LOGINEt là, dans ce creux, une chose se met à bouger dont je ne suis pas l'auteur. Ils se lèvent, pas tous, quatre, cinq, ils s'approchent, la fille aux cheveux rasés se met devant moi et me prend la main, ce qui est la première fois depuis quatre-vingt-douze jours que quelqu'un me touche sans vouloir me faire du mal ou sans être mon enfant. Elle tient ma main dans les deux siennes, elle regarde mes ongles, mes paumes, mes coupures, mes cicatrices. — Comment vous avez fait, demande quelqu'un derrière. Ce n'est pas à moi que la question est posée. C'est à elle, à la femme aux bâtons, c'est à la meute, c'est à moi aussi, il faudra bien que je réponde un jour. Alors je réponds. C'est la seule chose que je sache dire, et je la dis mal, et je la dis debout, dans un pré, au milieu de dix omégas libres pour la première fois d'une vie. — On dort dans un endroit où personne ne peut venir sans faire de bruit. On a un feu, et des pierres chaudes, et une écuelle. On ne vole pas deux fois au même
Je lui donne à boire. Je lui donne du poisson. Je lui mets de l'eau propre sur l'égratignure de son poignet. Je le laisse dans le creux de la roche fendue, avec la cape, et je ne lui dis rien de la grotte, rien des enfants, rien de moi.Puis je remonte dans le noir, je m'assois au milieu de la fougère, je pose mes deux mains sur mon ventre vide, et je me dis, dans cette grotte, devant six petits qui dorment avec leurs mains en l'air :— Non.Deux jours plus tard, je descends.Je descends avec le bâton, la dague, et rien d'autre. Je fais deux heures vers le sud, je trouve la vieille carrière au milieu de l'après-midi, le creux avec les pierres, et je m'arrête dans les fourrés et je regarde.Ils sont dix.Ils sont assis en rond, ou couchés, ou appuyés contre les pierres. Il y a des femmes. Il y a un homme qui doit avoir cinquante ans et qui a un poignet plié à l'envers depuis longtemps remis de travers. Il y a une fille qui ne doit pas avoir quinze ans, avec les cheveux rasés jusqu'à la
Deux mots. Et tout est dedans. Je le regarde longtemps. La chaîne, la cheville, l'égratignure au poignet droit qui a la forme d'une marque de corde, la robe de toile grise qui n'est pas une robe de serviteur mais une robe de servante, plus longue qu'un homme ne porterait, la corde autour de la taille. — Tu es une oméga. Il a un mouvement de recul dans le visage. — Comment vous savez ça. — À la robe. À la façon dont tu te tiens. Comment tu t'appelles. Il dit son nom. Je l'oublie tout de suite, parce que, sur le moment, ce nom n'importait pas, et je m'en veux encore. — Lève-toi. Il se lève mal. Il tient sa cheville. Il est plus grand que moi d'une tête et pèse moins que moi. Je passe devant lui, je prends un détour, je le fais passer par le haut, par le sentier des genêts, celui que je connais et où personne ne vient, et je le fais asseoir derrière une roche fendue, au-dessus du ruisseau, à un endroit où on voit venir, à vingt pas de la grotte. Puis je remonte et je vais voir
Il souffre et je le sens à travers des jours de marche et des forêts et des collines, et il ne sait pas que je le sens, et si je pouvais lui envoyer une chose, une seule, ce ne serait pas une malédiction, ce ne serait pas un mot méchant. Ce serait de l'eau.Je reste là, les deux mains sur la poitrine, dans une grotte, au milieu de mes enfants endormis, et je mets la tête en arrière contre la roche et je pleure.Sans bruit, cette fois. Parce qu'eux, ils dorment, et qu'il ne faut pas les réveiller, et parce que c'est la seule chose que je peux faire pour lui, pleurer sans bruit, à cette distance, comme une femme qui tient une main dans le noir et qu'on ne peut pas voir.Ça dure une heure. Puis la chose se retire, comme une marée, et il ne reste que le fond, cette vieille douleur qui est là depuis toujours et qui restera.Je me mets à genoux. Je souffle sur les braises. Je mets les pierres dans l'eau. Je fais la soupe.Et le lendemain matin, je fais un trait de plus sur la pierre, un tra
Ils reculent.C'est une chose que je ne m'expliquerai jamais, ça. J'ai une voix de chose, une voix à bout de souffle, une voix de personne qui n'a pas parlé à un être humain depuis cent jours. Et ils reculent. Peut-être que la voix de quelqu'un qui ne demande pas, ça s'entend. Peut-être que, quand tout le monde crie, une voix calme passe à travers le vacarme comme un doigt dans une fente.Je m'agenouille. Je pose mes deux mains sur sa jambe.— Je vais te prendre ça. Ne bouge pas.Il ouvre les yeux. Il me regarde. Un homme d'une quarantaine, la peau brûlée par le champ, une barbe de trois jours, une bouche ouverte au milieu du visage, et ses yeux se fixent sur moi et je vois dedans la chose qu'on voit toujours, la chose que les gens mettent dans leurs yeux quand ils ne comprennent pas.Et je prends.Ça n'a rien à voir avec une coupure de main. Ça n'a rien à voir avec du lait, avec du froid, avec du poison. C'est un grand morceau de chose vivante qui entre dans moi, et il entre par les
Luna Ce que je sais de moi, au départ, c'est une seule chose, et cette chose, je ne l'ai jamais choisie. Je bois du poison, je le rends. C'est tout. J'ai bu la soupe de Séraphine, j'ai senti le froid monter, je me suis fermée comme une porte, j'ai senti la chose dans mon ventre se retourner, et le poison est ressorti noir dans la paille, et deux jours plus tard une blonde avait les doigts gonflés autour de ses bagues. Je n'ai rien décidé. Le corps a décidé tout seul, comme la paupière quand une chose approche de l'œil. Dans la grotte, j'apprends autre chose, et je l'apprends en me faisant du mal. Ça commence par une chose bête. Le quatre-vingt-onzième jour, je m'ouvre la main avec la dague en coupant des racines. Ce n'est pas grave. Trois centimètres, au-dessus du pouce, de la longueur d'un ongle, mais ça saigne beaucoup, parce que c'est la main et que la main saigne pour rien. Je presse avec un pan de la cape. Je m'énerve. Je dis une bêtise à voix haute, je dis quelque chose de







