LOGINElias, à six pas, n'a pas bougé. Il me regarde avec cette intensité qu'il ne sait pas cacher. — Encore. — Je suis fatiguée. — Encore, Ambre. Nous recommençons. Dix fois, vingt fois. Le chien, sa truffe, ses oreilles, son soupir. Une boule tiède entre mes paumes, de plus en plus stable, de plus en plus longue. Au crépuscule, je tiens la chaleur pendant le temps d'un chant, le chant qu'on chante aux morts dans ma meute, et je la tiens sans trembler, même quand la tristesse monte, même quand les larmes coulent, même quand mes jambes tremblent de froid et d'effort. Alors, pour la première fois depuis mon réveil, la chaleur ne casse rien. Elle s'éteint doucement, entre mes doigts, comme une chandelle qu'on souffle. Je m'assieds par terre et j'éclate en sanglots. Pas de douleur. Pas de rage. Des sanglots d'épuisement, et autre chose aussi, quelque chose de plus difficil
Il n'insiste pas tout de suite. Il attend. Il attend très longtemps, si longtemps que le froid revient dans mes pieds et que mes dents se mettent à claquer. Le soleil descend derrière les sapins. Le cercle devient bleu. Les pierres debout prennent des ombres longues qui pointent toutes vers moi. — Il faut que cela sorte ici, dit-il enfin. Ici, il n'y a personne. Ici, tu ne peux pas tuer quelqu'un que tu aimes. Ici, tu ne peux pas brûler une maison où un enfant dort. Si tu ne l'apprends pas dans un endroit vide, tu l'apprendras dans un endroit plein, et ce jour-là, crois-moi, tu ne te le pardonneras jamais. Alors je pense à Damien. Je ne veux pas. Je ferme les yeux et cela vient tout seul. Sa nuque. Le col de sa veste. Le silence qu'il a gardé pendant que mon père me reniait. Personne ne le regardait, lui. Tout le monde me regardait, moi, la répudiée, la fille devenue rien, et lui, il restait là, droit, avec cette espèce de calme qui n'éta
AmbreNous partons avant l'aube, quand le ciel n'est encore qu'un gris de cendre et que la neige craque sous les pas comme du verre pilé.Elias a fermé la cabane du mieux qu'il a pu. Un volet cloué sur la fenêtre fendue. Une planche sur le plancher brûlé. Rien qui résisterait à quelqu'un qui voudrait entrer, et nous le savons tous les deux. Si quelqu'un suit la trace de ce qui s'est passé cette nuit, aucun volet ne nous sauvera.Nous marchons longtemps. Deux heures, sans doute, peut-être trois. Je n'ai plus de repère, parce que mes sens me disent trop de choses et que cette abondance d'informations me désoriente plus qu'elle ne m'aide. J'entends la neige se tasser à trente pas derrière nous et j'entends une taupe remuer sous un mètre de sol gelé. Je sens la peur d'Elias. Elle est là, tout le temps, une petite odeur aigre qu'il ne peut pas cacher, et je m'en veux de la sentir, et je m'en veux d'en tirer une espèce de pouvoir, une espèce de satisfaction
AmbreJe me réveille parce que quelque chose marche sous le plancher.Un mulot. Je le sais avant de savoir que je le sais. Je l'entends gratter la terre entre deux planches, je l'entends respirer, je l'entends faire trois petits bonds, je l'entends s'arrêter pour écouter le danger. Et je l'entends prendre peur, soudain, à cause de moi. À cause de mon souffle.J'ouvre les yeux.Et le monde me tombe dessus.Je ne trouve pas d'autre mot. C'est une avalanche. La lumière de la fenêtre, cette lumière pâle d'hiver qui ne m'avait jamais gênée, me frappe les yeux comme une poignée de sel. Je me couvre le visage. Mes paupières fermentaient mal, elles sont sèches, et même derrière elles la lumière brûle.Les sons arrivent en paquets. Le feu, dans l'âtre, dont je distingue chaque langue séparément, chacune avec sa petite voix distincte. L'eau qui goutte dans la marmite. Le vent qui n'est pas un vent mais une somme de frottements, des mi
AmbreJe ne dors pas.Je reste allongée sur le dos, les yeux ouverts dans le noir, et j'écoute la cabane vivre autour de moi. Le feu s'est éteint depuis longtemps. La nuit est d'un silence tel que j'entends la neige se tasser sous la fenêtre, un craquement minuscule, un soupir de cristaux qui s'affaissent. J'entends le vent dans le sapin le plus proche, et sous le vent, un autre bruit, un frôlement, une bête qui marche quelque part dans le noir, loin, à l'orée.Et j'entends mon cœur. Trop fort. Trop vite. Comme s'il y avait dans ma poitrine quelque chose de plus grand que moi qui se réveillait en sursaut.La marque me brûle. Pas une douleur, non. Une chaleur qui monte, qui s'étale, qui descend le long de l'épaule, traverse la cage des côtes, s'insinue dans le ventre. Je pose la main dessus. Ma peau est normale au toucher, et pourtant dessous, c'est un fourneau. Je jette la couverture. J'ai trop chaud. J'ai trop chaud dans une cabane où l'eau gèle la nuit.Ambre, calme-toi.Je me répèt
Ambre Trois semaines. Trois semaines que je vis dans l'odeur du bois brûlé, de la résine et des herbes qui sèchent, suspendues en bottes sous les poutres. Trois semaines que je dors sur un lit de peaux qui sent le bouleau, dans une cabane qui n'existe sur aucune carte, à une distance que je ne sais pas mesurer du territoire où je suis née, où j'ai été humiliée, où j'ai été chassée avant même que le jour se lève. Le vieil homme s'appelle Elias. Il est grand, sec, voûté comme un arbre qui a trop penché vers la rivière. Il parle peu. Il pose des questions plus souvent qu'il n'y répond. Il m'a trouvée au bord de l'eau gelée, à moitié morte, le ventre ouvert par des crocs que je n'ai pas vus venir, et il m'a portée sur son dos pendant des heures sans demander à qui j'appartenais. Je ne sais toujours pas si je lui en suis reconnaissante. La reconnaissance, c'est encore une chaîne. Une chaîne plus douce que les autres, mais une chaîne quand même. Ce matin, la lumière entre par la petite







