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Chapitre 6 — Le Goût de l’Écart

Author: Déesse
last update Last Updated: 2025-10-27 00:51:27

Florent

C’est imperceptible, mais ça commence.

La faille.

Elle n’explose pas. Elle ne crie pas. Elle s’élargit doucement, comme une fissure sous la peinture, invisible à l’œil nu mais mortelle sur le long terme.

Et moi… j’attends.

Je ne précipite rien. Je ne force rien. Je laisse faire. Parce que je sais que certaines choses ne se prennent pas.

Elles se laissent tomber, lentement, entre vos mains. Comme une évidence. Comme un fruit trop mûr.

Grâce est ce fruit.

Elle lutte, bien sûr. Elle est pleine de principes, de droiture. Elle veut être bonne, fidèle, loyale. Mais la vérité, c’est qu’elle est en train de dériver. Et que personne autour ne le voit.

Sauf moi.

Et je l’admire presque pour ça : elle ne se rend pas. Elle ne cède pas. Pas encore.

Mais chaque jour, elle s’éloigne un peu plus de ce qu’elle croit être.

Et moi, je suis là, à la frontière.

À l’endroit exact où elle vacille.

Silvio, lui, commence à sentir.

Je l’ai vu, au restaurant.

Son regard posé sur moi, par éclairs. Sa main un peu plus ferme sur la taille de Grâce. Son dos un peu plus droit, comme un réflexe animal.

Il doute.

Mais il ne dit rien. Pas encore. Il est de ceux qui retardent l’inévitable. De ceux qui préfèrent la paix apparente à la guerre du vrai.

Et c’est parfait.

Parce que moi, j’avance dans son silence.

Je ne fais pas d’erreurs.

Je ne la touche pas. Je ne suis jamais seul avec elle trop longtemps. Je ne provoque rien d’ouvertement condamnable.

Mais je la vois. Et elle sait que je la vois.

Et ça suffit.

Ce matin.

Elle était dans la cuisine, de dos. Un pull trop large. Les cheveux attachés en une queue souple. Pieds nus.

Elle tournait machinalement sa cuillère dans une tasse vide. Comme si elle cherchait à se raccrocher à un geste ordinaire.

J’ai attendu quelques secondes dans l’embrasure de la porte. Juste pour la voir. Pour sentir son trouble avant même qu’elle ne m’entende.

Puis je suis entré.

— Tu veux du café ? ai-je demandé.

Elle a sursauté.

Juste un tressaillement d’épaule, une crispation de la nuque. Mais c’était là. Le corps parle toujours avant la bouche.

— Oui… merci, a-t-elle murmuré.

Je l’ai servi doucement. Sans la regarder, mais en sachant qu’elle, si.

Je connais ses silences. Ils vibrent. Ils parlent pour elle.

Je lui ai tendu la tasse. Elle l’a prise à deux mains, ses doigts frôlant les miens. Contact trop court pour être suspect. Trop long pour être neutre.

Je me suis accoudé au plan de travail.

— Tu dors mal.

Elle a hoché la tête, presque imperceptiblement.

— Ça se voit.

Un blanc.

— Tu veux que je t’aide ?

Elle a relevé les yeux, cette fois.

Ce regard. Ce foutu regard. Il contient tout : la peur, le refus, la soif, le refus du refus.

— Arrête, Florent.

Je n’ai pas bougé. Je n’ai pas répondu. Je l’ai laissée entendre son propre aveu dans le "arrête".

Elle aurait pu dire : "Ne recommence pas", "Tu te fais des idées", "Tu me déranges".

Mais elle a dit "arrête".

Comme si j’étais déjà en elle. Comme si ce que je déclenche était déjà actif, déjà réel.

Je me suis approché d’un pas.

— Tu sais que je ne te veux pas de mal, ai-je soufflé.

Elle a serré sa tasse plus fort.

— Tu veux me détruire.

— Non. Je veux que tu cesses de te mentir.

Elle a fermé les yeux. Longtemps.

Puis elle a tourné les talons. Elle est sortie sans un mot.

Mais moi, je suis resté dans la cuisine, victorieux.

Parce qu’elle ne m’avait pas repoussé.

Elle avait fui.

Et la fuite, c’est l’aveu.

Noura, plus tard, dans le jardin.

Elle m’a rejoint en riant. Elle portait une robe d’été. Léger parfum de figue et de menthe. Elle m’a parlé d’une ancienne colocataire, m’a pris la main.

Elle est belle. Vraie. Vivante.

Et totalement aveugle.

Je l’ai embrassée doucement sur la tempe. Un geste mécanique, naturel. Parfait pour maintenir l’illusion.

Puis j’ai levé les yeux vers la maison.

Grâce était là. À l’étage. Derrière la vitre. Figée.

Et j’ai su.

Il y avait dans son regard une colère. Une jalousie, peut-être. Un vertige, c’est sûr.

Elle me regarde vivre avec sa meilleure amie. Elle me regarde jouer à l’homme aimant, détendu.

Et ça la brûle.

Elle voudrait pouvoir me haïr pleinement.

Mais elle ne peut plus.

Je suis une fracture en elle.

Et c’est trop tard.

Le soir, je me suis permis un geste.

Dans le couloir, alors que Silvio s’était enfermé pour un appel, je l’ai croisée.

Elle portait une chemise blanche. Trop fine. Trop transparente dans la lumière.

Je me suis arrêté.

Elle aussi.

— Tu crois qu’on peut survivre à ça ? ai-je demandé.

Elle m’a fixé.

— À quoi ?

— À ce qu’on ne dit pas.

Elle a cligné des yeux. Deux fois.

Puis elle est passée à côté de moi, sans répondre.

Mais j’ai entendu sa respiration s’accélérer.

J’ai senti son parfum se fixer à mon col.

J’ai su qu’elle ne tiendrait pas quatre mois.

Elle est déjà en train de tomber.

Et moi, je tends les bras.

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