphelinat était en effervescence. Le plus grand bienfaiteur de la région, un homme dont le nom seul faisait baisser les yeux aux prêtres les plus fiers, venait honorer l'établissement de sa visite annuelle.

Elena, par pur esprit de rébellion, s’était isolée dans la vieille bibliothèque poussiéreuse, loin de la mascarade des sourires forcés dans la cour.

C’est là que le destin décida de se jouer d’eux.

Le silence de la pièce fut rompu par le craquement d'une botte de cuir sur le parquet. Elena ne se retourna pas, pensant qu'il s'agissait d'une des sœurs venue la réprimander.

— Vous devriez être en bas, avec les autres, dit une voix profonde, calme, d'une autorité si naturelle qu'elle semblait vibrer dans l'air.

Elena sursauta et fit volte-face. Face à elle, un homme d'une cinquantaine d'années, d'une élégance glaciale, l'observait. Ses cheveux sombres étaient légèrement grisonnants sur les tempes, ses traits étaient taillés dans le marbre, mais ce furent ses yeux qui la figèrent. Des yeux d'un gris d'orage, impénétrables et prédateurs.

Silvano Moretti s'arrêta net.

Il était venu ici pour signer des chèques et polir son image publique, mais la vision de cette jeune femme, debout près d'une étagère branlante, fit vaciller ses certitudes. Il y avait dans son port de tête une noblesse qui n'avait rien à faire dans ce lieu de misère. Elle portait une robe de bure trop large, pourtant, elle irradiait une force qui le fascina instantanément.

— Je n'aime pas les foules, répondit-elle d'une voix ferme, malgré le tremblement de ses mains qu'elle dissimulait derrière son dos.

Silvano fit un pas de plus. Pour la première fois de sa vie, l'homme qui contrôlait tout ressentit un choc qu'il ne parvint pas à nommer. Une attirance magnétique, presque dérangeante. Il ne voyait pas en elle la fille de l'homme qu'il avait fait abattre dix ans plus tôt. Il ne voyait qu'une créature d'une beauté tragique qui semblait appeler son instinct de possession.

— Comment t’appelles-tu ? demanda-t-il, sa voix se faisant plus douce, presque caressante.

— Elena.

Le nom flotta entre eux, lourd de sens cachés qu'ils ignoraient encore. Silvano ne demanda pas son nom de famille. À cet instant, cela n'avait aucune importance. Il était captivé par l'éclat de défi dans ses yeux bruns.

— Elena, répéta-t-il comme s'il s'appropriait déjà chaque syllabe. Un nom de reine pour un endroit si sombre.

Il tendit la main, effleurant presque la joue de la jeune fille avant de se raviser. Le contact aurait été trop prématuré, mais l'envie était là, brûlante.

Silvano quitta la bibliothèque quelques minutes plus tard, mais son esprit y resta enchaîné. En marchant vers sa limousine, il interpella le directeur de l'orphelinat, son ton redevenant tranchant comme une lame.

— La jeune fille, Elena... Je veux tout savoir sur elle. Assurez-vous qu'elle ne manque de rien. Et surtout... assurez-vous que personne d'autre ne l'approche.

Il ignorait qu'en posant sa griffe sur elle, il venait de ramener dans son lit le fantôme de son plus grand crime. Mais alors qu'il s'installait à l'arrière de sa voiture, un sourire prédateur étira ses lèvres.

Il la voulait. Et ce que Silvano Moretti voulait, il le prenait toujours.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Amour interdit     L’insolence contre l’autorité

    POV : SilvanoJe l'ai entendue hurler depuis mon bureau. C'est une erreur de débutant de laisser entrer une telle rage dans mon domaine, mais je voulais voir comment Marco gérerait la situation. La réponse est évidente : comme un enfant gâté et violent.Et elle...Elle se tient là, face à mon fils enragé, le menton levé, la poitrine haletante de fureur. Elle vient de gifler l'héritier des Moretti devant ses propres gardes. C’est un acte de suicide social, politique et physique.Et c’est la chose la plus magnifique que j’aie jamais vue.Sa beauté insolente est décuplée par sa colère. Elle n'est pas une proie terrifiée. Elle est une lionne acculée qui vient de mordre le dompteur.Je m'avance lentement, laissant le silence s'épaissir, savourant la tension électrique qui crépite entre nous trois. Marco tremble de rage, mais n'ose pas bouger. Elena me fixe, un mélange de haine, de surprise et d'un sentiment que je ne parviens pas encore à identifier.— J'ai posé une question, ai-je répété,

  • Amour interdit    Contrat

    L’ambiance dans le petit salon de son père adoptif, Monsieur Girard, était devenue irrespirable. L’odeur de vieux papier et de tabac froid s’était mélangée à celle, plus stérile, des dossiers juridiques étalés sur la table basse.Elena s’immobilisa sur le seuil, ses clés encore à la main. En face d’elle, deux hommes en costumes sombres, l’air aussi expressifs que des pierres tombales, refermèrent leurs mallettes à son approche. Monsieur Girard, lui, semblait avoir vieilli de dix ans en une après-midi. Ses mains tremblaient légèrement.— Elena, assieds-toi, s’il te plaît, commença-t-il d’une voix sourde.— C’est quoi tout ça ? demanda-t-elle, ignorant l'invitation. Son instinct, aiguisé par des années de méfiance, hurlait au danger. Pourquoi des avocats sont chez nous ?Girard prit une grande inspiration, évitant son regard incendiaire.— On a retrouvé la trace de l’héritage de ton père biologique. Tout ce qui avait été saisi, les comptes, les propriétés... tout a été débloqué par un f

  • Amour interdit    Le present

    Les quatre années qui suivirent furent pour Silvano une étude obsessionnelle de la patience. Il ne se contenta pas de financer l'orphelinat ; il devint l'architecte invisible de la vie d'Elena. Chaque livre qu'elle lisait, chaque vêtement qu'elle recevait, chaque opportunité qui s'offrait à elle était un fil de la toile qu'il tissait autour d'elle.À vingt-deux ans, Elena n'était plus la jeune fille mélancolique de la bibliothèque. Elle était devenue une femme d'une beauté dévastatrice, mais surtout, elle s'était forgé une armure de glace. L'adversité et la solitude l'avaient rendue tranchante. Elle était insolente, défiant l'autorité avec un mépris souverain, consciente de l'effet que son regard de braise produisait sur les hommes.Elle ignorait que, dans l'ombre d'une berline aux vitres teintées ou derrière le reflet d'une terrasse de café, un homme observait chacune de ses colères.POV : Silvano MorettiJe la regarde marcher sur le trottoir, la tête haute, ignorant les regards conc

  • Amour interdit    Suite

    À 38 ans, il est au sommet de sa puissance, un homme dont l'âme est aussi dure que le marbre de son palais, jusqu'à ce qu'il pousse la porte de cette bibliothèque.Pov: Silvano L’air de cet orphelinat est une insulte à mes poumons. Il stagne, saturé d’encaustique bon marché, de peur contenue et de cette humilité dévote qui me donne envie de tout raser. Je déteste la faiblesse, et cet endroit en est le sanctuaire.Je m'étais échappé de la cour de récréation, laissant le directeur s'étouffer dans ses remerciements serviles. J'avais besoin de silence. C’est alors que j’ai poussé la porte de la bibliothèque.Je m'attendais à trouver des étagères vides et de la poussière. Pas elle.Elle se tenait là, baignée dans une lumière d’or déclinant qui perçait les vitraux encrassés. Une silhouette frêle, perdue dans une robe informe qui aurait dû l’effacer. Mais on n'efface pas une telle présence.Elle n'a pas bougé. Elle ne s'est pas jetée à terre, elle n'a pas lissé ses vêtements en tremblant. E

  • Amour interdit    Des années plus tôt

    Ce jour-là, le printemps avait un goût de promesse. Elena marchait d’un pas léger sur le chemin de gravier qui menait à la villa, son sac de lycée ballant contre sa hanche. À quinze ans, la vie avait encore la simplicité des fins d'après-midi ensoleillées. Elle avait hâte de franchir le seuil de la maison, de sentir l'odeur du café noir et d'entendre le rire grave de son père, ce pilier qui rendait le monde si sûr.— Papa ? jeta-t-elle en poussant la lourde porte de chêne.Le silence lui répondit. Un silence inhabituel, épais, qui semblait absorber le moindre de ses souffles.Dans le hall, l'air était chargé d'une odeur métallique, âcre, qui lui fit froncer les sourcils. Elle pensa d'abord à un vase brisé, à de l'eau renversée. Mais en avançant vers le grand salon, elle remarqua que la lumière déclinante de dix-sept heures dessinait des ombres étranges sur le parquet de nacre.Puis, elle le vit.Une forme sombre, étendue près de la table basse. Son cœur rata un battement, puis s'embal

  • Amour interdit    Prologue

    La nuit où tout bascula, le ciel semblait s’être vidé de ses étoiles, comme si la lumière elle-même refusait de témoigner du drame qui s’ourdissait. Le vent s’insinuait entre les cyprès sombres, frôlant les grilles monumentales du domaine Moretti, charriant une tension sourde, presque organique. Dans ce monde où le pouvoir se mesurait à l’aune du silence et du sang, chaque décision était une sentence, chaque alliance un pacte scellé dans l’ombre des consciences.Elena n’était alors qu’un nom murmuré dans la pénombre des bureaux feutrés, un pion délicat disposé au centre d’un échiquier bien trop vaste pour elle. Fille d’un homme dont la puissance n’était plus qu’un écho, elle portait, à son insu, le poids d’une dette séculaire que le temps n’avait jamais su commuer. La chute de sa lignée n’avait été ni un accident, ni l’aléa d’une guerre de clans : elle avait été orchestrée, bâtie et exécutée avec la précision chirurgicale d’un homme qui ne laissait jamais de place à l'imprévu.Don Sil

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status