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CHAPITRE 6 – LE PORTRAIT DE KAEL

Author: Déesse
last update publish date: 2026-09-21 00:33:48

Luna

Trois jours ont passé. Trois jours de nettoyage. Trois jours de faim. Trois jours de froid. Trois jours de survie.

Je connais maintenant les écuries par cœur. Chaque cheval. Chaque stalle. Chaque fissure dans les murs. Chaque courant d'air. Chaque cachette.

Je connais aussi les servantes. Mira frappe. Hilda retient. Jane déshabille. Elles me volent mes vêtements chaque matin. Je m'en fais de nouveaux chaque soir. C'est un rituel. Une guerre silencieuse. Une guerre que je gagne lentement.

Ce soir, je nettoie les écuries plus tard que d'habitude. La nuit est tombée. Les chevaux dorment. Les servantes sont parties. Le château est silencieux.

Je marche dans les couloirs. Je ne devrais pas. Je le sais. Mais je veux voir. Je veux comprendre. Je veux connaître l'ennemi.

Mes pieds nus ne font aucun bruit sur le sol de pierre. Je longe les murs. Je me cache dans les ombres. Je respire lentement.

Une porte est entrouverte. Une lumière vacillante s'en échappe. J'entends un bruit. Un bruit étrange. Un bruit que je connais. Un bruit que j'ai entendu toute mon enfance.

Des sanglots.

Je m'approche. Je pousse la porte. Juste un peu. Juste assez pour voir.

La chambre est sombre. Des bougies. Des livres. Des cartes. Une table. Un fauteuil. Et lui.

Kael.

Il est assis dans le fauteuil. Sa tête est baissée. Ses épaules tremblent. Ses mains tiennent un cadre. Un portrait. Une femme. Une oméga. Belle. Jeune. Morte.

Il pleure. Kael. L'Alpha Suprême. Le tueur. Le monstre. Il pleure.

Je ne bouge pas. Je ne respire pas. Je regarde.

— Je suis désolé, murmure-t-il. Je suis tellement désolé.

Ses doigts caressent le portrait. Ses larmes tombent sur le verre. Ses sanglots remplissent le silence.

— Je n'aurais pas dû. Je n'aurais pas dû te laisser partir. Je n'aurais pas dû te trahir. Je n'aurais pas dû...

Il s'arrête. Il serre le cadre contre sa poitrine. Il se balance. D'avant en arrière. Comme un enfant. Comme un homme brisé. Comme un monstre qui souffre.

Je devrais partir. Je devrais m'enfuir. Je devrais oublier. Mais je ne peux pas. Mes pieds sont cloués au sol. Mon cœur bat trop fort. Ma tête tourne.

Une planche grince.

Kael se retourne. Ses yeux gris me trouvent. Ses larmes coulent encore. Son visage est déformé par la douleur. Il me regarde. Il ne dit rien. Il ne bouge pas.

Le silence est lourd. Épais. Interminable.

— Tu es là depuis combien de temps ? demande-t-il.

Sa voix est rauque. Cassée. Humaine.

— Assez longtemps.

Il serre le cadre. Ses jointures blanchissent. Ses mâchoires se serrent.

— Tu n'as rien vu.

— J'ai tout vu.

Il se lève. Il pose le cadre sur la table. Il s'approche. Il me domine de toute sa hauteur. Ses yeux gris sont rouges. Ses joues sont mouillées. Ses lèvres tremblent.

— Si tu dis un mot à qui que ce soit...

— Je ne dirai rien.

Il s'arrête. Il me regarde. Il ne comprend pas.

— Pourquoi ?

— Parce que je sais ce que c'est. Perdre quelqu'un. Pleurer seul. Cacher sa douleur.

Il me regarde longtemps. Trop longtemps. Ses yeux gris me lisent. Ils me jugent. Ils me comprennent.

— Tu as perdu quelqu'un ?

— Ma mère. Ma sœur. Mon père. Ma meute. Tout.

Il ne dit rien. Il s'approche. Il me touche le visage. Sa main est chaude. Douce. Tremblante.

— Qui était-elle ?

Il se retourne. Il regarde le portrait. Ses épaules se voûtent. Sa voix se brise.

— Elara. Mon oméga. Ma compagne. Ma vie.

Il s'assoit. Il prend le cadre. Il le regarde.

— Je l'ai aimée plus que tout. Plus que ma meute. Plus que mes frères. Plus que ma vie.

Il s'arrête. Il respire. Il continue.

— Un jour, une meute ennemie a attaqué. Elle a été capturée. Ils ont demandé une rançon. J'ai refusé. J'ai dit que je ne paierais pas pour une oméga.

Ses larmes coulent. Ses mains tremblent. Sa voix se casse.

— Ils l'ont tuée. Ils l'ont violée. Ils l'ont brûlée. Ils m'ont envoyé ses cendres.

Il serre le cadre. Il le serre si fort que le verre se fissure. Le sang coule de ses doigts. Il ne sent rien.

— Je n'ai pas pleuré à ce moment-là. J'ai tué. J'ai brûlé. J'ai massacré. J'ai détruit leur meute entière. Hommes. Femmes. Enfants. Personne n'a survécu.

Il me regarde. Ses yeux gris sont vides. Morts.

— Je n'ai pas pleuré pendant trois ans. Pas une larme. Pas un sanglot. Rien.

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