LOGINLe bateau ralentit bien avant la plage.Chantelle s’était levée dès que la terre avait paru, sans attendre que le pilote l’annonce. Les autres cherchaient des repères dans la verdure ; elle reconnaissait l’odeur avant la forme — ce mélange de sel chaud et de feuilles séchées au soleil qui lui était resté cinq ans, plus fidèle que bien des visages.Collen vint se placer derrière elle et posa ses mains sur ses épaules.— C’est ici ?— C’est ici.Elle n’avait rien raconté de cette île à personne, pas même à Clarisse. Il y a des choses qu’on garde comme on garde une pièce fermée, sans trop savoir ce qu’on y trouvera en rouvrant. Leur voyage de noces, ils l’avaient fait dans une époque heureuse, entre deux mondes qui commençaient déjà à se fissurer — Stéphane tenait alors l’intérim au groupe, et personne ne l’y attendait avec bienveillance. Elle se souvenait des dîners pris trop tard, des lettres qu’on lui apportait malgré tout, des nuits où Collen consultait son téléphone au bord du lit e
Le premier soir, les garçons dormirent dans la même chambre alors qu’ils en avaient réclamé une chacun pendant tout le voyage.Chantelle les trouva assis sur un lit, leurs sacs encore fermés. Ils avaient posé leurs chaussures côte à côte, puis repoussé le fauteuil contre la porte, pas assez pour la bloquer, juste assez pour qu’elle fasse du bruit.Elle s’accroupit près d’eux.— Vous voulez que je reste ?L’un secoua la tête. L’autre demanda où dormait papa.— Au bout du couloir.— Il sera là demain ?— Oui.— Et après-demain ?Elle tira la couverture sur leurs jambes.— Il veut vivre avec nous. C’est ce que nous allons essayer de faire.Ils n’eurent pas l’air entièrement convaincus, mais la réponse leur suffit pour réclamer une histoire. Elle en était à la deuxième page lorsque Collen apparut dans l’encadrement.— Je peux écouter ?Le plus hardi lui montra le fauteuil qui gênait l’entrée.— Il faut le remettre là quand tu sors.Collen regarda Chantelle. Elle lui fit un petit signe. Il
Collen avait acheté deux bouquets. Il les avait gardés sur ses genoux pendant le trajet, écartant les fleurs chaque fois qu’une feuille lui cachait la route.Au cimetière, Stéphane coupa le moteur et attendit. Il connaissait cet arrêt devant la grille, cette difficulté à passer du monde où l’on conduisait une voiture à celui où son père avait une adresse entre deux allées.— Je viens avec toi ? demanda Chantelle.Collen acquiesça.Hélène les attendait près de Robin. Elle avait retiré quelques feuilles tombées sur la pierre, puis les avait gardées dans sa main sans savoir où les jeter. En voyant Collen, elle cessa de bouger.Il voulut lui dire bonjour. Il n’y parvint pas. Elle posa une main contre sa joue et ce fut lui qui se pencha vers elle, comme un enfant à qui l’on n’avait pas besoin d’expliquer pourquoi il pleurait.— Je suis là, murmura-t-elle.Il eut honte de recevoir ce réconfort de la femme qui avait perdu Robin. Hélène le retint pourtant lorsqu’il essaya de reculer.— Ne me
Mégane fit déplacer les fleurs une troisième fois.Elles masquaient le nom de Wilkerson sur le panneau dressé derrière le pupitre. Elle recula de deux pas, vérifia l’ensemble, puis donna enfin son accord. La salle se remplissait déjà. Les invités s’arrêtaient pour l’embrasser ; elle répondait avec ce sourire qu’elle avait appris à garder même lorsqu’elle cherchait quelqu’un par-dessus leur épaule.Collen n’était pas encore là.Aurélien lui avait confirmé qu’il terminait une réunion. Elle lui envoya un message auquel il ne répondit pas immédiatement. Depuis quelques jours, elle comptait les minutes entre ses questions et ses réponses.— Il vient, dit Rhonda à voix basse.— Je ne t’ai rien demandé.Sa mère s’éloigna vers le petit garçon qui attendait près d’un fauteuil. L’enfant adopté par Mégane tirait sur sa manche de chemise. Rhonda la lui remit en place, puis lui dit de rester près d’elle.Dans une pièce donnant sur l’arrière de la salle, Chantelle tenait un verre d’eau sans y touch
Aurélien reconnut le bruit de ses pas avant de le voir.Il se leva. Collen s’arrêta dans l’encadrement de la porte et le regarda de la tête aux pieds, cherchant sur ce visage familier quelque chose qui annoncerait enfin l’homme qu’il avait été capable de devenir.— Assieds-toi, dit-il.Aurélien resta debout une seconde de trop, puis obéit. Stéphane avait laissé la porte ouverte. Il attendait dans la pièce voisine, à portée de voix ; Collen lui avait demandé de ne pas s’éloigner.— Je voulais te parler depuis…— Depuis quand ?Aurélien baissa les yeux.— Je ne vais pas te dire depuis le début. Ce serait encore un mensonge.Collen tira une chaise sans s’asseoir.— Tu es venu me chercher. Tu as pris un verre avec moi, tu m’as fait parler de ma femme. Je t’ai dit que je l’aimais. Tu t’en souviens, de ça ?— Oui.— Tu m’as regardé te le dire.Sa main se referma sur le dossier. De leur voyage, certains passages lui échappaient encore. Mais cette soirée-là avait retrouvé son goût, ses bruits
Au début de la troisième semaine, Collen arriva avant l’heure.Cette fois, elle n’avait pas noué la soie. Elle avait hésité longtemps devant le miroir, le bandeau à la main, puis l’avait remis dans sa pochette : les notes de Karl étaient suivies jusqu’au bout, la mémoire revenait par morceaux, et ce visage-là, il devait bien le retrouver un jour. Autant que ce soit aujourd’hui, sans écran entre eux.Elle était près de la fenêtre, occupée à recoudre un bouton de son manteau. Le verre du soir n’était pas encore préparé. Elle posa l’aiguille en entendant la porte, se piqua et porta machinalement son doigt à ses lèvres.— Tu fais toujours ça trop vite, dit-il.Elle releva la tête.Il était resté sur le seuil. Il ne regardait ni le fauteuil ni les papiers. Il la regardait, elle, avec une peur qu’elle ne lui avait encore jamais vue.— Chantelle.L’aiguille tomba sur le tapis. Elle ne se baissa pas.— Redis-le.— Chantelle.Il fit un pas, s’arrêta. Ses yeux parcoururent son visage comme s’il







