INICIAR SESIÓNCelle qui devrait mourir
Épisode 7
Quand j'ouvris les yeux, la première chose que je vis fut un plafond blanc. Un plafond blanc, une lumière blanche, une odeur d'antiseptique. Je mis quelques secondes à comprendre où j'étais, puis je sentis la perfusion dans mon bras, les draps rêches sous mes doigts, et une douleur sourde dans l'estomac, comme si quelqu'un avait laissé une pierre à l'intérieur.
J'essayai de me redresser. Une main se posa sur mon épaule.
— Ne bouge pas.
Je tournai la tête. Camille était assise à côté du lit, en blouse blanche, les yeux rouges. Elle avait pleuré, ça se voyait, elle avait pleuré longtemps et elle avait essayé de faire disparaître les traces avant que je me réveille, mais elle n'avait pas réussi.
— Qu'est-ce que je fais là ? demandai-je.
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle prit ma main, la serra, et ce geste, ce simple geste, me fit plus peur que tout le reste.
— On t'a amenée cette nuit. Un serveur t'a trouvée dans un salon privé. Tu étais inconsciente. Tu avais vomi du sang.
Je fermai les yeux. Le club, les bouteilles, les rires, William et Veronica sur le canapé. Tout me revenait par morceaux, comme un mauvais rêve dont on n'arrive pas à se débarrasser.
— On t'a fait des examens, continua Camille doucement. On a trouvé quelque chose.
J'ouvris les yeux.
— Quoi ?
Elle hésita. Elle chercha ses mots. Elle avait l'air de quelqu'un qui tient une mauvaise nouvelle entre ses mains et qui ne sait pas comment la poser.
— Tu as un cancer de l'estomac, Éléna. Au début. C'est pour ça que tu vomis du sang. Ce n'est pas encore assez avancé pour une opération, mais il faut un traitement. Des médicaments, un suivi. Et surtout…
Elle s'arrêta.
— Surtout quoi ?
— Surtout, tu ne dois plus boire. Jamais. Si tu continues à boire comme ça, Éléna, tu vas mourir. Pas dans dix ans. Pas dans cinq ans. Dans quelques mois.
Le silence tomba entre nous. Je regardai le plafond blanc, la lumière blanche, la perfusion qui gouttait lentement. Je me dis que c'était étrange, d'apprendre qu'on a un cancer et de ne rien ressentir. Pas de peur, pas de chagrin, pas de révolte. Rien. Juste une espèce de calme, comme si on m'annonçait une nouvelle qui concernait quelqu'un d'autre.
— D'accord, dis-je.
Camille me regarda. Et là, quelque chose se brisa dans son visage. Elle éclata en sanglots. Elle pleura sans retenue, la tête dans les mains, les épaules secouées, et je la regardai pleurer sans savoir quoi faire, sans savoir quoi dire, parce que je n'avais plus l'habitude des larmes, ni les miennes ni celles des autres.
— Éléna, arrête, dit-elle enfin, la voix brisée. Arrête tout ça. Pars. Pars pour toujours. Tu ne peux pas continuer comme ça.
— Camille…
— Non, écoute-moi. Écoute-moi pour une fois. Si tu restes avec lui, tu vas mourir. Tu entends ? Tu vas mourir. Et ce ne sera même pas une mort utile. Ce sera une mort gratuite. Il te tuera, lentement, et personne ne le saura. Personne ne s'en souviendra. Tu seras juste une femme de plus qui est morte parce qu'elle a trop bu, et on dira que c'était de sa faute, et lui, il continuera sa vie comme si de rien n'était.
Je la regardai. Je pensai à William. À Veronica. À la maison. À la table dressée pour trois. À la tasse brûlante dans mes mains. À mes pieds bandés. À toutes ces années.
— Je n'ai pas de famille, dis-je doucement.
Camille releva la tête.
— Quoi ?
— Je n'ai pas de famille, répétai-je. Mes parents sont morts. Je n'ai pas de frères, pas de sœurs. Pas d'enfants. Il n'y a que William. Il n'y a que cette maison. Il n'y a que ça.
— Tu m'as, moi.
— Ce n'est pas pareil.
— Pourquoi ?
Je mis longtemps à répondre. Je regardai mes mains, mes doigts fins posés sur le drap blanc, et je me dis que ces mains-là n'avaient jamais rien construit, jamais rien tenu, jamais rien sauvé.
— Parce que si je meurs, dis-je enfin, ce sera mérité. Parce que c'est moi qui ai tué Sophie. C'est moi qui l'ai envoyée à sa place. C'est moi qui aurais dû mourir cette nuit-là, et si je meurs maintenant, alors tout rentre dans l'ordre. Alors la dette est payée.
Camille se leva. Elle se leva si brusquement que sa chaise racla le sol, et elle me regarda avec une colère que je ne lui avais jamais vue.
— Tu n'as rien tué du tout, Éléna. Tu entends ? Rien. Tu n'as pas tué Sophie. Tu n'as pas envoyé Sophie à la mort. Tu lui as demandé un service, et elle a accepté, et ce qui est arrivé ensuite, ce n'est pas toi qui l'as provoqué. Ce sont ces hommes. Ces trois hommes. Eux seuls. Pas toi.
— Si je n'avais pas oublié ce dossier…
— Si tu n'avais pas oublié ce dossier, Sophie serait peut-être morte quand même, un autre soir, d'une autre façon. Tu ne sais pas. Personne ne sait. Tu t'es condamnée pour un crime que tu n'as pas commis, Éléna. Tu te punis depuis cinq ans pour quelque chose qui n'est pas de ta faute.
Je secouai la tête. Elle ne comprenait pas. Elle ne pouvait pas comprendre. Elle n'avait pas vu le visage de William aux funérailles. Elle n'avait pas entendu sa voix quand il m'avait dit c'est toi qui devais mourir. Elle n'avait pas vécu cinq ans dans cette maison.
— Tu ne comprends pas, dis-je.
— Alors explique-moi.
— Je ne peux pas.
— Essaie.
Je fermai les yeux. J'avais la tête lourde, l'estomac douloureux, et je n'avais plus la force de me battre. Alors je dis la vérité, la seule vérité que je connaissais, celle qui me tenait debout depuis cinq ans.
— Si je pars, et si je vis, alors Sophie est morte pour rien. Et ça, je ne peux pas le supporter. Je préfère mourir ici.
Camille ne dit rien pendant un long moment. Puis elle s'approcha du lit, se pencha, et posa son front contre le mien. Je sentis ses larmes couler sur ma joue, tièdes, salées, et je fermai les yeux.
— Alors je vais te dire une chose, murmura-t-elle. Et je veux que tu l'entendes.
— Quoi ?
— Un jour, tu découvriras que tu t'es trompée. Sur toute la ligne. Et ce jour-là, tu comprendras que tu as perdu cinq ans de ta vie pour rien. Et j'espère que ce jour-là, il ne sera pas trop tard.
Je ne répondis pas. Je ne savais pas quoi répondre. Je ne savais pas encore qu'elle avait raison.
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On me garda deux jours à l'hôpital. Deux jours pendant lesquels William ne vint pas. Pas un appel, pas un message, pas une visite. Camille me dit qu'elle avait essayé de le joindre, qu'elle avait laissé un message à la maison, mais qu'il n'avait jamais rappelé. Je hochai la tête. Je n'étais pas surprise. Je n'étais même pas déçue.
Le troisième jour, on me laissa sortir avec une ordonnance, un régime strict et l'interdiction absolue de toucher à l'alcool. Je pris un taxi, parce que je n'avais pas d'argent pour autre chose, et je rentrai à la maison.
La maison était silencieuse. Les rideaux étaient tirés. Il y avait une bouteille vide sur la table basse et deux verres, dont un avec du rouge à lèvres sur le bord. Je ramassai la bouteille, je la jetai, je lavai les verres, et je montai dans ma chambre.
William rentra le soir. Il ne me demanda pas où j'avais été. Il ne me demanda pas comment j'allais. Il s'assit dans le salon, alluma la télévision, et me demanda son dîner. Je le lui préparai. Et pendant que je faisais cuire la viande, les mains dans l'eau chaude, l'estomac en feu, je me dis que Camille avait peut-être raison. Que j'étais peut-être en train de mourir pour rien. Que j'étais peut-être en train de payer une dette qui n'existait pas.
Celle qui devrait mourir Épisode 9 Je rentrai à la maison avant midi et je rangeai mon manteau, puis je préparai le déjeuner et fis le ménage, et tout était comme d'habitude, sauf que je n'étais plus la même femme qui avait quitté cette maison le matin. Quelque chose s'était réveillé en moi, quelque chose que je croyais mort depuis longtemps, et j'avais dans ma poche une carte de visite que je ne montrerais à personne.L'après-midi, Veronica passa. Elle s'installa dans le salon comme chez elle, allongea ses jambes sur le canapé, et me demanda un thé. Je le lui préparai. Elle le but en feuilletant un magazine, en me parlant de choses et d'autres, de sa journée, d'une robe qu'elle voulait acheter, et je l'écoutais d'une oreille distraite en rangeant la cuisine. Pour la première fois, je la regardai vraiment. Ses mains, ses ongles manucurés, ses cheveux blonds, son sourire. Et je me dis que cette femme, cette femme qui venait chez moi, qui buvait mon thé, qui dormait dans mon lit, avai
Celle qui devrait mourir Épisode 8 Je préparai le dîner comme d'habitude. La viande, les légumes, la sauce qu'il aimait. Je mis la table pour deux, parce que Veronica n'était pas là ce soir-là, et je posai son assiette à sa place, à droite, là où elle avait toujours été. Je servis le vin qu'il aimait, je remplis son verre, et je posai le tout sur la table.Puis, au lieu de m'asseoir en face de lui comme je le faisais depuis cinq ans, je me tournai vers l'escalier.— Où tu vas ? demanda-t-il sans lever les yeux de son assiette.— Je vais prendre mes médicaments.Il ne répondit pas. Il commença à manger. Je montai l'escalier, j'entrai dans ma chambre, j'avalai les comprimés avec un verre d'eau, et je fermai la porte à double tour.C'était la première fois en cinq ans que je fermais cette porte.Je restai un moment debout, le dos contre le bois, à écouter. En bas, la fourchette de William cliquetait contre l'assiette, régulière, tranquille, comme si de rien n'était. Il n'avait pas rema
Celle qui devrait mourir Épisode 7 Quand j'ouvris les yeux, la première chose que je vis fut un plafond blanc. Un plafond blanc, une lumière blanche, une odeur d'antiseptique. Je mis quelques secondes à comprendre où j'étais, puis je sentis la perfusion dans mon bras, les draps rêches sous mes doigts, et une douleur sourde dans l'estomac, comme si quelqu'un avait laissé une pierre à l'intérieur.J'essayai de me redresser. Une main se posa sur mon épaule.— Ne bouge pas.Je tournai la tête. Camille était assise à côté du lit, en blouse blanche, les yeux rouges. Elle avait pleuré, ça se voyait, elle avait pleuré longtemps et elle avait essayé de faire disparaître les traces avant que je me réveille, mais elle n'avait pas réussi.— Qu'est-ce que je fais là ? demandai-je.Elle ne répondit pas tout de suite. Elle prit ma main, la serra, et ce geste, ce simple geste, me fit plus peur que tout le reste.— On t'a amenée cette nuit. Un serveur t'a trouvée dans un salon privé. Tu étais incons
Celle qui devrait mourir Épisode 6L'homme d'affaires partit le premier, escorté par deux de ses associés. Le club se vida peu à peu. William se leva et me prit par le bras, sans douceur, et me tira vers une porte au fond de la salle. Une salle privée. Un canapé de cuir noir, une table basse, une lumière tamisée qui rendait tout plus flou, plus sale. Veronica était déjà là. Elle était arrivée à un moment que je n'avais pas vu, peut-être pendant que je vomissais, peut-être avant, je ne savais plus. Elle portait une robe noire, très courte, et elle souriait.— Alors, ce contrat ? demanda-t-elle.— Signé, dit William.Il s'approcha d'elle. Il la prit par la taille et l'attira contre lui. Cela faisait des années qu'il la désirait, des années qu'il se retenait, et ce soir, avec le contrat signé et l'alcool dans le sang, il n'avait plus aucune raison de se retenir. Veronica noua ses bras autour de son cou et l'embrassa, longuement, profondément, comme on embrasse quelqu'un qu'on a attendu
Celle qui devrait mourir Episode 5Une semaine s'était écoulée depuis l'hôpital. Une semaine pendant laquelle William ne m'avait rien demandé. Pas un mot, pas un regard, pas une insulte. Il passait devant moi comme on passe devant un meuble, et moi je continuais de ranger, de cuisiner, de me taire. C'était presque pire que les coups. Le silence de William avait quelque chose d'attentif, comme s'il m'observait de loin, comme s'il attendait que je fasse quelque chose.Et pendant cette semaine, j'avais cherché. Je ne savais pas encore quoi, ni pourquoi. Mais après la phrase de Veronica dans la cuisine « tu aurais dû y aller, Éléna, tout le monde le sait » quelque chose s'était réveillé en moi. Une petite voix que j'avais étouffée pendant cinq ans et qui refusait maintenant de se taire. J'avais fouillé dans les vieux papiers de la maison, dans les affaires de Sophie que William avait gardées dans des cartons au sous-sol. Je n'avais rien trouvé. Rien d'utile. Rien qui explique pourquoi j'
Celle qui devait mourir Épisode 4Je m'assis. Je ne touchai pas à mon assiette. Je n'avais pas faim, je n'avais jamais faim à cette table. Je regardai Veronica porter sa fourchette à sa bouche, rire à quelque chose que William avait murmuré, poser sa main sur la sienne, et je me dis que c'était peut-être ça, la vie, pour certaines personnes. Prendre. Prendre tout. Prendre même ce qui ne vous appartient pas.William mangea en silence pendant quelques minutes. Puis il posa sa fourchette et dit, sans me regarder :— Du thé.Je me levai. Je me dirigeai vers la cuisine. Je remplis la bouilloire, j'allumai le gaz, j'attendis que l'eau chante. Je préparai le thé comme il l'aimait, fort, sans sucre, dans cette tasse qu'il réservait aux invités et que, pour une raison que j'ignorais, il avait fini par m'obliger à utiliser pour lui. Quand le thé fut prêt, je portai la tasse à la salle à manger, les deux mains autour, pour qu'il ne renverse rien.Je la posai devant lui.Il ne la prit pas. Il co







