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Chapitre 5 : La Stratégie

Author: Léo
last update Last Updated: 2026-02-12 18:57:14

La lumière de la lampe dessinait un halo fatigué sur mes notes. Minuit était passé depuis longtemps. L'odeur du café brûlé stagnait dans l'air.

La confrontation à Deauville avait laissé en moi un mélange nauséeux de peur et de colère froide. Les éclats du miroir semblaient s'être logés dans mon esprit. J'avais vu la bête de près. Maintenant, il fallait donner l'illusion qu'elle était en cage.

Mon premier plan avait volé en éclats avec le verre de cristal. On ne pouvait pas "gérer" Élodie. Il fallait l'éliminer du champ de vision. Pendant ce temps, reconstruire patiemment le mur de la respectabilité autour de Lorenz.

Sur un tableau blanc vierge, j'écrivis :

PHASE 1 : RETRAIT ET CONTAINEMENT

· Objectif : Faire disparaître Élodie de l'espace public pour 6 mois minimum.

· Moyens :

  1. Pression médicale : utiliser l'incident de Deauville pour un certificat recommandant une cure longue hors d'Europe.

  2. Consentement "assisté" : faire intervenir son père, Henri de La Tour d'Argent. Lui présenter la situation sous l'angle du sauvetage financier.

  3. Black-out médiatique : payer les tabloïds pour un silence proactif.

  4. Sécurisation du lieu : isolement complet mais confortable.

PHASE 2 : RECONSTRUCTION DE L'IMAGE

· Objectif : Recentrer l'attention sur Lorenz comme leader visionnaire et philanthrope.

· Moyens :

  1. Accélération du projet de Fondation : programme concret et médiatisable.

  2. Interviews ciblées dans la presse économique sur le "capitalisme responsable".

  3. S'appuyer sur des ONG partenaires pour des communiqués louangeurs.

PHASE 3 : CONTRE-OFFENSIVE

· Objectif : Noyer les derniers scandales, réécrire la narration du couple.

· Moyens :

  1. Fuites contrôlées sur les actions charitables passées de Lorenz.

  2. Préparer un récit : "un parcours difficile", "une bataille contre la maladie".

  3. Mise en place d'une veille permanente et agressive.

C'était cynique et profondément manipulateur. Mais c'était exactement ce qu'on attendait de moi.

Il était 4h37. Je composai le numéro de Kastner. Une voix endormie répondit.

— Kastner.

— C'est Delaunay. J'ai le plan. Il doit être présenté à M. Van Elden maintenant.

— Maintenant ? Il est...

— Réveillez-le. Dites-lui que j'ai la stratégie pour mettre fin aux scandales. Je l'attends dans vingt minutes.

Je raccrochai. C'était un coup de poker. Mais après Deauville, la passivité était morte.

Vingt minutes plus tard, j'étais devant mon tableau. J'avais changé de chemise, rafraîchi mon visage. La porte s'ouvrit sans frapper.

Lorenz Van Elden entra. Il portait un pull noir sur un pantalon sombre, ses cheveux légèrement en désordre. Il n'avait pas l'air endormi, mais vigilant, comme un prédateur dérangé. Ses yeux se fixèrent sur moi, puis sur le tableau.

— C'est une heure inhabituelle, Mademoiselle Delaunay.

— Le temps est un luxe que nous n'avons plus. La prochaine crise pourrait être devant les tribunaux.

Il s'approcha, lut chaque point avec une lenteur délibérée. Le silence dura deux minutes pesantes. Je résistais à l'envie de justifier, d'expliquer.

Il se tourna vers moi.

— La Phase 1. Vous pensez qu'elle acceptera ?

— Non. Pas de son plein gré. C'est pourquoi la décision doit venir de son père. Il faut lui faire peur. Plus peur que l'idée de la cure.

Un hochement de tête presque imperceptible.

— Et Henri jouera le jeu ?

— Il a plus à perdre dans l'effondrement de sa fille. Son empire repose sur la discrétion. Il fermera la faille.

Il regarda la Phase 2.

— "Un port, un avenir". C'est niais.

— C'est efficace. Simple, visuel, et ça lie votre nom à une action concrète.

— Les fuites contrôlées. Vous avez identifié les actions passées ?

— Pas encore. Mais Kastner doit avoir des archives. Tout don peut être gonflé, recontextualisé. Nous créons une légende.

Il me dévisagea comme pour la première fois.

— C'est brutal.

— La situation l'est.

— C'est cher.

— Le silence et la réputation n'ont pas de prix.

— Et si elle se rebelle ? Si elle communique depuis cette clinique ?

— Alors nous passons au Plan B : l'isolement total sous surveillance légale. Je préfère la carotte de la cure "volontaire".

Il tourna les talons, fit quelques pas. Il n'avait pas seulement une campagne de com, mais un coup d'État familial.

— Vous n'avez pas de scrupules ?

— J'ai un contrat. Mon rôle est de vous donner les moyens d'atteindre votre objectif. Les scrupules sont un luxe dans une guerre.

Il se retourna. Dans la lumière naissante, son visage paraissait plus fatigué, mais ses yeux brillaient d'une approbation froide.

— Mettez-vous en œuvre. Kastner vous donnera tous les moyens, tous les budgets. Rapports quotidiens. Je la veux hors d'Europe dans les dix jours. Compris ?

— Compris.

Sur le seuil, il se retourna.

— Et Delaunay ?

— Monsieur ?

— Ne me décevez pas.

La porte se referma. La victoire était là, nette. Il avait approuvé.

Mais les mots résonnaient. "Mettez-vous en œuvre." Ce n'était pas un compliment. C'était une mise en service. J'étais maintenant commandant opérationnel d'une guerre sale.

Je m'assis lourdement, la fatigue me submergeant. L'aube pointait, rose et innocente, derrière les toits de Paris. Dans ce bureau, je venais de plonger dans la nuit la plus sombre de ma carrière. J'avais gagné la confiance du roi. Mais à quel prix pour mon âme ?

Je fermai les yeux un instant. Puis je les rouvris, nets, déterminés. Le doute était un luxe interdit.

Je pris mon téléphone et composai le premier numéro : celui du Dr. Vernet. La machine était en marche.

---

La villa des Dunes semblait plus hostile sous la pluie fine qui s'était mise à tomber. Cette fois, je n'étais pas seule. Kastner avait insisté pour m'accompagner, flanqué d'un homme discret, un "conseiller médical". Nous avions également les coordonnées d'Henri de La Tour d'Argent, qui devait arriver dans l'heure.

Élodie nous reçut dans le même salon aux stores baissés. Elle était habillée, cette fois-ci, d'un tailleur froissé, ses cheveux tirés en un chignon sévère qui accentuait la pâleur de son visage. Elle avait l'air à la fois épuisée et tendue à l'extrême, comme un fil près de rompre.

— La bande des fossoyeurs au complet, lança-t-elle d'une voix monocorde. Quel honneur.

Je pris la parole avant Kastner.

— Madame Van Elden. Nous devons discuter de la suite.

— La suite de quoi ? De votre petit spectacle ? Je suis déjà condamnée à l'exil, non ?

— Il existe des options, commençai-je.

— Des options ? Elle éclata d'un rire sec. Tu veux dire : partir "volontairement" dans une clinique suisse, ou être traînée de force dans une autre ? C'est ça, tes options ?

Le "conseiller médical" s'éclaircit la gorge.

— Madame, votre état de santé nécessite...

— Mon état de santé ! Mon état de santé, c'est que je suis enfermée vivante depuis dix ans ! Mon état de santé, c'est que mon mari me méprise et que mon père me vendrait pour une poignée d'actions !

Ses yeux se posèrent sur moi, brillants d'une lucidité désespérée.

— Et toi, la réparatrice. Tu crois vraiment que ça s'arrangera ? Que tu vas me faire disparaître et que tout sera propre, net, comme avant ? Il n'y a pas d'avant. Il n'y a jamais eu d'avant.

La porte du salon s'ouvrit. Henri de La Tour d'Argent fit son entrée. Il ressemblait à une version masculine, vieillie et durcie de sa fille : même coupe de cheveux impeccable, même froideur dans le regard bleu. Il portait un manteau de cachemire sur lequel perlait la pluie.

— Élodie, dit-il sans préambule. Cela suffit.

La transformation fut immédiate. Sous le regard de son père, la fureur d'Élodie se mua en une tension silencieuse, presque craintive. C'était une enfant prise en faute.

— Père...

— J'ai parlé avec Lorenz. Et avec le Dr. Vernet. Tu vas partir en Suisse. Aujourd'hui même.

— Je ne...

— Tu n'as pas le choix. Soit tu acceptes cette cure, soit nous devrons envisager des mesures... plus définitives. L'hôpital psychiatrique, cette fois, sans les dorures. Et la tutelle. Tu perdrais le contrôle de tout.

Il prononça ces mots avec une précision chirurgicale, sans élever la voix. Chaque mot était un clou dans un cercueil.

Élodie regarda tour à tour son père, Kastner, l'inconnu, puis moi. Dans ses yeux, je vis la révolte mourir, remplacée par une résignation vidée de toute substance. Elle était battue. Elle le savait.

— Combien de temps ? demanda-t-elle, d'une petite voix.

— Le temps qu'il faudra, répondit son père. Ne t'inquiète pas pour tes affaires.

Elle eut un nouveau ricanement, mais sans force cette fois.

— Mes affaires. Mes sacs. Mes miroirs brisés.

Elle se leva, chancelante.

— Je vais me préparer.

Elle quitta la pièce sans un regard en arrière.

Henri de La Tour d'Argent se tourna vers nous.

— Le jet est prévu à 16h. Des infirmières l'accompagneront. Vous, Mademoiselle, vous avez votre feuille de route. Faites en sorte que cela fonctionne. Pour tout le monde.

Il partit à son tour, laissant Kastner et moi seuls dans le salon silencieux.

— C'est fait, dit Kastner, presque pour lui-même.

— Ce n'est que la première étape, répliquai-je, ma voix me semblant lointaine.

Je regardai par la fenêtre. La pluie striait les vitres. Dans quelques heures, Élodie Van Elden serait emmenée, loin des regards, loin de tout. Et je devrais commencer à tisser la toile de mensonges qui allait recouvrir son absence.

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