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Chapitre 3 — L'observation

Author: Déesse
last update publish date: 2026-07-28 23:03:20

Rose

Cinq semaines avant la convocation. Je ne le sais pas encore, mais tout est déjà joué.

L'open space bourdonnait comme d'habitude. Le bruit régulier des claviers, le bourdonnement des imprimantes, les conversations à voix basse entre collègues. Le pool dactylographie de Blackthorn Industries occupait tout le troisième étage du building , une ruche grise et sans âme où s'entassaient une trentaine d'employées, toutes des femmes, toutes interchangeables. Des secrétaires, des assistantes, des relectrices. Les petites mains de l'empire Blackthorn.

J'étais l'une d'elles. La plus discrète, la plus effacée, la plus transparente. Celle dont personne ne se souvient quand on fait l'appel. Celle qu'on oublie d'inviter aux pots de départ. Celle dont le prénom même semble s'évaporer sitôt prononcé.

Rose. Une fleur pâle dans un jardin de béton.

Ce matin-là, j'étais penchée sur un rapport comptable qui refusait de s'équilibrer. Une colonne de chiffres récalcitrants, une erreur quelque part, un trou de quinze mille livres sterling que je ne parvenais pas à localiser. Mes yeux me brûlaient. J'avais mal au dos à force de me courber sur mon écran. Ma tasse de thé refroidissait à côté du clavier, oubliée.

C'est le silence qui m'a alertée.

Pas un silence progressif, non. Un silence soudain, total, comme si quelqu'un avait appuyé sur le bouton mute de l'univers. Les claviers se sont tus. Les conversations se sont interrompues au milieu des phrases. Même les imprimantes semblaient retenir leur souffle.

J'ai levé la tête.

Les portes de l'ascenseur venaient de s'ouvrir. Et dans l'encadrement se tenait une silhouette que personne n'attendait.

Mr. Blackthorn.

Il ne descendait jamais au troisième étage. Jamais. En deux ans de présence dans cette entreprise, je ne l'avais aperçu que deux fois — une fois lors d'un séminaire annuel où il avait prononcé un discours depuis une estrade lointaine, une autre fois dans le hall du building où il traversait le marbre à grandes enjambées, flanqué de ses gardes du corps. Il appartenait à une autre espèce, une autre stratosphère, un monde inaccessible où l'on respirait un air plus rare que le nôtre.

Et voilà qu'il se tenait à l'entrée de notre open space, en grande conversation avec Mr. Fletcher, notre chef de service. Fletcher, d'ordinaire si pompeux, si satisfait de sa petite autorité, semblait soudain rapetissé. Il hochait la tête avec une déférence de caniche, s'essuyait le front avec un mouchoir froissé, acquiesçait à tout ce que disait le directeur avec un empressement pathétique.

Mais je ne regardais pas Fletcher. Personne ne regardait Fletcher.

Je regardais Blackthorn.

Il était plus impressionnant encore que dans mon souvenir. Grand , très grand , les épaules larges, le dos droit comme une lame. Un costume anthracite qui avait dû coûter plus que mon salaire annuel. Une cravate de soie bleu nuit retenue par une épingle en argent. Des chaussures italiennes qui luisaient sous les néons. Il dégageait une autorité naturelle, une puissance tranquille qui n'avait pas besoin de se prouver. Il n'était pas beau au sens classique du terme , ses traits étaient trop durs, trop anguleux, trop froids. Mais il était magnétique. Hypnotique. Impossible à ignorer.

Ses yeux gris balayaient la salle avec la lenteur méthodique d'un rapace qui survole un champ. Droite. Gauche. Retour au centre. Il inspectait l'open space comme on inspecte un territoire conquis. Et chaque femme dans cette salle retenait son souffle en espérant être celle que le regard du maître daignerait effleurer.

Je les voyais faire. Je les voyais toutes. Marianne, à ma droite, qui défroissait sa jupe d'un geste nerveux. Sophie, deux rangées plus loin, qui se passait une main dans les cheveux en battant des cils. Jennifer, la plus belle du pool, qui bombait le torse et entrouvrait les lèvres. La chasse au regard du Faucon était ouverte, et chaque femme dans cette salle y participait avec une avidité qui me donnait la nausée.

Pas moi.

Moi, je me suis recroquevillée.

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