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Chapitre 4 : L’Ennemie

Auteur: Léo
last update Dernière mise à jour: 2026-02-08 15:25:11

La Villa des Dunes se cachait derrière une haie de tamaris secoués par le vent marin. Une bâtisse de granit et de verre des années 30, tournée vers les vagues grises de la Manche. Aucun gardien à l’entrée, juste une grille qui s’était ouverte après qu’elle eut annoncé son nom à l’interphone. L’allée de gravier crissa sous les pneus de la berline noire que Kastner lui avait fournie.

J’avais choisi une tenue à la fois professionnelle et neutre : un pantalon de toile beige, un chemisier en lin, un blazer. Rien qui puisse être perçu comme une provocation de richesse ou, à l’inverse, une marque de soumission. Je serrais dans ma main un carnet et un stylo, des armes dérisoires.

Une femme d’un certain âge, vêtue d’une robe grise sévère, m’ouvrit la porte d’entrée. Le visage était fermé, les yeux tristes.

— Madame vous attend dans son dressing. Suivez-moi.

L’intérieur de la villa était un étrange mélange de modernisme froid et de décrépitude élégante. Des meubles de Le Corbusier recouverts de housses, des tapis persans roulés dans un coin, une odeur de renfermé et de cire à peine masquée par un parfum d’air marin. Il n’y avait aucun bruit, si ce n’est le hurlement constant du vent et le clapotement lointain des vagues.

Le dressing était au premier étage. La femme ouvrit une double porte et s’effaça sans un mot.

Je pénétrai dans une pièce qui était plus grande que l’appartement entier de ma mère. Cent mètres carrés, peut-être plus. Des rayonnages en verre et acier chromé montaient du sol au plafond, éclairés par une lumière LED froide. Des centaines de paires de chaussures, classées par couleur. Des rangées interminables de vêtements sous housses. Des étagères de sacs à main, des œuvres d’art en soi. Au centre, un large îlot en marbre blanc, couvert de flacons de parfum, de bijoux épars, de cendriers débordant de mégots à bord doré.

Et devant un triptyque de miroirs inclinés, debout sur une peau d’ours blanc, se tenait Élodie.

Elle portait un peignoir de soie ivoire, bordé de plumes d’autruche, ouvert sur des jambes interminables et pâles. Ses cheveux blonds, sales et emmêlés, tombaient en désordre sur ses épaules. Elle tenait à la main un verre à pied en cristal, à moitié plein d’un liquide ambré. Brandy, sans doute. Il était 10h du matin.

Son visage, même défait, marqué par la fatigue et l’abus de substances, restait d’une beauté spectaculaire et effrayante. Des pommettes hautes, une bouche pulpeuse au rouge à lèvres écarlate mal appliqué, des yeux d’un bleu pâle, presque lavande. Des yeux injectés de sang, qui me fixèrent avec une intensité animale.

— Ah, dit-elle d’une voix rauque, éraillée par l’alcool et les cigarettes. La petite réparatrice. En personne.

Elle prit une longue gorgée, ne me quittant pas des yeux.

— Madame Van Elden, commençai-je, gardant ma voix calme et neutre. Je suis Clara Delaunay. Je…

— Je sais qui tu es, m’interrompit Élodie avec un geste méprisant de la main qui tenait le verre. Tu es la dernière. La nouvelle. Celle qui va tout arranger avec ses mots et ses petits sourires. Celle qui va me faire rentrer dans le rang. Comme les autres.

Elle se mit à arpenter la peau d’ours, d’un pas légèrement chancelant. Le peignoir s’ouvrit davantage, révélant un corps d’une maigreur inquiétante, les côtes saillantes, les clavicules tranchantes.

— Ils pensent que je ne sais pas ? Que je ne vois pas les avocats, les comptes, les hommes qui suivent ? Ils m’envoient des médecins, des infirmières, des gardes du corps. Et maintenant… une communicante. Pour communiquer quoi ? Que je suis folle ? Que je suis une honte ?

Sa voix montait, devenant stridente.

— Je ne suis pas folle. Je vois très clair. Plus clair qu’eux tous.

Elle s’arrêta brusquement, face à moi. L’odeur qui émanait d’elle était un mélange nauséabond de parfum cher, d’alcool frelaté et de sueur aigre.

— Tu vas me faire un discours ? Sur ma « responsabilité » ? Sur l’« image de la famille » ? Sur les pauvres enfants de la fondation ? Parle. Je t’écoute.

Je compris que toute tentative de rationalité, de planification, était vaine. J’étais face à une tempête. Il fallait tenir bon, ne pas montrer la peur.

— Je ne suis pas là pour vous faire un discours, Madame. Je suis là pour vous écouter. Pour comprendre ce dont vous avez besoin pour…

— Pour quoi ? Pour être une bonne petite épouse ? Pour sourire bêtement à son bras lors des galas ? Pour fermer ma gueule et me laisser mourir à petit feu dans ce dressing ou dans une autre de ces villas-prisons ?

Les yeux d’Élodie brillaient d’une lueur dangereuse. Sa main qui tenait le verre tremblait légèrement.

— Vous ne comprenez rien, souffla-t-elle. Personne ne comprend. Il veut un fantôme. Mon père voulait une alliance. Et moi… moi je voulais juste…

Sa voix se brisa. Elle regarda son reflet dans le miroir, comme surprise de ce qu’elle voyait. Puis son expression se durcit à nouveau, la vulnérabilité instantanément remplacée par une fureur noire.

— Tu sais ce qu’il fait, ton patron ? Ton saint empereur ? Il m’ignore. Il me laisse pourrir ici. Il paie des gens pour nettoyer mes dégâts, comme on nettoie la merde d’un chien. Et toi, tu es la nouvelle serpillière.

La colère monta d’un cran. Elle leva son verre, non pas pour boire, mais comme un projectile.

— Tu veux réparer ? Réparer ça !

Elle lança le verre de cristal avec une force surprenante, droit vers mon visage.

Le réflexe fut instinctif. Je pivotai sur moi-même, me baissant légèrement. Le verre me frôla, effleurant la manche de mon blazer, et alla s’écraser contre le miroir central du triptyque.

Le choc fut terrifiant, un bruit sec et violent qui résonna dans la pièce immense. Le miroir, d’un seul tenant, se fissura comme une toile d’araignée géante, éclatant en mille éclats qui tombèrent en une pluie scintillante sur le marbre et la peau d’ours. Un éclat vint se ficher dans le bois du rayonnage voisin.

Dans le silence soudain et fracassant qui suivit, je me redressai, le cœur battant à tout rompre, un souffle court dans la poitrine. Je voyais mon propre reflet, démultiplié et déformé par les fissures, pâle mais intact.

Élodie me regardait, les yeux écarquillés, comme si elle-même était surprise de son geste. Puis un ricanement monta de sa gorge, un son horrible, rauque.

— Raté, murmura-t-elle. Dommage.

C’est à ce moment que la porte du dressing s’ouvrit à la volée.

Lorenz Van Elden se tenait sur le seuil. Il n’était pas en costume, mais en pantalon de velours côtelé et en pull noir à col roulé, comme s’il venait de quitter une réunion informelle. Ses yeux gris-bleu balayèrent la scène en une microseconde : le verre brisé, les éclats de miroir partout, moi debout et immobile, Élodie titubant près de l’îlot.

Son visage ne changea pas d’expression. Aucune surprise, aucune colère visible. Seule une froideur absolue, plus glaçante que le vent de la Manche.

— Élodie, dit-il, et sa voix était un fil de rasoir posé sur la peau. Assez.

La réaction de sa femme fut immédiate et violente. Elle se tourna vers lui, son ricanement se transformant en un rire hystérique.

— Ah ! Le voilà ! L’homme lui-même ! Descendu de son Olympe parisien pour voir les dégâts ! Tu as amené tes chiffres ? Ton petit carnet pour noter combien ça va coûter, ce miroir ?

Elle fit un pas chancelant vers lui, me désignant du doigt.

— Et tu amènes ta nouvelle putain avec toi ? C’est plus efficace ? Elle nettoie les dégâts et te fait passer le temps après ?

Les mots, obscènes, claquaient dans l’air comme des gifles. Je sentis le sang me monter aux joues, moins d’humiliation que de colère rentrée.

Lorenz ne me regarda même pas. Ses yeux restaient fixés sur sa femme. Il pénétra dans la pièce, évitant les éclats de verre avec une élégance distante, comme s’il marchait dans un jardin un peu en désordre.

— Tu dépasses les bornes, dit-il, toujours sur ce même ton plat, mort. Kastner va appeler le docteur Vernet. Tu vas retourner en Suisse pour un temps.

— Je ne retournerai nulle part ! hurla Élodie, et des larmes de rage se mirent à couler sur son maquillage défait. Tu ne m’enfermeras plus ! Je suis ta femme ! Ta femme ! Pas un animal qu’on dope et qu’on cache à la campagne !

— Tu n’es plus en état d’être quoi que ce soit, rétorqua-t-il, implacable. Regarde-toi. Écoute-toi.

Il se tourna enfin vers moi, pour la première fois depuis son entrée. Son regard me traversa, impersonnel.

— Mademoiselle Delaunay. La visite est terminée. Attendez-moi en bas.

C’était un ordre, clair et net. Moi, encore sous le choc de l’agression et de la scène, j’opinai d’un bref hochement de tête. Je jetai un dernier regard à Élodie. La femme était maintenant effondrée en larmes sur l’îlot de marbre, ses sanglots secs et déchirants résonnant dans le dressing dévasté.

Je sortis, refermant doucement la porte derrière moi. Dans l’escalier, je m’appuyai un instant contre le mur, les jambes molles. J’entendis, étouffée par la porte, la voix basse et impitoyable de Lorenz, et les hurlements de plus en plus faibles d’Élodie.

L’ennemie n’était pas seulement Élodie, avec sa violence et sa détresse. L’ennemie était aussi ce mariage monstrueux, cette indifférence glaciale, cette machine à broyer les âmes que représentait Lorenz Van Elden.

Je descendis l’escalier, les épaules raides. La femme en robe grise était dans l’entrée, impassible, comme si elle n’avait rien entendu.

— Le salon est par là, Mademoiselle. Monsieur vous y rejoindra.

Je pénétrai dans un salon aux stores baissés. Je m’assis au bord d’un canapé de cuir froid, attendant. Les mots d’Élodie résonnaient encore : « Ta nouvelle putain. »

Je fermai les yeux, serrant les poings. Je n’étais pas une putain. J’étais une réparatrice, comme l’avait dit Élodie. Mais à voir les fissures dans le miroir, je commençais à me demander si ce qu’on me demandait de réparer n’était pas déjà irrémédiablement brisé. Et si, dans ce jeu, je ne risquais pas moi-même de me couper aux éclats.

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