INICIAR SESIÓN— Sarah Je sors de la voiture et je remonte le col de mon manteau, et l'air du soir me pique les joues, et je me dis que je n'aurais jamais dû venir, que c'est une erreur, que je suis en train de faire une chose que je ne pourrai pas défaire. Mais je monte les marches, je sonne, et la porte s'ouvre, et Henri est là, dans son costume gris, avec son visage de granit, et il me fait signe d'entrer. — Sarah. Entre. J'entre. Le bureau est le même que la dernière fois, avec les fauteuils vides, la pendule de bronze, la lumière de la fenêtre qui ne laisse jamais passer tout à fait le jour, et je me dis que cette pièce me fait peur, que je n'y ai jamais été à l'aise, que je n'y serai jamais. — Assieds-toi. Je m'assois. Le cuir grince sous moi, et ce bruit me paraît obscène dans le silence, et je pose mon sac sur mes genoux, comme un bouclier, et je le regarde, et j'attends. — Tu es venue me demander de te protéger, d
— Camille Le lendemain matin, je suis dans mon bureau à sept heures, et j'ai devant moi trois téléphones, deux ordinateurs, et un tableau blanc couvert de noms, de flèches, de chiffres, et je me dis que c'est ça, mon champ de bataille, et que je n'ai pas le droit de faiblir. J'appelle mon banquier. Je lui donne des ordres. Il hésite, il me dit que c'est risqué, que le marché est tendu, que Lefèvre & Fils a encore des soutiens. Je lui dis que je m'en fiche, que je veux les parts, que je veux toutes les parts, et que s'il ne peut pas les avoir, je trouverai quelqu'un qui pourra. Il dit oui. Il dit toujours oui, à la fin, parce que l'argent parle plus fort que les scrupules. Je raccroche. J'appelle un cadre. Un homme que j'ai repéré depuis des mois, un homme qui travaille chez Lefèvre depuis quinze ans et qui est fatigué, qui se sent trahi, qui attend qu'on lui tende la main. Je lui propose un poste, un vrai, avec un salaire qui n'a rien à
— Camille Je reste seule dans mon bureau, et la porte s'est refermée sur lui, et je ne bouge pas, je reste debout au milieu de la pièce, avec ma main qui brûle encore, et dans ma poitrine cette chose qui bat, qui bat, qui bat, et je me dis que je ne dois pas faiblir, que je ne dois pas céder, que j'ai attendu douze ans et que douze ans ne s'effacent pas parce qu'un homme vient de me raconter sa vie avec des yeux tristes. Il a dit qu'il ne m'avait jamais aimée, Sarah. Il a dit que son mariage était une façade. Il a dit qu'il avait étouffé la petite chose qui lui disait que je n'étais pas coupable. Et moi, pendant qu'il parlait, j'ai senti quelque chose qui s'ouvrait en moi, une porte que j'avais clouée depuis des années, et j'ai senti derrière cette porte une chaleur, une chose douce, une chose qui aurait pu être de l'amour, et je me suis dit : non. Pas ça. Pas maintenant. Je vais à mon bureau. Je m'assois. J'ouvre un dossier, un dossier
— JulienJe descends les marches de l'immeuble en tenant la rampe, et mes doigts glissent sur le métal froid, et je sens encore sur ma joue la brûlure de sa main, et cette brûlure me fait du bien, elle me dit que je suis vivant, que je peux encore recevoir des coups et rester debout. Je pousse la porte, je sors dans la rue, et l'air froid me frappe le visage, et je respire, une fois, deux fois, et je me dis qu'il faut que je me batte, que je ne peux pas la laisser faire, que je ne peux pas laisser mon père détruire ce qui reste.Mais avant de me battre, il faut que je comprenne. Et pour comprendre, il faut que je lui dise, à elle. Ma version. La mienne. Celle que personne n'a jamais écoutée.Je remonte. Je sonne. Elle ouvre, et elle me regarde, et dans son visage il y a une fatigue qui ressemble à la mienne, et elle ne dit rien, elle s'écarte, et j'entre.— Je n'ai pas fini, dis-je. Tu as raconté ta version. Maintenant tu vas écouter la mienne. Pas parce qu
— Camille Je pose la tasse sur le bureau et le fond claque contre le bois, un bruit sec qui résonne dans la pièce vide, et je regarde Julien qui n'a pas bougé du fauteuil. Il attend. Il attend comme un homme qui sait qu'il va recevoir un coup et qui ne cherche plus à l'éviter, les épaules légèrement affaissées, les mains posées à plat sur ses cuisses, et dans cette immobilité il y a quelque chose qui m'agace, quelque chose qui me dit qu'il a déjà accepté, qu'il a déjà capitulé avant même que j'ouvre la bouche. — Tu veux la suite, dis-je. Tu veux savoir ce que je vais faire de toi, de ta famille, de ton entreprise. Tu veux savoir si je suis venue pour détruire ou pour reconstruire. Alors je vais te le dire, et tu vas m'écouter jusqu'au bout, parce que je ne le répéterai pas. Il hoche la tête. Ses mains sont posées à plat sur ses cuisses, et je vois ses jointures blanchir, et ce détail me dit qu'il se prépare, qu'il serre les dents, qu'il
— Camille Je me suis construite sur les ruines de ma vie. Je le dis comme ça, sans fioriture, et je vois Julien tressaillir, et je continue, parce que la phrase est vraie et qu'elle mérite d'être dite jusqu'au bout. — À Paris, j'ai rencontré un homme. Pas un homme que j'aimais, un homme qui m'a appris. Il était dans l'import-export, il avait cinquante ans, il buvait trop, et il m'a prise sous son aile parce que je lui rappelais sa fille. Il m'a appris à lire un bilan, à comprendre un contrat, à sentir quand un client vous ment. Il m'a appris que le monde des affaires n'est pas un monde de gens intelligents, c'est un monde de gens patients. Les autres, ceux qui veulent tout, tout de suite, ils tombent. Ceux qui attendent, ceux qui préparent, ceux qui ne lâchent jamais, ils gagnent. J'ai attendu. J'ai appris. Et quand il est mort, il m'a laissé un petit quelque chose, pas grand-chose, trois mille euros et un carnet d'adresses. C'est avec ça que j'ai commencé. Je me lève. Je vais à







