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Chapitre 7

Author: Lucien Sanségal
En croisant le regard encore paniqué de Noémie, j'ai su qu'aujourd'hui, elle n'irait pas jusqu'au bout. Cette certitude m'a aussitôt fait pousser un soupir de soulagement.

Mais évidemment, cette femme n'avait aucune intention de céder.

La mâchoire crispée, elle a lâché avec obstination :

« Même comme ça, je mourrai. Dès que tu pars, je saute d'ici. »

Je me suis contenté de hausser un sourcil avant de répondre, sans la moindre hésitation :

« Sauter, ça me va. Ça, ce n'est plus mon problème. Mais vu l'étage, c'est un peu juste. Et si tu ne meurs pas sur le coup ? Si tu finissais handicapée à vie, le corps brisé de partout ? »

Je lui ai lancé un regard froid.

« À ta place, je descendrais d'abord acheter un sac plastique. Ensuite, tu montes sur le toit, tu te le mets bien sur la tête, bien serré et là, tu sautes. Comme ça, au moins, tu es sûre de ne pas te rater. »

« Espèce de... ! »

Noémie tremblait de rage, les yeux écarquillés, le corps secoué de colère, mais elle n'a pas pu s'empêcher de demander :

« Pourquoi... pourquoi un sac plastique sur la tête ? »

« Pour éviter d'emmerder les agents de nettoyage », ai-je répondu sans détour. « Comme ça, ton cerveau ne s'écrase pas partout. Ils n'auront pas à ramasser ce qui reste de toi à la pelle. »

« Julien Morel, t'es vraiment un monstre ! »

L'image s'était imposée à elle malgré elle. Elle a fermé les yeux de peur, m'insultant à pleine voix.

En voyant sa réaction, j'ai été encore plus sûr qu'elle n'oserait jamais mourir.

« Bon. Rends-moi ma carte, je dois y aller. Et toi, prépare-toi tranquillement à sauter. »

Je lui ai tendu la main.

Mais elle a aussitôt secoué la tête, furieuse :

« Hors de question ! Pourquoi je ferais exactement comme tu dis ? Tu m'as vue nue. Tu crois vraiment que je vais te laisser partir comme ça ? »

« J'ai vraiment pas de temps à perdre avec toi », ai-je lâché, agacé. « Si tu veux mourir, dépêche-toi. Moi, je dois aller sauver des gens. »

Profitant d'un instant d'inattention, j'ai arraché ma carte d'un geste sec, me suis retourné sans hésiter et suis sorti à grandes enjambées.

J'étais prêt à lui venir en aide, mais au fond, ce genre d'héritière capricieuse ne m'inspirait aucune sympathie.

« Hé ! Reviens ici ! »

« Julien, je ne te laisserai pas t'en tirer comme ça ! »

Les cris hystériques ont résonné derrière la porte. Je n'y ai même pas prêté attention. Valise en main, j'ai quitté l'hôtel.

Je ne savais pas encore que, dans la chambre, Noémie avait lentement ouvert la paume de sa main. À l'intérieur reposait une petite photo d'identité, c'était la mienne.

Elle l'a observée un long moment, un sourire ambigu glissant sur son visage parfait.

« Finalement... il est plutôt pas mal. »

Elle a murmuré, presque amusée :

« Centre de secours du 2ᵉ secteur... Julien Morel. Je m'en souviendrai. Tu ne m'échapperas pas ! »

À cet instant-là, j'étais loin d'imaginer que quelqu'un venait de me prendre pour cible.

En quittant l'hôtel, je suis rentré au centre sans perdre une minute. Quand Philippe m'a vu arriver en avance, valise à la main, il a aussitôt affiché un air surpris.

« Julien, pourquoi tu es venu avec tes bagages ? »

Sa réaction était compréhensible. Pour un pompier, partir en mission, entrer dans un brasier, c'était flirter avec la mort. On pouvait très bien ne jamais revenir. Une tenue ignifugée, on l'enfilait au début et parfois on la quittait à la fin de sa vie. Personne n'emportait de valise. Ça n'avait aucun sens.

« Tout est réglé à la maison. J'avais juste peur que ma femme tombe sur les vêtements que j'ai laissés et que ça lui fasse trop mal. »

Je me suis contenté de cette phrase, sans entrer dans les détails. Je n'avais aucune envie d'ébruiter l'échec de mon mariage avec Yasmine.

Philippe m'a regardé, visiblement troublé.

« Julien, ce n'est pas comme si tu étais sûr de ne pas revenir. Pas besoin d'aller jusque-là. »

Il a poussé un soupir avant d'ajouter :

« On vient de recevoir l'ordre. Le matériel anti-incendie a été héliporté directement près de la montagne. On peut partir immédiatement. »

« D'accord. Je suis prêt. »

Depuis mes adieux à Yasmine, j'étais déjà prêt à mourir. Mon visage est resté impassible.

Mais Philippe a repris, après un court silence :

« Cela dit... la situation a évolué. Avec le matériel, et la pluie qui est tombée au bon moment, le feu est désormais sous contrôle. Notre équipe va surtout s'occuper du nettoyage et des suites. Tu pourrais très bien ne pas y aller. »

Une lueur de réticence est passée dans son regard. S'il n'avait pas été à bout de solutions, il n'aurait jamais voulu m'envoyer en renfort. Après tout, je n'avais même pas encore d'enfant.

« Philippe, je préfère venir quand même. Une personne de plus, c'est toujours une force de plus. »

À cette nouvelle, j'ai ressenti, malgré moi, un léger soulagement. Le feu était enfin maîtrisé. Cela voulait dire qu'il n'y aurait plus de nouvelles victimes.

Mais en repensant à la situation misérable entre Yasmine et moi, la faible lumière qui subsistait en moi s'est éteinte de nouveau.

Autant partir.

Face à mon insistance répétée, Philippe a fini par me laisser rejoindre l'équipe.

Quand nous sommes arrivés sur place, l'incendie de forêt était totalement éteint. Il ne restait plus que les bilans des dégâts et la prise en charge des blessés. Devant ce paysage ravagé, j'ai chassé toutes mes pensées parasites et je me suis plongé corps et âme dans le travail.

Pendant plusieurs jours d'affilée, j'ai vécu au pied de la montagne, mangeant, dormant et travaillant sur place.

L'incendie avait été d'une violence extrême. Même si je n'avais pas été envoyé en première ligne, j'avais vu de mes propres yeux ceux qu'on ramenait du front.

Je ne savais pas combien de camarades avaient laissé leur vie dans ce brasier. Chaque jour, des corps étaient descendus les uns après les autres. Ils étaient méconnaissables. La plupart étaient des pompiers des communes voisines. Leurs familles étaient déjà là pour les identifier. Certaines épouses arrivaient avec leurs enfants, effondrées en larmes. D'autres parents, trop âgés, s'avançaient en tremblant avant de s'effondrer sur place, incapables d'accepter la réalité.

Face à cette scène tragique, j'avais la gorge serrée.

Durant tous ces jours, Yasmine ne m'a pas appelé une seule fois. Pas un message. Rien.

Si j'avais pu choisir, j'aurais voulu être celui allongé là. Au moins, eux auraient pu retrouver leur famille.

Après tout, la femme que j'avais aimée et avec qui j'avais partagé ma vie ne m'avait jamais considéré comme un membre de la sienne.

À ses yeux, je n'étais qu'un homme dont on pouvait se passer.

Pendant ce temps, de l'autre côté, Yasmine venait tout juste de sortir d'une réunion.

En sortant de la salle de réunion, son cœur a soudain raté un battement. Une gêne brève, inexplicable.

Instinctivement, elle a porté la main à sa poitrine, sans comprendre ce qui lui arrivait.

À côté d'elle, son assistant Antoine a immédiatement remarqué son trouble.

« Madame Fournier, vous ne vous sentez pas bien ? Vous voulez que je fasse annuler les réunions de cet après-midi pour que vous puissiez vous reposer ? »

« Non, ça va. Je n'ai rien. »

Yasmine a secoué la tête. Puis, comme si une pensée lui traversait brusquement l'esprit, elle a jeté un coup d'œil à son téléphone.

Aucun message de moi.

Elle a légèrement froncé les sourcils. Une sensation indéfinissable lui a serré le cœur.

« Ces derniers jours... Julien s'est tenu tranquille ? L'hôtel m'a contactée ? »

« Non, Madame Fournier. »

Antoine a secoué la tête, surprise par cette question soudaine. Julien était bien le mari de Yasmine, mais jamais elle ne s'était souciée de lui auparavant.

« D'accord. Tu n'as plus besoin de me suivre. Je sors un moment. »

À peine ces mots prononcés, elle a quitté le siège du Groupe Fournier sans se retourner.

Trente minutes plus tard, elle se tenait déjà à la réception de l'hôtel.

« J'aimerais consulter les passages de Julien Morel ces derniers jours. »

La réceptionniste, reconnaissant aussitôt Yasmine, a répondu avec déférence :

« Madame Fournier, Monsieur Morel ne séjourne pas dans notre établissement. Il est venu une seule fois le premier jour, puis il est reparti peu après avec ses bagages. Il n'est jamais revenu. »

« Quoi ? »

Yasmine a aussitôt froncé les sourcils, un agacement sourd montant en elle. Sur-le-champ, elle a composé le numéro de Julien.

D'ordinaire, elle prenait très rarement l'initiative de l'appeler. Mais cette fois-ci, alors qu'elle avait enfin fait ce pas, elle n'a entendu que la voix mécanique annonçant que le téléphone était éteint.

Cette fois, elle a froncé les sourcils davantage.

« Julien Morel... qu'est-ce que tu es encore en train de manigancer ? »
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