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Chapitre 6

Auteur: Suzon Leroux
Pauline n'avait pas fait quelques pas qu'un homme est descendu de la voiture pour lui ouvrir la portière arrière.

C'était celui qui lui avait remis sa carte de visite la dernière fois. Aujourd'hui, il ne portait plus d'uniforme. Un costume noir sobre, des lunettes de soleil. Son allure était plus discrète, et son attitude beaucoup plus accessible.

Pauline a souri et est montée dans la voiture.

Il semblait être venu spécialement pour elle. Dans tout l'habitacle, ils n'étaient que tous les deux.

« Excusez-moi, vous êtes ? »

« L'assistant personnel de Monsieur Delcourt. Vous pouvez m'appeler Victor. »

À peine Pauline a-t-elle parlé que l'autre a compris ce qu'elle voulait savoir.

« Victor, pourquoi votre patron m'a-t-il choisie pour cette alliance ? Nous ne nous connaissons même pas, non ? »

Pauline a posé la question avec prudence.

Victor a esquissé un sourire.

« Les affaires personnelles de Monsieur Delcourt ne me concernent pas. Mais il est rentré au pays il y a peu. À ma connaissance, il ne vous connaissait pas auparavant. »

« Alors... »

Pauline a réfléchi un instant, puis la curiosité a fini par prendre le dessus.

« Et votre patron, physiquement, il est comment ? »

Toujours aussi mystérieux, sans jamais se montrer. Elle n'a pas pu s'empêcher d'y penser : et s'il était vraiment laid ?

Même s'il ne s'agissait que d'une alliance, elle préférait au moins se préparer mentalement.

À ces mots, Victor n'a pas retenu un rire.

Depuis toutes ces années passées aux côtés de Monsieur Delcourt, c'était bien la première fois qu'une femme s'inquiétait de son apparence.

Mais très vite, il a repris son sérieux.

« Je ne suis pas en position de juger l'apparence de mon patron. Vous le verrez par vous-même dans un instant, Madame Morel. »

À voir sa réaction, Pauline n'a pas nourri trop d'espoir.

Peu après, la voiture est entrée dans une élégante demeure de style ancien.

Bien qu'elle se trouvait en plein centre-ville, l'endroit était étonnamment discret, à l'écart de toute agitation, offrant une intimité parfaite.

Victor a brièvement expliqué à Pauline qu'il s'agissait d'un restaurant privé très réputé, accessible uniquement aux membres. Pour ce dîner, Adrien avait réservé l'établissement en entier.

À peine Pauline a-t-elle franchi l'entrée que Victor s'est retiré, accompagné des gardes postés devant la porte.

Un serveur l'a conduite vers un salon privé, calme et feutré.

« Monsieur Delcourt ? »

À l'intérieur, un somptueux lustre de cristal diffusait une lumière éclatante, qui se reflétait sur une haute silhouette immobile, de dos.

Elle a appelé prudemment.

L'instant d'après, elle a fait face à un visage d'une beauté presque agressive.

Arcades sourcilières marquées, arête du nez droite et nette, lèvres fines, parfaitement dessinées, comme sculptées.

Pauline est restée figée quelques secondes. La voix de l'homme, froide et grave, a brisé le silence.

« C'est bien moi. Madame Morel, asseyez-vous. »

« ... D'accord. »

Elle a aussitôt détourné le regard, oubliant presque toute notion d'élégance.

N'était-il pas censé être quelconque ?

« Qu'y a-t-il ? »

La voix d'Adrien s'est élevée de nouveau.

« Je suis si désagréable à regarder ? »

Voyant Pauline baisser la tête, évitant son regard, il a ajouté cette phrase.

L'aura qui émanait de lui était oppressante, presque écrasante.

Pauline a aussitôt secoué la tête.

« Non, pas du tout. Vous êtes très beau. Vraiment élégant. »

En réalité, l'homme le plus beau qu'elle ait jamais vu.

Antoine avait été « le beau gosse » du campus, un visage digne d'un acteur, déjà largement au-dessus de la moyenne. À force de le voir pendant des années, elle avait l'œil exigeant.

Mais Adrien, c'était autre chose.

Des traits trop bien dessinés, un équilibre presque irréel. Il semblait que même la nature s'était surpassée en le façonnant.

« Merci. »

Adrien a incliné légèrement la tête.

« Vous êtes très belle vous aussi, Madame Morel. Cette robe vous va parfaitement. »

« Merci encore pour les cadeaux. »

Pauline a souri, relevant les yeux pour le regarder franchement. Contrairement à ce qu'elle imaginait, il n'avait rien de désagréable.

« Ce n'était rien. Un simple geste. Si cela vous a plu, j'aurai d'autres occasions. »

Son ton était courtois et posé. On se sentait à l'aise en l'écoutant. Et pourtant, une distance demeurait. Une froideur discrète, comme une barrière invisible.

Après quelques échanges seulement, Adrien a fait un léger signe.

Le dîner pouvait commencer.

Les plats arrivaient l'un après l'autre, préparés avec un soin extrême.

Chaque assiette était d'une finesse extrême, quelques bouchées à peine. Les saveurs étaient travaillées, surprenantes, avec des textures qui se répondaient. C'était indéniablement très bon.

Seulement, pour Pauline, le rythme était trop lent, et ce genre de cuisine ne rassasiait pas vraiment.

Pendant ce long dîner, Adrien s'est contenté de la regarder en silence.

Pas un mot. Pas une question.

Ils ne se connaissaient pas. Même avec quelque chose à manger devant eux, le silence finissait par devenir pesant.

Elle se souvenait pourtant de ce que Philippe avait dit : un homme exigeant.

Puisqu'il ne parlait pas, Pauline n'osait pas prendre l'initiative.

Ce n'est qu'une fois les plats principaux terminés, au moment où l'on a servi le dessert, qu'Adrien a repris la parole :

« La cuisine vous convient ? »

« Oui. C'est très bon. »

Pauline a porté une bouchée de dessert à ses lèvres, puis l'a aussitôt retirée.

Elle a senti la chaleur lui monter aux oreilles. Sa remarque lui a paru soudain un peu trop maladroite. Après un bref instant, elle a ajouté, comme pour se rattraper :

« Monsieur Delcourt a beaucoup de goût. Les plats sont très travaillés, avec des saveurs bien construites. »

À ces mots, Adrien a légèrement baissé la tête. Impossible de lire quoi que ce soit sur son visage.

Était-il mécontent ?

Trouvait-il son appréciation trop naïve ?

Pauline n'était pas une fine gourmande. Elle venait rarement dans ce genre d'établissements. Son vocabulaire avait ses limites.

« Si cela ne vous convient pas, nous pourrons changer de restaurant la prochaine fois. Vous choisirez », a-t-il dit calmement.

« Non, non, j'aime bien... »

Pauline a agité la main à la hâte. Mais en croisant le regard presque scrutateur de l'homme, elle a repris :

« Les plats sont vraiment très bons, je les aime beaucoup. C'est juste que je ne viens pas souvent dans des restaurants aussi haut de gamme. Et comme c'est notre première rencontre, je suis un peu nerveuse. »

Elle a marqué une courte pause, puis a poursuivi sans détour :

« Si la prochaine fois l'endroit est plus détendu, peut-être que nous pourrons échanger davantage. »

Après tout, il s'agissait d'une alliance, pas d'une histoire d'amour.

Son ressenti à elle comptait.

« D'accord. »

Adrien a hoché la tête. Ses lèvres fines se sont pressées l'une contre l'autre. Son expression, elle, n'a pas changé.

« C'est juste que je ne parle pas beaucoup. Je ne sais pas trop quoi dire avec vous. »

« Ça se voit », a répondu Pauline en souriant.

Adrien a semblé se détendre un peu. Il s'est adossé au dossier de sa chaise. La chemise noire s'est légèrement froissée, soulignant encore davantage sa carrure élancée et droite.

« Henri m'a dit que vous aviez accepté l'idée de l'alliance. »

« Oui. »

Pauline a hoché la tête.

« Chez nous, les traditions comptent beaucoup. Des fiançailles à l'enregistrement officiel, aucune étape ne peut être sautée. Ces jours-ci, je suis assez pris. Je n'ai pas envie que les choses soient faites à la hâte. Il faudra sans doute attendre quelques jours. Bien sûr, si vous avez des demandes particulières, vous pouvez m'en faire part. »

« Ça me va. Tout peut être organisé comme vous le souhaitez, Monsieur Delcourt. »

La réponse a été nette, sans hésitation.

Adrien a acquiescé, visiblement satisfait.

Il a jeté un coup d'œil à sa montre.

« Il se fait tard. Arrêtons-nous là pour aujourd'hui... »

« Monsieur Delcourt, vous connaissez sans doute déjà ma situation. Puis-je vous demander pourquoi avoir choisi une alliance avec moi ? »

Il a répondu sans détour, comme s'il avait déjà lu dans ses pensées.

« Je n'ai aucun intérêt pour vos actifs, ni pour la famille Beaumont.

J'ai atteint l'âge où il est temps de me marier. Et, objectivement, la famille Beaumont est un choix acceptable. »

Il avait vu juste.

Avant de venir, Pauline s'était posé la question. Avec l'héritage colossal en jeu, elle avait craint que tout cela ne soit qu'une affaire de chiffres.

Mais elle s'était aussi renseignée : la famille Delcourt n'avait ni besoin de son argent, ni de celui des Beaumont. Leur puissance dépassait largement ce genre de calculs.

« Une pression familiale ? »

« Plus ou moins. »

Il a marqué une pause, puis a ajouté, d'une voix calme :

« En revanche, il y a un point sur lequel je suis très clair. Je veux une épouse obéissante. Quelqu'un qui coopère pleinement, en toutes circonstances. »

À ces mots, Pauline a immédiatement compris.

Antoine l'avait courtisée autrefois pour la même raison.

Docile. Facile à contrôler. Une orpheline sans appui.

Pauline a pris la parole sans détour. Son regard est resté calme, parfaitement ancré dans celui d'Adrien.

« Je suis la première héritière du Groupe Beaumont. La famille Beaumont est solidement implantée à Valmer. Si votre groupe envisageait d'élargir son territoire, ce serait l'appui le plus direct. Quant à moi, je venais à peine de retrouver ma place. Avancer seule, c'était accepter le risque d'être lentement grignotée. »

Elle a fait une courte pause, puis a repris, la voix posée :

« Cette union ajoutait un atout de plus au groupe Delcourt. De mon côté, elle me donnait une vraie assise. Chacun y gagnait quelque chose. C'était la seule forme d'équité possible. »

Adrien n'a pas répondu. Il a simplement incliné légèrement la tête, comme s'il validait ce constat.

Son temps, manifestement, était compté. À peine avaient-ils quitté le restaurant qu'un assistant est venu lui rappeler qu'il devait se rendre à l'aéroport.

Pauline a tout de suite compris. Elle a décliné avec tact, disant qu'il n'était pas nécessaire de la raccompagner et qu'elle rentrerait en taxi.

Adrien n'a pas insisté. Fidèle à son sens des convenances, il l'a tout de même accompagnée jusqu'à une voiture. Il est resté un instant à côté, le temps de la voir s'installer, puis s'est détourné sans un mot.

En chemin, Pauline a reçu un appel de Philippe. Il savait qu'elle et Adrien s'étaient rencontrés pour la première fois ce soir-là et voulait simplement prendre la température.

Pauline a répondu sans détour. Dans l'ensemble, le contact avait été plutôt fluide.

S'il fallait vraiment relever un bémol, c'était l'aura d'Adrien, trop marquée, presque écrasante. À ses côtés, la pression se faisait inévitablement sentir.

Plus tard dans la nuit, Pauline sortait de la salle de bain. L'écran de son téléphone brillait déjà.

À peine avait-elle décroché que la voix d'Antoine s'est imposée à l'autre bout du fil :

« Pauline, il est déjà si tard, pourquoi tu ne rentres pas ? Il s'est passé quelque chose ? Je t'ai appelée plusieurs fois, tu ne répondais pas. »

Pauline tenait le téléphone contre son oreille, mais elle n'écoutait déjà plus vraiment. Son regard était happé par la vue nocturne au-delà de la baie vitrée.

Elle n'a pas pu s'empêcher de penser que sons choix de cette maison était vraiment excellent.

« Pauline ? »

La voix de l'homme se faisait de plus en plus pressante.

Pauline est revenue à elle.

« Ah, aujourd'hui, je suis sortie voir un client. C'était assez loin, alors je suis restée à l'hôtel. »

Elle a cru qu'Antoine était déjà au courant de son déménagement. Mais à l'entendre, son esprit devait être entièrement occupé par Claire. Il n'en savait rien.

Donc, Pauline n'a pas cherché plus loin et a improvisé une excuse.

« Tu t'y sens bien, à l'hôtel ? Sinon, je peux venir te chercher. Envoie-moi l'adresse. »

Antoine semblait pousser un soupir de soulagement. L'inquiétude dans sa voix ne faisait que s'accentuer.

« Ce n'est pas nécessaire. Je suis épuisée aujourd'hui, je n'ai pas envie de bouger. Il est tard, je vais me reposer. »

À ces mots, Antoine n'a pas insisté :

« D'accord. Alors, on se voit demain au bureau. »

Pauline a donné une réponse vague et allait raccrocher quand il l'a appelée de nouveau.

« Chérie, tu me manques. Tu as pensé à moi, toi aussi ? »

Un silence s'est installé à l'autre bout du fil.

Après quelques secondes, Antoine a repris, plus inquiet :

« Pauline ? »

« Je... je m'endors... je suis vraiment trop fatiguée... »

Pauline a baissé la voix, feignant un demi-sommeil.

Antoine a soupiré, impuissant, avec une pointe de regret :

« D'accord. Dors bien, alors. Je raccroche. »

« D'accord. »

Pauline a répondu machinalement. Une seconde plus tard, sans la moindre hésitation, elle a mis fin à l'appel.

Le signal occupé a résonné dans le combiné. Antoine est resté immobile un instant, le téléphone à la main, une sensation étrange, creuse, lui serrant la poitrine.

Depuis toutes ces années, ses paroles tendres et son attention mesurée envers Pauline n'avaient jamais été qu'un rôle bien rodé. Il y était habitué, au point de ne plus rien ressentir. Jamais une seule fois cela n'avait provoqué la moindre vague émotionnelle.

Et pourtant, depuis deux jours, quelque chose clochait. Sans qu'il sache pourquoi, cette femme lui donnait soudain l'impression de lui manquer.

« Antoine, est-ce que tu m'aimes ? »

Alors qu'Antoine était encore perdu dans ses pensées, deux bras fins se sont glissés autour de sa taille, par-derrière.

C'était Claire.

Sa voix était basse, douce comme de l'eau. Elle a suffi à faire chavirer son cœur.

Un léger sourire a effleuré les lèvres d'Antoine. Il a aussitôt posé sa main sur les siennes.

« Tu as vraiment besoin de poser la question ? Tu es la femme que j'aime le plus dans cette vie. Pour toi, je peux tout faire. »

C'était vrai. Claire était la femme qu'il aimait plus que tout.

Depuis ses seize ans, depuis qu'elle lui avait sauvé la vie, il avait décidé de la protéger, de la garder à l'abri de tout, et de rester près d'elle jusqu'au bout.

« Mais j'en ai peur. »
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