La voiture s'est arrêtée. Philippe a ouvert la portière et l'a invitée une nouvelle fois :
« Montez. On sera plus à l'aise pour parler. »
Pauline a hésité quelques secondes, puis s'est finalement montée.
C'est par Philippe qu'elle a compris ce qui s'était réellement passé plus tôt dans la journée.
Ceux qui étaient intervenus pour la tirer d'affaire venaient de la famille Delcourt, l'un des plus puissants conglomérats du pays.
Les Delcourt étaient présents dans la finance, la technologie, l'énergie, et d'autres secteurs stratégiques. Leur influence pesait lourd sur l'économie nationale. Parler d'une fortune comparable à celle d'un État n'avait rien d'exagéré.
Aujourd'hui, l'héritier de la famille, Adrien Delcourt, n'avait que vingt-huit ans. Pourtant, en quelques années, il avait porté à lui seul le groupe à un niveau encore supérieur. Dans le milieu, il était reconnu comme le dirigeant le plus influent de sa génération.
La veille au soir, Henri avait reçu un appel des Delcourt. Ils avaient proposé une alliance par mariage. Et la personne qu'ils avaient choisie, c'était Pauline.
Philippe lui a expliqué que des familles puissantes cherchaient à se rapprocher des Delcourt. Les Beaumont n'y faisaient pas exception.
Quant à lui, s'il était venu ce soir-là, ce n'était pas par hasard.
Il agissait sur ordre direct du patriarche des Delcourt.
« Donc, la famille Delcourt est plus puissante que les Beaumont ? »
Pauline n'avait pas envie d'écouter de longs détours. Elle a posé la question franchement.
Philippe a souri, sans surprise.
« Ce n'est pas vraiment comparable. Disons que, les Beaumont dominent Valmer. Dans le milieu des affaires, personne ne vient les contester. Mais les Delcourt, à l'échelle nationale, personne n'oserait leur manquer de respect. »
Pauline a marqué un temps, puis a repris :
« Et Adrien, comment est-il ? »
« Il est très connu à l'international, mais reste discret dans le pays. Il est assez mystérieux. Je ne l'ai jamais rencontré moi-même. Quant aux rumeurs... »
Il s'est frotté le nez, visiblement hésitant. Il était là pour la convaincre, pas pour l'effrayer inutilement.
« Quelles rumeurs ? »
« On dit simplement qu'il n'est... pas facile à fréquenter. »
Philippe avait choisi une formulation atténuée.
Car si Adrien n'avait été qu'un peu difficile, la porte de la famille Delcourt aurait été aurait déjà été prise d'assaut.
« Pas facile comment ? »
Pauline a insisté, clairement décidée à aller jusqu'au bout.
Philippe a laissé échapper un petit rire gêné.
« Disons que... il est plutôt froid, très exigeant, et peu enclin aux relations personnelles. Un peu distant avec les femmes aussi.
Cela dit, la famille Delcourt a toujours eu une éducation stricte. Quant à Adrien, son caractère ne devrait pas être si mauvais. »
Ne devrait pas.
Plus il parlait, moins ça sonnait rassurant.
Pauline l'a fixé en silence.
Au bout de quelques secondes, Philippe a fini par céder.
« Bon. D'après ce qu'on raconte, il est s solitaire, assez dur, et ses méthodes sont radicales. Il agit toujours selon le seul prisme du profit, et il n'a pas beaucoup de patience. Ceux qui l'ont offensé n'ont jamais bien fini. »
Autant qu'elle le sache à l'avance. Elle finirait forcément par devoir faire face à cet homme.
Philippe a repris, d'un ton plus pragmatique :
« Mais ce n'est qu'une alliance, après tout. Aucune implication sentimentale. Dans ce milieu, les mariages sans amour sont monnaie courante. Et avec tout ce que vous possédez aujourd'hui, vous n'avez pas que les Beaumont sur le dos. Les regards se tournent déjà vers vous. Sans appui solide, votre position serait extrêmement fragile. »
Il craignait qu'elle ne se ravise. Il a préféré lui rappeler la réalité.
« D'accord. »
« Attendez, ne vous précipitez pas... »
Philippe s'est interrompu net. Il s'attendait à devoir la convaincre encore longtemps. Les arguments étaient prêts. Mais elle venait d'accepter.
« Vous... vous acceptez ? »
« Oui. »
Elle n'avait jamais vraiment été mariée. Aujourd'hui, elle était seule, sans attaches.
Adrien Delcourt, que ce soit par son statut ou par ses capacités, dépassait Antoine de très loin.
Antoine l'avait trompée pendant deux ans avec de faux papiers, s'était servi d'elle comme d'un marchepied.
Adrien, lui, était d'un tout autre calibre. S'il devenait un allié, ce ne serait pas simplement « mieux », ce serait le levier qui lui permettrait enfin de sortir du bourbier.
Et surtout, la famille Beaumont était un terrain miné.
Margaux et son fils attendaient la moindre faille. Elle venait à peine de réintégrer la famille, affublée de l'étiquette d'« enfant illégitime ». Avec pour seules armes des documents juridiques et un héritage sur le papier, elle ne tiendrait pas longtemps.
Pour s'imposer réellement, pour reprendre le contrôle de ces actifs sans être étouffée dès le premier pas, il lui fallait un soutien à la hauteur. Sans cela, elle n'irait nulle part.
Un mariage d'alliance n'avait rien à voir avec des sentiments.
C'était une transaction. Une entente. Un front commun.
Pauline a tourné les yeux vers la fenêtre. Sa voix est restée calme, mais sa décision était déjà prise.
« Plutôt que de lutter seule et de me faire dévorer, je préfère choisir un allié digne de ce nom. Si la famille Delcourt m'a choisie, je n'ai aucune raison de refuser. »
En fin de journée.
Pauline est rentrée chez les Hérault et a constaté qu'Antoine n'était pas là. Claire non plus.
En posant la question à une domestique, elle a appris qu'Antoine avait emmené Claire et Lucas dans une ville voisine pour une exposition de peinture. Ils ne rentreraient pas ce soir-là.
Pauline a sorti son téléphone. C'est seulement à ce moment-là qu'elle a remarqué les nombreux appels manqués et messages laissés par Antoine dans l'après-midi.
« Pauline, Lucas a eu envie d'aller voir une expo avec Claire au dernier moment. C'est un peu loin, alors je les accompagne. »
Quelle délicatesse. Une sortie en famille, et il prenait encore soin de la prévenir.
Mais tant mieux. Leur absence tombait bien. Pauline pourrait s'occuper de ses affaires tranquillement.
Après avoir lu le message, elle a appelé plusieurs domestiques pour l'aider à faire ses cartons.
« Madame, vous partez en voyage ? »
En la voyant ranger toutes ses affaires dans des cartons, les domestiques n'ont pas pu s'empêcher de s'interroger.
« Oui. »
Tout en classant des documents dans un tiroir, Pauline a ajouté, d'un ton calme :
« Inutile d'en parler à Antoine. Il est très occupé en ce moment. Évitez de le déranger. »
Et il l'était, en effet.
Occupé à savourer sa vie douce entourée de sa femme et de son enfant.
Après tout, ses beaux jours étaient comptés.
Très vite, Pauline a tout rangé. Ses affaires étaient prêtes.
Quand la nuit est tombée et que les domestiques se sont tous retirés, elle a appelé une société de déménagement et a fait sortir ses cartons en silence.
Il restait pourtant deux choses qu'elle n'avait pas retrouvées.
La première, c'était l'ensemble de ses travaux les plus importants depuis ses années d'études : des articles et des thèses, contenant des données accumulées pendant des années. C'était essentiel pour elle.
Elle les gardait toujours sous clé dans son tiroir. À présent, ils avaient disparu. Antoine les avait très probablement mis la main dessus.
La seconde concernait les données clés d'un projet qu'elle avait monté pour l'entreprise d'Antoine. Tout était stocké sur les serveurs de la société, auxquels elle n'avait plus aucun accès.
Ces deux dossiers étaient le fruit de son travail. Et quoi qu'il arrive, elle ne les laisserait pas entre les mains d'Antoine.
Tôt le lendemain matin, Pauline a reçu l'appel d'Antoine.
De l'autre côté, le fond sonore était bruyant. Il semblait encore sur l'autoroute.
« Pauline, tu as vu mon message d'hier ? »
« Oui, je l'ai vu. »
Pauline a remué lentement son café. Sa voix ne laissait rien transparaître.
« Désolé, c'était une décision de dernière minute. Je n'ai pas pris le temps d'en discuter avec toi. Mais Claire était invitée, je ne pouvais pas la laisser sortir seule avec Lucas. »
« Il n'y a pas de quoi t'excuser. C'est normal que tu accompagnes Claire. »
La réponse a surpris Antoine.
Il avait cru que son silence venait de la contrariété. Mais la veille, avec Claire à ses côtés, il n'avait pas cherché à la rappeler.
Or, à cet instant, la voix de la femme sonnait désinvolte, presque distraite, comme si tout cela ne la concernait déjà plus.
« Pauline, comme tu n'as pas répondu hier soir, j'ai cru que... »
« Hier, j'ai enchaîné sans arrêt. J'ai visité la maison, puis je suis allée discuter affaires. Je n'ai vraiment pas eu le temps de répondre. »
Pauline l'a coupé, d'un ton léger, presque enjoué. Aucune trace d'agacement.
Antoine a poussé un soupir de soulagement.
« Je me disais bien que tu étais occupée. Ne te fatigue pas trop, ça me fait mal au cœur. »
Pauline a froncé légèrement les sourcils. Elle n'avait déjà pas d'appétit ce matin-là, à ces mots, toute envie de petit-déjeuner s'est envolée.
« Papa, ne parle pas avec la méchante dame ! »
La voix de Lucas a jailli soudain dans le téléphone, aussitôt suivie de celle de Claire qui essayait de le calmer.
« Bon, on se rappelle plus tard. Je conduis. À ce soir. »
Cette fois, Antoine n'a pas attendu qu'elle réponde.
Il a raccroché.
Comme Antoine n'était pas là ce jour-là, Pauline est entrée dans l'entreprise avec un objectif précis. Elle s'est rendue directement dans son bureau pour chercher les documents.
Elle a fouillé toute la pièce, y compris son ordinateur.
Rien.
Alors qu'elle réfléchissait encore, quelqu'un est venu la trouver à la hâte.
« Madame Morel, Monsieur Hérault est absent aujourd'hui. Plusieurs contrats de décaissement nécessitent votre signature. »
Pauline a pris les dossiers et les a parcourus rapidement.
Ces projets dépassaient largement le niveau actuel de l'entreprise. Elle les avait obtenus au prix de nombreux efforts. Si les fonds n'étaient pas débloqués à temps, une grande partie des projets risquait de s'effondrer.
« Vous avez contacté Monsieur Hérault ? »
« Oui. Il a dit qu'il est très occupé et que, s'il y a un problème, il faut voir avec vous. »
Pauline a esquissé un léger sourire.
Dans l'entreprise d'Antoine, c'était elle qui travaillait le plus. Elle n'avait jamais commis la moindre erreur. Chaque fois qu'il n'arrivait pas à tout gérer, il lui laissait tout prendre en charge.
Mais ce pouvoir n'existait que de façon verbale.
En réalité, Pauline n'avait aucun véritable statut. Elle ne détenait aucune part de l'entreprise. Même un cadre intermédiaire possédait des actions, contrairement à elle.
Alors, après chaque décision qu'elle prenait à la place d'Antoine, il la rappelait à l'ordre en réunion, parfois même la sanctionnait, uniquement pour donner des gages aux salariés et aux actionnaires.
Il lui disait toujours que c'était pour la protéger. Rendre leur relation publique aurait troublé les esprits, selon lui.
« Laissez-les ici. J'ai quelque chose à régler à l'extérieur. Je vérifierai à mon retour avant de signer. »
« D'accord. »
Une fois la personne partie, Pauline a posé les contrats de côté sans y prêter plus d'attention, puis a quitté l'entreprise.
Les Delcourt avaient simplement fait savoir qu'Adrien l'invitait à dîner ce soir.
Pour une première rencontre, quelle qu'en soit la nature, elle ne comptait pas arriver négligée.
Pauline est passée par un institut de beauté. Quand elle en est sortie, il était presque dix-sept heures. Elle est ensuite allée dans un centre commercial tout proche et s'est dirigée vers sa maison de luxe préférée, où elle a choisi une robe.
« Franchement, vous êtes faite pour nos robes. Nos robes sont exigeantes, mais sur vous, c'est encore plus flatteur que sur nos mannequins. »
La vendeuse n'exagérait pas.
Dans le miroir, la silhouette déjà parfaite de Pauline était sublimée par la coupe rigoureuse d'une longue robe à fines bretelles.
La teinte, un lilas pâle, était délicate, rehaussée de plis en tulle et de légers éclats scintillants. Une couleur qui, sur la plupart des gens, avait vite fait de ternir le teint.
Sur Pauline, au contraire, tout tombait juste.
La peau claire, les traits marqués, une beauté affirmée qu'aucun artifice n'adoucissait vraiment. La robe apportait juste ce qu'il fallait de douceur pour équilibrer l'ensemble.
« Je prends celle-là. »
Elle a souri et tourné légèrement sur elle-même.
L'épaule dénudée, la coupe simple mais noble, ni trop sage ni trop audacieuse. Exactement ce qu'il fallait pour un dîner.
Ces deux dernières années, aux côtés d'Antoine, elle n'avait pensé qu'au travail. Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas préparée ainsi.
Elle en avait presque oublié à quel point elle pouvait être belle.
Pauline est restée longtemps devant le miroir avant de passer en caisse. Au moment de sortir sa carte, la vendeuse l'a arrêtée avec un sourire surpris.
« Votre facture a déjà été réglée. Quelqu'un a appelé tout à l'heure. La robe, mais aussi un sac assorti, une parure de la maison et une paire de chaussures. Tout a été pris en charge. »
Pauline a marqué un temps.
« Il a laissé un nom ? »
« Il a seulement laissé son nom. Delcourt. »
À ce nom, Pauline s'est retournée instinctivement. Autour d'elle, pourtant, il n'y avait personne.
Philippe n'avait-il pas dit qu'Adrien était froid et distant ?
En sortant du centre commercial, elle a compris.
Une voiture l'attendait déjà à l'entrée. Même allure que celle aperçue chez les Beaumont. Aucun logo, mais une plaque immédiatement reconnaissable.
La portière s'est ouverte.
« Madame Morel, nous nous sommes déjà vus. Monsieur Delcourt vous attend. Je vous en prie. »