Se connecterLe taxi me déposa au pied de la Tour Majestic, un monolithe de verre et d’acier qui dévorait le ciel parisien du 16ème arrondissement. C’était là, derrière cette façade anonyme, que siégeait le cœur discret de l’empire Van Elden. Pas de logo ostentatoire, seulement une plaque discrète : « V.E. Holdings ».
Je me sentais étrangement à nue dans mon tailleur pantalon anthracite et mon chemisier de soie ivoire. Le dossier que j’avais étudié toute la nuit était une chose. Pénétrer dans la forteresse en était une autre. Je m’attendais à des lourds portails de sécurité, des scans biométriques. Il n’y eut qu’un hall immense et désert, recouvert de marbre gris du Portugal, et un homme d’une cinquantaine d’années au crâne luisant, vêtu d’un costume trois-pièces parfaitement coupé, qui m’attendait devant les ascenseurs.
— Mademoiselle Delaunay. Je suis Frédéric Kastner, directeur de cabinet de M. Van Elden. Suivez-moi, s’il vous plaît.
Sa voix était neutre, son français teinté d’un léger accent alsacien. Il actionna un badge sur un lecteur dissimulé. Les portes de l’ascenseur, en bronze miroir, s’ouvrirent sans un bruit.
— M. Van Elden vous accorde dix minutes, dit Kastner sans me regarder, fixant les chiffres qui s’illuminaient au-dessus de la porte. Il a un conseil d’administration à 9h. Il est… direct. Je vous conseille de l’être aussi.
— Quel est l’objectif de cette rencontre, si ce n’est de prendre mes instructions auprès de vous ? demandai-je, feignant une assurance que je ne sentais pas tout à fait.
Kastner tourna enfin la tête vers moi. Ses yeux étaient d’un bleu pâle et dépourvus de toute chaleur.
— M. Van Elden tient à voir le visage de celles et ceux qui travaillent pour lui sur des sujets sensibles. C’est une formalité. Mais une formalité qu’il ne néglige jamais.
L’ascenseur s’arrêta au 8ème étage. Les portes glissèrent sur un couloir aussi silencieux que le hall, éclairé par une lumière froide provenant de plafonniers encastrés. L’endroit ressemblait plus à une clinique privée qu’à un siège social.
Kastner s’arrêta devant une double porte en chêne massif, sans poignée apparente. Il posa sa paume sur un panneau noir lisse. Un clic à peine audible, et une des deux portes s’entrouvrit.
— Mademoiselle Delaunay pour vous, Monsieur.
Il s’effaça pour me laisser passer, mais ne pénétra pas avec moi. La porte se referma doucement derrière mon dos.
Je me retrouvai seule, et le souffle me manqua.
Le bureau était un aquarium de verre. Littéralement. Trois des quatre murs, du sol au plafond, étaient des baies vitrées incurvées offrant une vue à 270 degrés sur Paris. Ce matin-là, une brume légère estompait les contours de la Tour Eiffel et du Sacré-Cœur, créant une illusion de flottement, comme si la pièce était suspendue dans les airs. Le quatrième mur, derrière le bureau, était recouvert d’une bibliothèque en acier noir, remplie de livres reliés de cuir et d’objets d’art moderne une sculpture géométrique en bronze, un globe terrestre ancien.
Mais ce n’était pas la vue qui avait coupé mon souffle.
Assis derrière un bureau en verre trempé, d’une épaisseur déconcertante et parfaitement épuré pas un papier, seulement un ordinateur plat et un téléphone en obsidienne, l’homme qui me dévisageait n’était en rien le vieux milliardaire que j’avais inconsciemment imaginé.
Lorenz Van Elden devait avoir une quarantaine d’années, quarante-deux peut-être. Les photos de presse, toujours prises de loin ou dans des poses officielles, n’avaient pas rendu justice à sa présence physique. Il était grand, les épaules larges et carrées, celles d’un rameur ou d’un nageur, tendant le tissu fin de sa chemise blanche immaculée. Ses cheveux, d’un châtain foncé légèrement grisonnant aux tempes, étaient coupés court, en désordre calculé. Son visage était anguleux, avec une mâchoire forte, une bouche aux lèvres fines et une arcade sourcilière prononcée qui plongeait ses yeux dans l’ombre. Des yeux gris-bleu, d’une clarté presque métallique, qui me scannaient des pieds à la tête avec une lenteur délibérée, évaluatrice, sans la moindre trace de courtoisie.
Il ne se leva pas. Ne me tendit pas la main. Ne dit pas bonjour.
Il resta assis, les mains à plat sur le bureau de verre, et parla. Sa voix était plus grave que sur les enregistrements que j’avais pu trouver, striée d’une fatigue froide.
— Vous venez réparer les dégâts de ma femme.
Ce n’était pas une question. C’était une constatation, jetée comme un glaçon entre nous.
Moi, sous ce regard qui semblait vouloir disséquer chaque micro-expression de mon visage, je sentis une vague de défi monter en moi, balayant la nervosité. Je ne baissai pas les yeux.
— Je viens exécuter une mission de gestion de crise et de repositionnement d’image, Monsieur Van Elden, répondis-je, gardant ma voix égale et professionnelle. Une mission dont les paramètres m’ont été exposés par Maître Dubois et M. Kastner.
Un léger haussement d’un sourcil.
— Des mots. « Repositionnement d’image ». Vous appelez ça comment, quand vous devez faire croire au monde que la femme qui s’est exhibée ivre morte sur le capot d’une voiture de sport à Monaco est une épouse modèle et une philanthrope ?
Le coup était direct, brutal. Il testait mon épaisseur de peau.
— J’appelle ça contenir un incendie, dis-je, sans reculer d’un pouce. Évaluer les dégâts, étouffer les braises encore chaudes, et empêcher qu’une nouvelle étincelle ne mette le feu à l’ensemble de la forêt. Avec tous les moyens appropriés.
Un silence s’installa, pesant, traversé seulement par le bourdonnement imperceptible de la tour. Ses yeux gris-bleu ne me quittaient pas. Je soutins son regard, remarquant les fines ridules à leur commissure, les cernes pâles mais présents sous les paupières inférieures. C’était un homme qui dormait peu.
— Kastner dit que vous êtes la meilleure, reprit-il enfin, détournant enfin les yeux pour observer la brume qui enveloppait Paris. J’espère qu’il a raison. Parce que les précédents… n’ont pas tenu. Ils avaient peur d’elle. Ou pire, ils avaient pitié.
Il se leva alors, et je pus mesurer toute sa stature. Il était plus grand que je ne l’avais pensé, dominant la pièce de sa simple présence. Il vint se poster devant la baie vitrée, les mains dans les poches de son pantalon en flanelle grise, tournant le dos à la ville.
— Je ne veux ni de votre peur, ni de votre pitié, Mademoiselle Delaunay. Je veux des résultats. Je veux que son nom disparaisse des tabloïds. Je veux que les appels des administrateurs de la Fondation cessent. Je veux que l’action Van Elden Industries arrête de trembler chaque fois qu’elle décide de faire le show dans un lieu public. Comprenez-vous ?
— Parfaitement.
— Les méthodes, je m’en moque. Payez les journalistes, achetez les photos, noyez l’information sous du positif, enfermez-la dans une clinique si nécessaire – Kastner a les contacts. Mais il y a une règle.
Il se retourna lentement, et son regard était devenu un poignard.
— Vous ne lui parlez jamais de moi. Vous ne lui transmettez jamais un message de ma part. Vous ne vous faites jamais l’écho de ses plaintes ou de ses demandes auprès de moi. Vous êtes un écran. Un tampon. Votre rôle est de la gérer, point final. Vous rendez compte à Kastner. C’est clair ?
La froideur de ses mots, l’évocation de sa femme comme un problème à « gérer », me firent frissonner. C’était plus qu’un manque d’affection. C’était une forme de mépris absolu.
— C’est clair, répétai-je.
— Bien. Vos dix minutes sont écoulées.
Il retourna à son bureau et s’assit, se remettant à consulter l’écran de son ordinateur, me traitant soudain comme si je n’existais plus. Le renvoi était aussi net qu’une gifle.
Je restai immobile une seconde, choquée par la brutalité du congé. Puis, redressant les épaules, j’opérai une rotation parfaite et marchai vers la porte. Ma main chercha une poignée, une plaque, quelque chose. Il n’y avait rien.
— La porte s’ouvre vers l’extérieur, dit sa voix derrière moi, sans qu’il lève les yeux. Poussez.
Une chaleur humiliante me monta aux joues. Je poussai la lourde porte de chêne et me retrouvai dans le couloir silencieux, le cœur battant la chamade, un mélange de colère et d’excitation électrisante dans les veines.
Kastner m’attendait, appuyé contre le mur, comme s’il n’avait pas bougé.
— Alors ? demanda-t-il, un vague sourire aux lèvres.
— Alors, il est direct, en effet, dis-je, retrouvant mon souffle. Où est mon bureau ?
Kastner me conduisit deux étages plus bas, au sixième. Un espace plus conventionnel, avec des cloisons en verre dépoli, un bureau, un ordinateur neuf, un téléphone. Une vue correcte sur les toits de Paris. Après l’aquarium du huitième étage, cela ressemblait à une cellule.
— Tous les dossiers sont numérisés et accessibles via le serveur sécurisé, expliqua Kastner. Vos identifiants sont sur le post-it. Votre première tâche est le dîner de la Chambre de Commerce Internationale, après-demain. M. et Mme Van Elden y sont attendus. Un photographe de l’AFP a été « encouragé » à être présent. Il faut une image du couple, souriant, uni. Madame est actuellement à Deauville. Vous devrez la convaincre de rentrer, de s’habiller convenablement, et de jouer le jeu pendant deux heures. Bonne chance.
Il partit, me laissant seule dans le bureau impersonnel.
Je m’assis, les mains légèrement tremblantes. Je venais de rencontrer l’homme le plus puissant et le plus glacial que j’aie jamais approché. Et ma mission était de faire semblant, pour lui, que sa femme était autre chose que ce qu’elle était..
La lumière de la lampe dessinait un halo fatigué sur mes notes. Minuit était passé depuis longtemps. L'odeur du café brûlé stagnait dans l'air.La confrontation à Deauville avait laissé en moi un mélange nauséeux de peur et de colère froide. Les éclats du miroir semblaient s'être logés dans mon esprit. J'avais vu la bête de près. Maintenant, il fallait donner l'illusion qu'elle était en cage.Mon premier plan avait volé en éclats avec le verre de cristal. On ne pouvait pas "gérer" Élodie. Il fallait l'éliminer du champ de vision. Pendant ce temps, reconstruire patiemment le mur de la respectabilité autour de Lorenz.Sur un tableau blanc vierge, j'écrivis :PHASE 1 : RETRAIT ET CONTAINEMENT· Objectif : Faire disparaître Élodie de l'espace public pour 6 mois minimum.· Moyens : 1. Pression médicale : utiliser l'incident de Deauville pour un certificat recommandant une cure longue hors d'Europe. 2. Consentement "assisté" : faire intervenir son père, Henri de La Tour d'Argent. Lui pr
La Villa des Dunes se cachait derrière une haie de tamaris secoués par le vent marin. Une bâtisse de granit et de verre des années 30, tournée vers les vagues grises de la Manche. Aucun gardien à l’entrée, juste une grille qui s’était ouverte après qu’elle eut annoncé son nom à l’interphone. L’allée de gravier crissa sous les pneus de la berline noire que Kastner lui avait fournie.J’avais choisi une tenue à la fois professionnelle et neutre : un pantalon de toile beige, un chemisier en lin, un blazer. Rien qui puisse être perçu comme une provocation de richesse ou, à l’inverse, une marque de soumission. Je serrais dans ma main un carnet et un stylo, des armes dérisoires.Une femme d’un certain âge, vêtue d’une robe grise sévère, m’ouvrit la porte d’entrée. Le visage était fermé, les yeux tristes.— Madame vous attend dans son dressing. Suivez-moi.L’intérieur de la villa était un étrange mélange de modernisme froid et de décrépitude élégante. Des meubles de Le Corbusier recouverts de
La lumière froide de l’écran d’ordinateur baignait mon visage dans la pénombre de mon nouveau bureau. Le silence du sixième étage était si absolu que je percevais le bourdonnement à peine audible des serveurs, quelque part dans les entrailles de la tour. J’avais refusé le café de Kastner, refusé de faire le tour des open spaces déserts. Je voulais comprendre. Avant d’agir, il fallait connaître l’ennemi. Et l’ennemi, pour l’instant, s’appelait Élodie.J’entrai le code d’accès sur le clavier. Une interface sobre, presque spartiate, apparut. Une seule icône : « Dossier V.E. - Opération Silence ». Je cliquai.Ce n’était pas un dossier. C’était une chronique de la déchéance. Une autopsie médiatique.Dossier #1 : Monte-Carlo, Juillet 2021. Les photos que j’avais vues chez Dubois, en haute définition cette fois. Élodie Van Elden, 34 ans. Un corps magnifique, sculpté par des années de mannequinat pour les plus grandes maisons, maintenant abandonné dans une obscénité publique. Je zoomai. Sur l
Le taxi me déposa au pied de la Tour Majestic, un monolithe de verre et d’acier qui dévorait le ciel parisien du 16ème arrondissement. C’était là, derrière cette façade anonyme, que siégeait le cœur discret de l’empire Van Elden. Pas de logo ostentatoire, seulement une plaque discrète : « V.E. Holdings ».Je me sentais étrangement à nue dans mon tailleur pantalon anthracite et mon chemisier de soie ivoire. Le dossier que j’avais étudié toute la nuit était une chose. Pénétrer dans la forteresse en était une autre. Je m’attendais à des lourds portails de sécurité, des scans biométriques. Il n’y eut qu’un hall immense et désert, recouvert de marbre gris du Portugal, et un homme d’une cinquantaine d’années au crâne luisant, vêtu d’un costume trois-pièces parfaitement coupé, qui m’attendait devant les ascenseurs.— Mademoiselle Delaunay. Je suis Frédéric Kastner, directeur de cabinet de M. Van Elden. Suivez-moi, s’il vous plaît.Sa voix était neutre, son français teinté d’un léger accent a
Minuit sonna à la pendule Art déco de mon bureau. Le dernier carré de chocolat noir avait fondu sur ma langue, amer et revigorant. Je m’étirai, les vertèbres craquant doucement après huit heures d’immobilité devant l’écran lumineux. Le dossier « Verrerie Saint-Michel » était bouclé, la stratégie de communication post-grève rédigée, prête à être envoyée au PDG à 8h du matin. J’avais sauvé une entreprise familiale de deux cents ans d’une faillite certaine après un lock-out catastrophique. Un bon boulot. Propre. Satisfaisant.Je fermai mon ordinateur portable, savourant le silence de mon appartement du 7ème arrondissement un silence acheté, mérité quand mon téléphone professionnel vibra, glissant sur le cuir verni du bureau. Un numéro inconnu, mais avec l’indicatif de Genève. À cette heure-ci, c’était soit une urgence absolue, soit une erreur. Mon instinct, aiguisé par dix ans dans la gestion de crise, pencha pour l’urgence.— Delaunay, répondis-je, la voix légèrement rauque de fatigue.







