FAZER LOGINCelle qui devrait mourir
Épisode 8
Je préparai le dîner comme d'habitude. La viande, les légumes, la sauce qu'il aimait. Je mis la table pour deux, parce que Veronica n'était pas là ce soir-là, et je posai son assiette à sa place, à droite, là où elle avait toujours été. Je servis le vin qu'il aimait, je remplis son verre, et je posai le tout sur la table.
Puis, au lieu de m'asseoir en face de lui comme je le faisais depuis cinq ans, je me tournai vers l'escalier.
— Où tu vas ? demanda-t-il sans lever les yeux de son assiette.
— Je vais prendre mes médicaments.
Il ne répondit pas. Il commença à manger. Je montai l'escalier, j'entrai dans ma chambre, j'avalai les comprimés avec un verre d'eau, et je fermai la porte à double tour.
C'était la première fois en cinq ans que je fermais cette porte.
Je restai un moment debout, le dos contre le bois, à écouter. En bas, la fourchette de William cliquetait contre l'assiette, régulière, tranquille, comme si de rien n'était. Il n'avait pas remarqué. Il n'avait pas remarqué que je ne m'étais pas assise, que je n'avais pas mangé, que je n'avais pas débarrassé. Il n'avait rien remarqué du tout.
Je m'assis sur le bord du lit. Mes jambes tremblaient. Mon cœur battait trop vite. Je venais de faire quelque chose de minuscule, quelque chose que personne n'aurait remarqué, mais pour moi, c'était énorme. Pour la première fois depuis cinq ans, je venais de décider quelque chose pour moi.
Je sortis mon téléphone. Je cherchai le numéro de Camille et je l'appelai.
Elle décrocha à la deuxième sonnerie.
— Éléna ? Ça va ?
— Oui, ça va. Je suis rentrée.
— Et William ?
— Il mange. Il n'a rien remarqué.
Un silence. Puis, doucement :
— Qu'est-ce qui se passe ?
Je pris une grande respiration. J'avais la bouche sèche, l'estomac douloureux, mais ma voix était ferme. C'était étrange de m'entendre parler comme ça, avec cette détermination que je ne me connaissais plus.
— Camille, je veux que tu me rendes un service.
— Dis-moi.
— Je veux que tu me trouves un détective.
Un nouveau silence. Plus long cette fois.
— Un détective ?
— Oui. Pour rouvrir l'affaire. L'affaire de Sophie. Celle d'il y a cinq ans.
— Éléna…
— Je sais ce que tu vas dire. Je sais que tu penses que je suis folle. Mais je veux comprendre. Je veux savoir ce qui s'est vraiment passé cette nuit-là. Parce que depuis quelques jours, il y a quelque chose qui ne colle pas. Quelque chose que je n'arrive pas à nommer, mais qui me revient sans cesse. Et je veux savoir.
Elle ne dit rien pendant un moment. Je l'entendais respirer au bout du fil, et je devinais qu'elle hésitait entre me dire d'aller me reposer et me dire oui. Finalement, elle dit :
— D'accord. Je connais quelqu'un. Un ancien collègue de mon père. Il est à la retraite maintenant, mais il prend encore des affaires de temps en temps. Il est discret et il est bon. Je peux l'appeler demain.
— Merci.
— Éléna ?
— Oui ?
— Je suis fière de toi.
Je ne répondis pas. Je ne savais pas quoi dire. Personne ne m'avait dit ça depuis si longtemps que je ne savais même plus ce que ça voulait dire. Je raccrochai, je posai le téléphone sur la table de nuit, et je m'allongeai.
En bas, William finissait son dîner. Je l'entendis pousser sa chaise, se lever, aller dans le salon, allumer la télévision. Il ne monta pas. Il ne frappa pas à ma porte. Il ne demanda pas pourquoi elle était fermée.
Je fermai les yeux. Et pour la première fois depuis cinq ans, je m'endormis sans m'accuser.
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Le lendemain matin, je me réveillai avant lui. Je descendis, je préparai le café, je fis le ménage du salon, je ramassai les affaires qui traînaient. Tout était comme d'habitude, sauf que quelque chose avait changé dans ma tête. Je ne faisais plus ça par devoir. Je le faisais parce que c'était la dernière fois. Je le savais confusément, sans pouvoir l'expliquer, mais je le savais.
William descendit vers huit heures. Il me regarda à peine. Il prit son café, feuilleta son journal, et partit travailler sans un mot. Veronica ne vint pas ce jour-là. J'eus la maison pour moi seule.
L'après-midi, Camille m'envoya un message. Elle avait appelé son contact. Un homme nommé Morel, ancien inspecteur, qui acceptait de me rencontrer le lendemain. Elle me donnait l'adresse et l'heure, et elle ajoutait : Fais attention à toi. Et ne dis rien à William.
Je relus ce message trois fois. Puis je l'effaçai.
Ce soir-là, quand William rentra, je lui servis son dîner comme d'habitude. Mais je ne m'assis pas à table. Je montai dans ma chambre, je fermai la porte à double tour, je pris mes médicaments, et je m'allongeai.
En bas, il mangea seul. Et moi, dans le noir, les yeux ouverts, je pensais à cette nuit d'il y a cinq ans. À la réunion, au dossier oublié, À Sophie qui proposait d'y aller. À la voiture qui n'était jamais revenue et pour la première fois, une question s'installa dans mon esprit, une question que je n'avais jamais osé formuler : Et si ce n'était pas un accident ?
Celle qui devrait mourir Épisode 9 Je rentrai à la maison avant midi et je rangeai mon manteau, puis je préparai le déjeuner et fis le ménage, et tout était comme d'habitude, sauf que je n'étais plus la même femme qui avait quitté cette maison le matin. Quelque chose s'était réveillé en moi, quelque chose que je croyais mort depuis longtemps, et j'avais dans ma poche une carte de visite que je ne montrerais à personne.L'après-midi, Veronica passa. Elle s'installa dans le salon comme chez elle, allongea ses jambes sur le canapé, et me demanda un thé. Je le lui préparai. Elle le but en feuilletant un magazine, en me parlant de choses et d'autres, de sa journée, d'une robe qu'elle voulait acheter, et je l'écoutais d'une oreille distraite en rangeant la cuisine. Pour la première fois, je la regardai vraiment. Ses mains, ses ongles manucurés, ses cheveux blonds, son sourire. Et je me dis que cette femme, cette femme qui venait chez moi, qui buvait mon thé, qui dormait dans mon lit, avai
Celle qui devrait mourir Épisode 8 Je préparai le dîner comme d'habitude. La viande, les légumes, la sauce qu'il aimait. Je mis la table pour deux, parce que Veronica n'était pas là ce soir-là, et je posai son assiette à sa place, à droite, là où elle avait toujours été. Je servis le vin qu'il aimait, je remplis son verre, et je posai le tout sur la table.Puis, au lieu de m'asseoir en face de lui comme je le faisais depuis cinq ans, je me tournai vers l'escalier.— Où tu vas ? demanda-t-il sans lever les yeux de son assiette.— Je vais prendre mes médicaments.Il ne répondit pas. Il commença à manger. Je montai l'escalier, j'entrai dans ma chambre, j'avalai les comprimés avec un verre d'eau, et je fermai la porte à double tour.C'était la première fois en cinq ans que je fermais cette porte.Je restai un moment debout, le dos contre le bois, à écouter. En bas, la fourchette de William cliquetait contre l'assiette, régulière, tranquille, comme si de rien n'était. Il n'avait pas rema
Celle qui devrait mourir Épisode 7 Quand j'ouvris les yeux, la première chose que je vis fut un plafond blanc. Un plafond blanc, une lumière blanche, une odeur d'antiseptique. Je mis quelques secondes à comprendre où j'étais, puis je sentis la perfusion dans mon bras, les draps rêches sous mes doigts, et une douleur sourde dans l'estomac, comme si quelqu'un avait laissé une pierre à l'intérieur.J'essayai de me redresser. Une main se posa sur mon épaule.— Ne bouge pas.Je tournai la tête. Camille était assise à côté du lit, en blouse blanche, les yeux rouges. Elle avait pleuré, ça se voyait, elle avait pleuré longtemps et elle avait essayé de faire disparaître les traces avant que je me réveille, mais elle n'avait pas réussi.— Qu'est-ce que je fais là ? demandai-je.Elle ne répondit pas tout de suite. Elle prit ma main, la serra, et ce geste, ce simple geste, me fit plus peur que tout le reste.— On t'a amenée cette nuit. Un serveur t'a trouvée dans un salon privé. Tu étais incons
Celle qui devrait mourir Épisode 6L'homme d'affaires partit le premier, escorté par deux de ses associés. Le club se vida peu à peu. William se leva et me prit par le bras, sans douceur, et me tira vers une porte au fond de la salle. Une salle privée. Un canapé de cuir noir, une table basse, une lumière tamisée qui rendait tout plus flou, plus sale. Veronica était déjà là. Elle était arrivée à un moment que je n'avais pas vu, peut-être pendant que je vomissais, peut-être avant, je ne savais plus. Elle portait une robe noire, très courte, et elle souriait.— Alors, ce contrat ? demanda-t-elle.— Signé, dit William.Il s'approcha d'elle. Il la prit par la taille et l'attira contre lui. Cela faisait des années qu'il la désirait, des années qu'il se retenait, et ce soir, avec le contrat signé et l'alcool dans le sang, il n'avait plus aucune raison de se retenir. Veronica noua ses bras autour de son cou et l'embrassa, longuement, profondément, comme on embrasse quelqu'un qu'on a attendu
Celle qui devrait mourir Episode 5Une semaine s'était écoulée depuis l'hôpital. Une semaine pendant laquelle William ne m'avait rien demandé. Pas un mot, pas un regard, pas une insulte. Il passait devant moi comme on passe devant un meuble, et moi je continuais de ranger, de cuisiner, de me taire. C'était presque pire que les coups. Le silence de William avait quelque chose d'attentif, comme s'il m'observait de loin, comme s'il attendait que je fasse quelque chose.Et pendant cette semaine, j'avais cherché. Je ne savais pas encore quoi, ni pourquoi. Mais après la phrase de Veronica dans la cuisine « tu aurais dû y aller, Éléna, tout le monde le sait » quelque chose s'était réveillé en moi. Une petite voix que j'avais étouffée pendant cinq ans et qui refusait maintenant de se taire. J'avais fouillé dans les vieux papiers de la maison, dans les affaires de Sophie que William avait gardées dans des cartons au sous-sol. Je n'avais rien trouvé. Rien d'utile. Rien qui explique pourquoi j'
Celle qui devait mourir Épisode 4Je m'assis. Je ne touchai pas à mon assiette. Je n'avais pas faim, je n'avais jamais faim à cette table. Je regardai Veronica porter sa fourchette à sa bouche, rire à quelque chose que William avait murmuré, poser sa main sur la sienne, et je me dis que c'était peut-être ça, la vie, pour certaines personnes. Prendre. Prendre tout. Prendre même ce qui ne vous appartient pas.William mangea en silence pendant quelques minutes. Puis il posa sa fourchette et dit, sans me regarder :— Du thé.Je me levai. Je me dirigeai vers la cuisine. Je remplis la bouilloire, j'allumai le gaz, j'attendis que l'eau chante. Je préparai le thé comme il l'aimait, fort, sans sucre, dans cette tasse qu'il réservait aux invités et que, pour une raison que j'ignorais, il avait fini par m'obliger à utiliser pour lui. Quand le thé fut prêt, je portai la tasse à la salle à manger, les deux mains autour, pour qu'il ne renverse rien.Je la posai devant lui.Il ne la prit pas. Il co







