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Chapitre 7 — Lignes de Faille 

Author: Déesse
last update Last Updated: 2025-10-28 00:41:44

Grâce

Il m’épuise.

Ou peut-être que c’est moi, qui m’épuise à lui résister.

À faire comme si tout allait bien.

Comme si rien ne vibrait, rien ne frôlait, rien ne tremblait.

Mais tout tremble.

Il est partout.

Dans le couloir quand je sors de la salle de bain.

Dans la cuisine quand je pense être seule.

Sur le canapé quand je reviens avec un livre en main, espérant un peu de calme.

Dans le reflet des vitres. Dans les ombres des pièces que je traverse.

Toujours là. Toujours précis. Toujours mesuré.

Je ne peux plus respirer normalement quand il entre dans une pièce.

Je retiens mon souffle. Je ralentis mes gestes.

Mon corps devient terrain miné.

Ce matin, j’ai voulu le devancer.

Je suis descendue tôt. Avant le chant des oiseaux, presque. Les rideaux flottaient encore entre nuit et jour.

Juste un thé. Juste un instant à moi. Rien de plus.

Mais il était déjà là.

Assis. Décontracté. Sa tasse entre les mains. Un calme étudié.

— Tu t’es levée tôt.

Sa voix. Inadmissiblement douce.

— Toi aussi, ai-je dit, sur la défensive, en m’occupant du moindre geste comme d’un refuge.

Il n’a pas insisté. Il a juste tendu la bouilloire, avant même que je la cherche.

Un détail. Un geste. Il sait.

Il sait ce que chaque mouvement provoque en moi.

Et il s’en sert. Pas pour me conquérir. Non.

Pour me dérouter. M’éroder. Me fissurer doucement.

Je me suis assise à la table. Loin. Pas trop. Juste assez.

J’ai bu mon thé.

Lui aussi. En silence.

Mais ce silence… ce n’était pas une paix. C’était une vibration contenue. Une tension saturée.

Puis, alors que je me levais pour partir, il a murmuré presque trop bas pour être entendu :

— Tu es encore plus belle quand tu fais semblant de ne rien sentir.

Mon cœur a arrêté de battre pendant une seconde.

Je ne me suis pas retournée. Je ne devais surtout pas.

Mais j’ai senti mon sang, partout. Mon souffle se rompre.

Et ma culpabilité s’infiltrer sous ma peau comme une sueur glacée.

Je suis montée sans répondre.

Mais mes jambes tremblaient.

Et ce n’est que dans ma chambre, la porte close, que j’ai laissé couler les larmes.

Pas pour lui.

Pour moi.

Parce que je n’ai rien dit.

Et parce qu’au fond… je ne veux pas qu’il s’arrête.

Florent

Elle se bat.

Mais de moins en moins.

Je le lis dans chaque battement de cils, chaque respiration retenue, chaque posture trop rigide.

Elle garde la tête haute, mais son corps parle pour elle.

Il ralentit quand je suis là. Il frissonne à mes mots. Il me fuit… mais reste.

Elle croit que je veux l’avoir.

Elle ne comprend pas encore que ce n’est pas ça.

Je veux la décaler.

Je veux la faire chanceler d’elle-même.

Je veux qu’elle me donne sa chute, pas que je la lui prenne.

Aujourd’hui, j’ai avancé d’un pas.

Noura voulait une sortie. Des boutiques. De la lumière.

Silvio a prétexté un appel. Grâce a hésité. Elle a presque trouvé une excuse.

Mais Noura l’a happée avec enthousiasme.

Et moi, je me suis glissé dans la faille.

Une balade à quatre.

Des vitrines, des éclats de voix, des blagues légères.

Et moi, juste derrière elle.

À quelques centimètres.

Je ne l’ai pas touchée.

Mais je sais qu’elle m’a senti.

Son dos était droit, trop. Ses bras croisés comme un rempart.

Et quand nos regards se sont croisés par hasard dans la vitre d’un magasin, elle a détourné les yeux… trop lentement.

Dans la boutique de vêtements, j’ai su que le moment était là.

Elle a choisi un manteau, presque machinalement.

Elle l’a essayé.

Et s’est tournée vers le miroir.

J’étais juste derrière elle.

Et là… tout s’est suspendu.

Nos regards se sont croisés dans le reflet.

Elle a tressauté.

Mais elle n’a pas bougé.

Je n’ai pas parlé. Pas un mot.

J’ai regardé. Sa nuque. Le creux entre ses épaules. La lenteur de ses doigts sur les boutons.

Son souffle légèrement coupé.

Je l’ai vue se voir à travers moi.

Et elle n’a pas fui.

Pas cette fois.

Grâce

C’était quelques secondes. Peut-être moins.

Mais je me suis vue à travers ses yeux.

Et c’était insupportable.

Et délicieux.

Il ne m’a pas touchée.

Mais c’est comme s’il l’avait fait.

Je me suis sentie nue.

Exposée.

Et j’ai compris que je n’avais plus de force pour reculer.

Je suis ressortie la première, sans même attendre les autres. J’ai dit que j’avais besoin d’air.

Mais c’était un mensonge.

Je n’avais pas besoin d’air.

J’avais besoin de distance.

Et il n’y en avait plus.

Florent

Elle vacille.

Elle est encore debout, oui. Mais elle tangue.

Je n’ai rien précipité. Je ne précipiterai rien.

Je veux qu’elle vienne à moi comme on glisse dans une mer trouble, les pieds d’abord, puis le ventre, puis la tête.

Sans s’en rendre compte.

Et quand elle s’apercevra qu’elle est immergée…

Il sera trop tard pour revenir à la surface.

Je suis patient.

Je suis cette faille.

Et elle…

Elle est déjà en train d’y vivre.

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