LOGINNina La veille de l'audience, je ne dors pas. Je me lève à trois heures du matin, je descends dans la cuisine, je me fais un thé que je ne bois pas. Je m'assieds à la table, dans la pénombre, avec juste la petite lampe au-dessus de l'évier qui projette une lumière jaune sur le carrelage. Je regarde le fond de ma tasse, et je pense à ma mère. Je ne sais pas pourquoi je pense à elle cette nuit-là. Ou plutôt si, je le sais très bien. Demain, je vais entrer dans un tribunal pour défendre ma fille contre une femme qui a été payée pour me détruire. Demain, je vais témoigner sous serment devant un juge. Demain, je vais parler en public de choses que ma mère n'a jamais imaginé pouvoir un jour prononcer à voix haute. Et cette perspective, cette dignité future qui m'attend au tribunal, m'oblige à revenir en arrière, à retrouver l'origine de moi, à retrouver cette petite fille que j'ai été et qui portait déjà, sans le savoir, le poids d'une lignée
Je m'arrête. Je réfléchis. Oui. Je me souviens. Le juge Aubry, dans son ordonnance intermédiaire du mois de décembre, avait ajouté une phrase dont Christine nous avait dit qu'elle ne devait pas nous inquiéter mais qu'il fallait la garder en tête. Il avait écrit textuellement : quelle que soit la décision finale sur la requête, il apparaît qu'une médiation familiale et un suivi psychologique de l'enfant pourraient être bénéfiques compte tenu de la confusion affective observable dans le dossier. — Marco, cette phrase, elle veut dire que même si nous gagnons contre Elena, le juge va nous obliger à faire suivre Giulia. À faire des médiations. À accepter des interventions extérieures dans notre famille. Nous n'allons pas nous en tirer complètement. — Ce n'est pas grave, Nina. Si c'est bon pour Giulia, ce n'est pas grave. — Ce n'est pas ça, Marco. Ce que je crains, c'est que ces médiations, ces suivis, ce soit une porte qui reste entrouve
Je m'accroupis devant elle. Je prends ses deux mains. — Ma fille. Écoute-moi. Tu n'es pas obligée de savoir ce que tu veux tout de suite. Tu n'es pas obligée d'avoir une réponse toute prête à donner à Madame Rivière. Tu as le droit de dire à Madame Rivière que tu ne sais pas. Tu as le droit de dire qu'Elena a été gentille, mais que tu es en colère qu'elle nous ait mis dans cette situation. Tu as le droit de dire tout ce que tu ressens, même si c'est compliqué, même si tu ressens plusieurs choses en même temps. C'est le travail de Madame Rivière de comprendre. Toi, tu dois juste être honnête. Giulia hoche la tête. — D'accord, Papa. — Et une dernière chose. Ta mère et moi, nous ne voulons pas te dire ce que tu dois répondre. Nous ne voulons pas t'apprendre des phrases. Nous voulons que tu dises ce que tu penses, vraiment. Même si ça ne nous plaît pas. Est-ce que tu comprends ? — Oui, Papa.
Marco Trois jours après le dépôt de la requête d'Elena, nous recevons par courrier recommandé la convocation du juge aux affaires familiales. Il s'appelle Vincent Aubry. Il a une réputation de juge sérieux, précis, humain sans être sentimental. Il accepte d'examiner la requête. Il fixe une première audience dans six semaines, à la mi-janvier. Il ordonne, dans l'intervalle, une expertise psychologique de Giulia par un expert désigné d'office, ainsi qu'une enquête sociale sur les trois foyers concernés, le mien et celui de Nina qui n'en font qu'un désormais, et celui d'Elena. Christine nous appelle le matin même de la réception du courrier. — L'acceptation d'examiner, c'est une demi-victoire pour Elena. C'était prévisible, malheureusement. Mais Aubry a fait deux choses intelligentes. Un, il a ordonné une enquête sociale et une expertise psy. Deux, il a maintenu la distance de cinq cents mètres pendant toute la durée de la pr
Je referme le dossier. Je le pose sur le bureau. Je regarde Marco. Marco regarde Christine. — Christine, c'est ridicule. C'est un tissu de manipulations juridiques. Aucun juge ne peut accepter ça. — Nina, écoute-moi bien. C'est très bien construit. Ce n'est pas ridicule. Legrand est un professionnel de haut niveau, il ne prend pas de dossiers perdus. S'il a accepté celui-là, c'est qu'il pense pouvoir gagner quelque chose. Peut-être pas la garde partagée, non, ça c'est démesuré. Mais un droit de visite. Un droit de visite encadré, avec un tiers médiateur, deux fois par mois, pour que Giulia ne perde pas le lien. C'est ce qu'ils vont essayer d'obtenir, dans le pire des cas pour eux, et donc dans le pire des cas pour nous. Marco intervient. — Christine, comment est-ce que le juge peut ne serait-ce qu'examiner cette demande ? Elena n'est pas de la famille. Elle n'est pas grand-mère, elle n'est pas tante, elle n'est aucun
Je hoche la tête. Nina a une manière de dérouler l'avenir devant moi comme on déroule une carte, en me montrant tous les chemins à la fois et en me demandant lesquels je veux emprunter. Je l'admire pour cela. Je n'ai jamais su faire ça. J'ai toujours vécu au jour le jour, en gérant les urgences, en laissant les grandes décisions se prendre toutes seules. — Nina, tu m'aides à décider tout ça ? — Oui, Marco. C'est ce que je fais depuis quinze ans. Sauf que maintenant, tu le sais, et tu me demandes de le faire. Elle sourit faiblement. Je souris aussi. Je bois une gorgée de thé. Nous ne disons plus rien pendant un long moment. À la fin de la semaine, nous retournons ensemble chez Christine. Nous signons le mandat d'engagement complet pour le procès civil contre Elena. Nous décidons également, entre nous, sans le lui dire, que si ma mère meurt avant la fin du procès, nous n'irons pas à son enterrement, que je ferai un comm







