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Chapitre six

last update publish date: 2026-07-24 04:06:14

Laila Fernandes

— Mais que remue-ménage dans cette cuisine, les amis ?

— Tu n’es pas au courant ? me demande Marina.

— Au courant de quoi ?

— Monsieur Watson vient dîner ici ce soir avec sa petite amie. On raconte qu’ils vont annoncer leurs fiançailles.

— Ah, c’est pour ça tout ce branle-bas.

— Monsieur Collin Watson est bien différent de ses parents, reprend Nancy, la chef cuisinière, tout en remuant une préparation qui embaume délicieusement. Il est sérieux, concentré et extrêmement exigeant.

— Tu as oublié de dire qu’il est à tomber, ajoute Marina.

— Là, je suis bien obligée d’être d’accord : cet homme est la perfection incarnée, renchérit Stacy.

— Moi, je trouve qu’il a l’air d’un vrai casse-pieds.

— Quoi ? fait Marina, interdite.

— C’est une expression qu’on utilise chez nous pour dire que quelqu’un est ennuyeux, expliqué-je en riant de sa mine déconcertée.

— Ça, c’est sûr et certain, reprend Nancy. Il est plein de règles, et il ne fréquente jamais personne qui ne soit pas de son rang.

— C’est exact, approuve Stacy.

— Tu sais de quoi tu parles, pas vrai Stacy ? D’ailleurs, il a failli te renvoyer le jour où tu as essayé de le draguer, lance Marina.

— C’est vrai ça ?

— Ce ne sont pas tes affaires, petite ! s’emporte Stacy.

— Non, c’est vrai, mais je ne m’intéresse pas aux humiliations des autres.

— Je n’ai pas été humiliée !

— Ah si, tu l’as été. On imagine mal un homme comme ça s’intéresser à une simple employée, tranche Nancy.

— Je parierais gros qu’il ne reste pas insensible à Laila, moi.

— On dirait bien, ironise Stacy en me regardant avec dédain.

— C’est difficile de ne pas la remarquer, reprend Nancy. Regardez-moi ces formes et cette fesse… Même si je faisais du sport toute ma vie, je n’aurais jamais une silhouette aussi galbée. Sans parler de ce visage parfait, orné de ces magnifiques yeux verts.

— S’il vous plaît, ne me mêlez pas à ça, d’accord ? dis-je, rougissant de timidité face à ces compliments.

— Je ne vois pas ce qu’il y a d’exceptionnel. Et de toute façon, elle n’est rien d’autre qu’une simple nourrice.

— Et alors ? Il y a quoi de mal à être nourrice ? C’est un métier très respectable, et d’ailleurs j’adore ces deux petits.

— Rien du tout. Mais ça te rend totalement invisible aux yeux d’un PDG milliardaire.

— N’importe quoi ! Laila est magnifique. Je parie cent dollars qu’il va en pincer pour elle.

— Marché conclu !

— Mais vous êtes folles ! Je retourne à mon travail, dis-je en quittant la cuisine… avant de revenir sur mes pas, un sourire aux lèvres.

— Quel que soit le résultat, celui qui gagne doit me donner vingt dollars.

— Absolument pas ! proteste Stacy.

— Mais si ! Après tout, c’est moi qui suis au cœur de ce pari : j’ai droit à ma commission.

— Laila a raison, intervient Bryan, l’un des gardiens, la bouche pleine tandis qu’il mange son sandwich.

— Ton avis ne compte pas, Bryan ! Toi et les autres gardiens, vous faites partie de son club d’admirateurs : vous approuvez tout ce qu’elle dit.

— Pas du tout. Laila est très belle, mais elle est trop jeune pour moi : j’ai quarante ans, je préfère les femmes d’au moins trente ans. Je dis juste que puisque vous pariez sur elle, il est normal qu’elle y gagne quelque chose. C’est la moindre des choses.

— Bon, d’accord, mais vingt dollars seulement. Et pas parce que Bryan s’en mêle : mais à condition que tu fasses en sorte qu’il te voie.

— Je ne promets rien, répondis-je en souriant, puis je sors pour aller attendre les jumeaux qui rentrent de l’école.

 

La journée défile à toute allure. James et Jason ne parlent que de l’arrivée de leur oncle Collin. Moi, je suis moins emballée après ce que j’ai entendu dans la cuisine : cet homme a l’air arrogant, et je ne supporte pas les gens comme ça.

— Lalá, il arrive quand oncle Collin ? demande Jason.

— Oui, Lalá, où est-il ? Il est trop long, ajoute James.

— D’après ce que je sais, il vient pour le dîner. Il faut être un peu patients, il reste encore quelques heures.

— Il viendra quand ce sera l’heure de se coucher ?

— D’abord vous allez dîner tous ensemble.

— Mais alors on n’aura pas le temps de jouer avec lui, se désole Jason.

— Je suis sûre que votre oncle prendra le temps de jouer avec vous, d’accord ?

— D’accord, Lalá.

Ils répondent à contrecœur, les yeux tout tristes. Sur le coup, j’ai presque envie de lui en coller une, à ce fameux Collin : c’est évident que ces enfants l’aiment et qu’il leur manque. Mais je me dis que je ne le connais pas encore, et que s’ils l’aiment autant, c’est sans doute qu’il est un bon oncle.

— Laila, pouvons-nous nous parler un instant ? m’appelle madame Rachel depuis la porte de la salle de jeux.

— Bien sûr, madame Rachel, répondis-je en me relevant du sol où je faisais un puzzle avec les garçons.

— Parlez-moi.

Elle me prend la main et m’entraîne dans le couloir.

— Ce soir, je m’occuperai de faire manger les petits. Comme vous vous en doutez sans doute, mon fils et sa compagne viennent dîner chez nous. Ce sera un dîner très intime… alors vous pourrez vous reposer plus tôt.

— Vous voulez dire que votre fils n’aime pas dîner avec les employés ? demandé-je, pour être sûre de bien comprendre.

— Disons que… c’est surtout sa compagne qui est très attachée aux traditions, voilà tout.

— Je comprends parfaitement, madame Rachel. Ça ne me gêne pas du tout : je ne me sentirais pas à l’aise non plus en présence de… ce genre de personnes. Enfin… de gens que je ne connais pas, ajouté-je avec un petit sourire gêné, réalisant que j’ai failli l’offenser elle et son fils. Et je ne peux pas me permettre de perdre ce travail.

Elle sourit, ayant parfaitement saisi ce que j’avais voulu dire par « ce genre de personnes », mais sans sembler s’en formaliser.

— Le dîner est servi à huit heures. Préparez les enfants, et veuillez m’excuser si je vous ai blessée d’une manière ou d’une autre.

— Pas du tout, madame Rachel. Je pense aussi qu’ils ont besoin d’intimité… et d’ailleurs je préfère largement dîner avec les autres employés : je suis plus à l’aise.

Elle hoche la tête, visiblement gênée elle aussi, puis s’en va.

À huit heures pile, les jumeaux sont tout prêts dans la salle à manger, attendant leur célèbre oncle.

— Qu’ils sont beaux, mes petits garçons ! s’exclame madame Rachel, arrivant dans une superbe robe bleue. Je suis toujours impressionnée : elle est si belle, et paraît si jeune malgré ses soixante ans… parfois je me dis qu’elle en a moins et qu’elle ment sur son âge.

Je me baisse pour être à leur hauteur.

— Lalá aura des choses à faire ce soir, alors elle ne sera pas là pour le dîner. Grand-mère Rachel vous aidera à manger vos légumes. Soyez sages, d’accord ?

Ils me regardent, pas vraiment sûrs de comprendre, mais acquiescent. Je leur fais un baiser à chacun et quitte la salle à manger pour gagner la cuisine. Je traîne un peu avant de monter dans ma chambre : j’ai le sentiment que madame Rachel pourrait avoir besoin de moi.

Tout est prêt, le dîner est servi, et Constancy est en place dans la salle à manger, fidèle à son poste. Ici, l’ambiance est plus détendue : quelques gardiens sont attablés, Marina et Stacy discutent en attendant qu’on débarrasse, et Nancy allume la radio. À ma grande surprise, une musique de funk se met à jouer.

— J’adore ce rythme ! lance Marina.

— Moi aussi ! m’écrié-je, ravie.

— C’est bien ce genre de musique dont tu nous as parlé ? demande Nancy. J’ai vu des vidéos de Brésiliennes qui dansaient ça, et je trouve ça incroyable… très sensuel.

— Oui, c’est bien ça. J’adorais aller danser sur des airs de funk au Brésil. Avec mon amie Bruna, on dansait toute la nuit.

— Danse pour nous, alors !

— Maintenant ? Ici ?

— Allez, vas-y Laila, insiste Luke, un autre gardien de mon âge.

Je hausse les épaules.

— Bon, d’accord.

Je me mets à bouger au rythme. C’est Bum Bum Tam Tam qui passe, et impossible de rester immobile : je pose les mains sur mes genoux et je commence à faire les pas, tandis que tout le monde applaudit et siffle. Je remue des hanches et des fesses avec toute la grâce et la sensualité du funk que j’aime tant. Je remercie le ciel que les murs soient insonorisés, sinon notre petite fête aurait été entendue jusqu’à la salle à manger. Je m’en donne à cœur joie, me laissant emporter par la musique… quand soudain, plus personne n’applaudit, ne siffle ni ne crie. Tous ont l’air tendus, et me regardent avec inquiétude, voire terreur.

— Zut… il y a quelqu’un derrière moi, c’est ça ?

Ils hochent la tête sans dire un mot. Je me retourne… et je le vois. L’homme le plus beau et le plus séduisant que j’aie jamais vu. Une aura de puissance et d’autorité émane de lui, emplissant toute la pièce. Nul besoin de me dire que ce « dieu grec » aux cheveux blonds et aux yeux couleur de miel n’est autre que monsieur Watson… ou plutôt Collin Watson.

 

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