FAZER LOGINIsadora
Le lendemain matin, je décide de confronter Corbin.Je le trouve dans le hall, près de la fontaine asséchée, en train de donner des ordres à un valet. Il me voit approcher et s'incline brièvement, sans que son visage change d'expression. Il est toujours vêtu de noir, toujours impeccable, toujours fermé.— Maître Corbin, puis-je vous parler un instant ?— Bien sûr, Madame.— Pas ici. Dans un endroit plus discret.Il hésiteIsadora Corbin ne nie rien. C'est la première chose que je note, et elle ne joue pas en sa faveur, les innocents nient, les coupables nient, seuls les hommes qui ont préparé leur aveu depuis des années l'offrent ainsi, sans une hésitation, comme un compte qu'on règle. — J'ai trouvé cette lettre le matin du départ, dit-il. Il l'avait fait porter dans la nuit. L'argent était où il disait qu'il serait, sous la troisième dalle du cellier, dans une bourse de cuir. Mille livres, Monseigneur. Mille livres, pour un homme qui en gagnait trente par an. — Et vous les avez prises. — Je les ai prises. Corbin soutient le regard de son maître sans ciller. Je ne l'ai jamais nié devant moi-même, et je ne le nierai pas devant vous. Je les ai prises, et je vous dirai pourquoi, non pas pour être excusé, mais pour que vous sachiez comment ces choses se font. J'avais une sœur malade à Pontrieux, et une mère infirme, et vingt ans
IsadoraLa lettre, nous la trouvons trois jours plus tard, et c'est Corbin lui-même qui nous la livre.Il n'est pas parti. Le congédiement prononcé dans la bibliothèque est resté lettre morte, le lendemain matin, à huit heures, les horloges ont sonné une à une sous des mains que tout le château croyait parties, et Amaury, entendant le premier coup de huit heures, a hoché la tête sans un mot, et nous n'avons jamais reparlé du renvoi. Corbin est resté. Corbin reste. C'est ainsi.Ce matin-là, il demande à nous voir, tous les deux, dans l'office, et il dépose sur la table de chêne une enveloppe jaunie, sans cachet, qu'il portait pliée dans la doublure de sa veste.— Il y a cinq ans, Monseigneur, on m'a remis ceci. Je l'ai gardé. J'aurais dû le garder plus longtemps encore, peut-être, ou le détruire, et j'ai choisi de le garder. Je vous le remets aujourd'hui.Amaury ne touche pas l'enveloppe. Il la regarde, et son visage est devenu c
IsadoraC'est moi, cette fois.Je ne l'ai pas décidé. J'ai passé des jours à me raisonner, à me répéter le pacte, l'enquête, le danger, la liste des raisons pour lesquelles une duchesse qui enquête sur l'assassin de son beau-frère devrait garder ses distances avec son mari. Toutes ces raisons sont solides. Toutes ces raisons sont vraies. Et aucune ne tient, ce soir-là, devant la façon dont il me regarde.Nous sommes dans la bibliothèque, il est tard, les registres sont refermés depuis longtemps. Nous parlions de ma mère encore, puis de choses plus légères, et il a ri, il a ri tout bas à une histoire que je racontais, sur le vieux jardinier et son système d'épingles, et ce rire-là, rare, un peu rouillé comme toutes les choses de cet homme, a fait quelque chose en moi que je n'ai pas la force de retenir.Je me lève. Je fais les deux pas qui nous séparent. Et je l'embrasse.Il se raidit une fraction de seconde, tout son corps se te
IsadoraLa neige dure trois jours, et pendant trois jours le château est une île de silence blanc, coupée du village, coupée de la côte, coupée du monde. Et pendant trois jours, dans la bibliothèque où le feu ne s'éteint plus, Amaury parle de ma mère.Il parle comme on déballe un trousseau, pièce par pièce, avec précaution, en dépliant chaque souvenir devant moi.— Elle venait souvent, dit-il. Les premières années de son mariage, elle venait deux fois l'an, au printemps et à la fin de l'été. Elle descendait du carrosse avec vous dans les bras, ou vous tenant par la main quand vous avez marché, et elle restait une semaine, parfois deux. Mon père la recevait comme une fille. Bastien l'attendait comme on attend le soleil. Et moi, je préparais les livres.— Quels livres ?— Ceux qu'elle aurait aimés. Je passais l'hiver à les choisir, à les mettre de côté, et je les alignais sur la table basse, là, à l'endroit précis où est posé votr
IsadoraC'est le chant qui me trahit, une semaine plus tard.Je suis dans la bibliothèque, seule, Amaury est sorti à cheval malgré le froid, Gaspard est en bas, et la maison entière a ce silence du milieu de l'après-midi qui n'appartient qu'aux grandes maisons vides. Je travaille sur les registres, et le travail piétine, une colonne de chiffres ne veut pas s'accorder avec une autre, et je la reprends pour la troisième fois, et pour me donner patience, je chante.Je chante à mi-voix, presque sans m'en rendre compte, c'est une vieille habitude, ma mère chantait en cousant, je chante en comptant. La berceuse bretonne. Celle de la tempête. Celle qui endort les tempêtes. Les mots montent doucement dans la pièce chaude, se mêlent au crépitement du feu, et j'oublie tout, les chiffres, la neige, le fantôme, le monde.Je chante le dernier couplet jusqu'au bout. Jusqu'à la dernière note.Et dans le silence qui suit, une voix dit, de l'autre bout de la pièce :— Ne vous arrêtez pas.Je sursaute
Isadora— Vous connaissez le passage, dis-je un soir.Nous venons de refermer la dernière liasse. Il lève la tête vers moi.— Lequel ?— Celui qui longe vos appartements. Derrière la tapisserie de ma chambre. Avec les meurtrières.Un silence. Puis, lentement, le sourire, le vrai, pas le bref, le sourire entier, celui qui remonte jusqu'aux pommettes, et que je ne lui avais jamais vu :— Depuis quand le savez-vous ?— Depuis des semaines. Je m'y suis promenée. Je vous ai regardé lire. — Je soutiens son regard, ou ce qui en tient lieu. — C'est ainsi que j'ai eu la certitude. Sur votre vue. Une pierre a roulé, cette nuit-là. Vous avez levé la tête vers la meurtrière.— Je savais que c'était vous, dit-il. Cette nuit-là. J'ai senti que c'était vous, on reconnaît une présence, quand on a passé cinq ans à écouter les présences. J'aurais pu ouvrir le passage. Je vous ai laissée fuir.— Pourquoi ?— Parce que vous n'étiez pas prête. Et parce que, il hésite, parce que vous étiez courageuse, et q







