INICIAR SESIÓNLa lumière froide de l’écran d’ordinateur baignait mon visage dans la pénombre de mon nouveau bureau. Le silence du sixième étage était si absolu que je percevais le bourdonnement à peine audible des serveurs, quelque part dans les entrailles de la tour. J’avais refusé le café de Kastner, refusé de faire le tour des open spaces déserts. Je voulais comprendre. Avant d’agir, il fallait connaître l’ennemi. Et l’ennemi, pour l’instant, s’appelait Élodie.
J’entrai le code d’accès sur le clavier. Une interface sobre, presque spartiate, apparut. Une seule icône : « Dossier V.E. - Opération Silence ». Je cliquai.
Ce n’était pas un dossier. C’était une chronique de la déchéance. Une autopsie médiatique.
Dossier #1 : Monte-Carlo, Juillet 2021. Les photos que j’avais vues chez Dubois, en haute définition cette fois. Élodie Van Elden, 34 ans. Un corps magnifique, sculpté par des années de mannequinat pour les plus grandes maisons, maintenant abandonné dans une obscénité publique. Je zoomai. Sur la cheville, un fin tatouage à l’encre bleue : une mouette. Sur le poignet droit, une trace sombre. Une ecchymose ? Non, trop nette. Une trace d’injection. Ça commence, pensai-je, notant : Éventuelle toxicomanie IV. Vérifier.
Dossier #2 : Saint-Barth, Décembre 2021. Une séquence de quatre photos, prises au téléphone par un autre client de l’hôtel de luxe. Élodie, en maillot de bain en crochet blanc, les cheveux plaqués, le visage tordu par une rage incontrôlable. Elle tenait un plateau d’argent. La jeune servante, une métropolitaine à peine sortie de l’adolescence, se tenait recroquevillée, une main sur la joue. Sur la photo suivante, le plateau gisait sur le sable, et Élodie s’éloignait en titubant, indifférente. La légende interne : Règlement : 150 000€ à la servante + NDA. Règlement médiatique : achat de l’appareil photo et des droits sur les photos. Coût total : 285 000€.
Je sentis une boule de dégoût se former dans ma gorge. Je bus une gorgée d’eau tiède.
Je continuai.
Dossier #3 : Paris, Gala de la Mode, Mars 2022. Une vidéo cette fois, de mauvaise qualité, tournée dans les toilettes pour femmes. Le son était coupé, mais les images parlaient d’elles-mêmes. Élodie, dans une robe de couture à traîne, penchée sur le marbre blanc d’un lavabo. Avec une carte de crédit en or, elle alignait deux lignes d’une poudre blanche. Elle reniflait, le geste expert, rapide. Puis elle relevait la tête, fixant son reflet dans le miroir avec un sourire vide, avant d’essuyer d’un doigt négligent une trace sur sa narine. Source : téléphone volé. Récupération et destruction : 75 000€. Silence du voleur : 50 000€ supplémentaires.
Dix-sept dossiers. Dix-sept épisodes, de plus en plus rapprochés, de plus en plus violents, de plus en plus coûteux à faire disparaître. Chaque fois, le même schéma : une crise publique, un débordement, puis l’intervention lourde et silencieuse des hommes de Dubois et Kastner. Des chèques. Des menaces. Des achats de silence.
J’ouvris le fichier biographique.
Élodie, née de La Tour d’Argent. 35 ans. Fille unique d’Henri de La Tour d’Argent, banquier suisse discret et impitoyable, et de Sofia, ex-top model italienne morte dans un accident de ski quand Élodie avait dix ans. Enfance entre des boarding schools suisses et les palaces où son père négociait des milliards. Carrière de mannequin précoce, fulgurante, arrêtée net à 25 ans par… le mariage. Avec Lorenz Van Elden.
J’ouvris le fichier sur le mariage.
Union Van Elden / de La Tour d’Argent, Juin 2014. Les photos officielles montraient un conte de fées gothique. Elle, d’une beauté à couper le souffle dans un gown en satin ivoire de Givenchy. Lui, impeccable en smoking, le visage déjà fermé, impénétrable. Le sourire d’Élodie était large, éclatant, mais ses yeux, agrandis par le maquillage, fixaient l’objectif avec une intensité qui frôlait l’hystérie. La légende interne, sèche, donnait le ton : « Fusion des holdings maritimes Van Elden (Rotterdam) et des actifs bancaires de La Tour d’Argent (Genève). Consolidation de la position en Europe du Nord et accès aux marchés de capitaux suisses. L’union personnelle a été négociée parallèlement à l’union des actifs. »
Un mariage de raison. Une transaction. Une fusion-acquisition où la dot d’Élodie était son nom, son sang, et l’accès au coffre-fort de son père.
Je parcourus les années qui suivirent. Les apparitions publiques, de moins en moins nombreuses. Les premières rumeurs de « déséquilibre », étouffées. La naissance d’aucun enfant. Les séjours en cliniques discrètes, en Suisse ou en Arizona, toujours présentés comme des « cures de repos ».
Puis, à partir de 2020, la chute libre. La pandémie, les confinements, l’isolement dans les propriétés immenses. Et les explosions.
J’ouvris un fichier annexe, moins structuré. Des notes de psychiatres, achetées ou extorquées. Des mots clés revenaient : trouble borderline, dépression sévère, addiction poly-toxique (cocaïne, alcool, benzodiazépines), conduites auto-dommageables. Une note, plus personnelle, d’une infirmière renvoyée : « Elle dit souvent qu’elle est un fantôme dans sa propre vie. Qu’elle étouffe. Qu’elle veut qu’on la voie, même si c’est pour la haïr. »
Je m’arrêtai, le doigt en suspens sur la souris. Un fantôme. Je regardai à nouveau la photo du mariage. L’éclat du bonheur factice. Puis la vidéo des toilettes, le sourire vide de la cocaïne. Une femme qui se noyait, et dont les éclaboussures menaçaient de rouiller l’armure dorée de son mari.
Mon dégoût initial se teinta d’une nuance plus complexe. De la pitié, peut-être. Une pitié dangereuse, comme Lorenz l’avait prévenu.
Je pris des notes, non pas sur un ordinateur, mais dans un carnet en cuir noir, avec un stylo à encre. Des mots-clés, des dates, des schémas de relations.
· Élodie : symptôme, pas cause. Cause = mariage / prison dorée ?
· Toxicomanie = fuite / anesthésie. · Scandales = appels à l’aide délibérés ? Besoin d’être « vue » ? · Lorenz : distance totale. Mépris ? Protection de soi ? · Père d’Élodie (Henri) : toujours dans l’ombre. Finance les cures. Intérêt à maintenir l’union ?Je relevai la tête, les yeux brûlants à force de fixer l’écran. La lumière du jour avait changé ; le soleil perçait maintenant la brume, jetant des rectangles d’or sur le sol gris du bureau.
Mon téléphone interne bipota. C’était Kastner.
— Mademoiselle Delaunay. Avez-vous une première évaluation ?
— J’ai une cartographie du désastre, oui, répondis-je, fatiguée. C’est systémique. Ce n’est pas une question de relations presse. C’est une question de… confinement. Médical, peut-être.
— Le confinement médical a été tenté. Trois fois. Elle en sort et recommence de plus belle, avec une rage redoublée. L’approche doit être différente. Vous êtes engagée pour cela.
— Je dois la rencontrer, dis-je. Avant le dîner de la Chambre de Commerce. Je dois comprendre ce à quoi j’ai affaire.
Un silence à l’autre bout du fil.
— C’est hasardeux, dit enfin Kastner. Elle n’aime pas les « employés » de son mari.
— Je ne suis pas un employé. Je suis une conseillère. Et si je dois la « gérer », comme l’a dit M. Van Elden, je dois établir un contact. Ne serait-ce que pour évaluer sa capacité à jouer le jeu pendant le dîner.
Kastner soupira, un son très léger, presque électronique.
— Très bien. Elle est à Deauville, à la Villa des Dunes. Je vais lui annoncer votre visite pour demain matin. Ne vous attendez pas à un accueil chaleureux. Et rappelez-vous la règle.
— Je ne parle pas de lui, récitai-je.
— Exactement. Bonne suite.
La ligne se coupa.
Je refermai mon carnet. L’image du plateau d’argent frappant le visage de la jeune servante me revint. J’avais peur, en effet. Peur de cette femme violente, imprévisible, brisée.
Mais une autre pensée, plus froide, émergea. Lorenz Van Elden avait épousé cette bombe à retardement pour consolider son empire. Maintenant que la bombe menaçait de tout faire sauter, il engageait des démineurs. Des démineurs jetables.
La lumière de la lampe dessinait un halo fatigué sur mes notes. Minuit était passé depuis longtemps. L'odeur du café brûlé stagnait dans l'air.La confrontation à Deauville avait laissé en moi un mélange nauséeux de peur et de colère froide. Les éclats du miroir semblaient s'être logés dans mon esprit. J'avais vu la bête de près. Maintenant, il fallait donner l'illusion qu'elle était en cage.Mon premier plan avait volé en éclats avec le verre de cristal. On ne pouvait pas "gérer" Élodie. Il fallait l'éliminer du champ de vision. Pendant ce temps, reconstruire patiemment le mur de la respectabilité autour de Lorenz.Sur un tableau blanc vierge, j'écrivis :PHASE 1 : RETRAIT ET CONTAINEMENT· Objectif : Faire disparaître Élodie de l'espace public pour 6 mois minimum.· Moyens : 1. Pression médicale : utiliser l'incident de Deauville pour un certificat recommandant une cure longue hors d'Europe. 2. Consentement "assisté" : faire intervenir son père, Henri de La Tour d'Argent. Lui pr
La Villa des Dunes se cachait derrière une haie de tamaris secoués par le vent marin. Une bâtisse de granit et de verre des années 30, tournée vers les vagues grises de la Manche. Aucun gardien à l’entrée, juste une grille qui s’était ouverte après qu’elle eut annoncé son nom à l’interphone. L’allée de gravier crissa sous les pneus de la berline noire que Kastner lui avait fournie.J’avais choisi une tenue à la fois professionnelle et neutre : un pantalon de toile beige, un chemisier en lin, un blazer. Rien qui puisse être perçu comme une provocation de richesse ou, à l’inverse, une marque de soumission. Je serrais dans ma main un carnet et un stylo, des armes dérisoires.Une femme d’un certain âge, vêtue d’une robe grise sévère, m’ouvrit la porte d’entrée. Le visage était fermé, les yeux tristes.— Madame vous attend dans son dressing. Suivez-moi.L’intérieur de la villa était un étrange mélange de modernisme froid et de décrépitude élégante. Des meubles de Le Corbusier recouverts de
La lumière froide de l’écran d’ordinateur baignait mon visage dans la pénombre de mon nouveau bureau. Le silence du sixième étage était si absolu que je percevais le bourdonnement à peine audible des serveurs, quelque part dans les entrailles de la tour. J’avais refusé le café de Kastner, refusé de faire le tour des open spaces déserts. Je voulais comprendre. Avant d’agir, il fallait connaître l’ennemi. Et l’ennemi, pour l’instant, s’appelait Élodie.J’entrai le code d’accès sur le clavier. Une interface sobre, presque spartiate, apparut. Une seule icône : « Dossier V.E. - Opération Silence ». Je cliquai.Ce n’était pas un dossier. C’était une chronique de la déchéance. Une autopsie médiatique.Dossier #1 : Monte-Carlo, Juillet 2021. Les photos que j’avais vues chez Dubois, en haute définition cette fois. Élodie Van Elden, 34 ans. Un corps magnifique, sculpté par des années de mannequinat pour les plus grandes maisons, maintenant abandonné dans une obscénité publique. Je zoomai. Sur l
Le taxi me déposa au pied de la Tour Majestic, un monolithe de verre et d’acier qui dévorait le ciel parisien du 16ème arrondissement. C’était là, derrière cette façade anonyme, que siégeait le cœur discret de l’empire Van Elden. Pas de logo ostentatoire, seulement une plaque discrète : « V.E. Holdings ».Je me sentais étrangement à nue dans mon tailleur pantalon anthracite et mon chemisier de soie ivoire. Le dossier que j’avais étudié toute la nuit était une chose. Pénétrer dans la forteresse en était une autre. Je m’attendais à des lourds portails de sécurité, des scans biométriques. Il n’y eut qu’un hall immense et désert, recouvert de marbre gris du Portugal, et un homme d’une cinquantaine d’années au crâne luisant, vêtu d’un costume trois-pièces parfaitement coupé, qui m’attendait devant les ascenseurs.— Mademoiselle Delaunay. Je suis Frédéric Kastner, directeur de cabinet de M. Van Elden. Suivez-moi, s’il vous plaît.Sa voix était neutre, son français teinté d’un léger accent a
Minuit sonna à la pendule Art déco de mon bureau. Le dernier carré de chocolat noir avait fondu sur ma langue, amer et revigorant. Je m’étirai, les vertèbres craquant doucement après huit heures d’immobilité devant l’écran lumineux. Le dossier « Verrerie Saint-Michel » était bouclé, la stratégie de communication post-grève rédigée, prête à être envoyée au PDG à 8h du matin. J’avais sauvé une entreprise familiale de deux cents ans d’une faillite certaine après un lock-out catastrophique. Un bon boulot. Propre. Satisfaisant.Je fermai mon ordinateur portable, savourant le silence de mon appartement du 7ème arrondissement un silence acheté, mérité quand mon téléphone professionnel vibra, glissant sur le cuir verni du bureau. Un numéro inconnu, mais avec l’indicatif de Genève. À cette heure-ci, c’était soit une urgence absolue, soit une erreur. Mon instinct, aiguisé par dix ans dans la gestion de crise, pencha pour l’urgence.— Delaunay, répondis-je, la voix légèrement rauque de fatigue.







