LOGINScarlett
Sept ans plus tôt. La nuit est chaude, moite, saturée de parfums. Le jardin du palais Accardi est un labyrinthe de roses et de lanternes, un écrin de soie et de cristal suspendu entre ciel et terre. La lune, pleine et ronde, baigne les lieux d'une clarté laiteuse qui adoucit les angles et enflamme les cœurs. Je m'appelle Scarlett O'Connor. J'ai dix-huit ans. Et ce soir, je suis libre. Libre des devoirs, des protocoles, des regards désapprobateurs de mon père. Libre d'être autre chose qu'une héritière, autre chose qu'un symbole. Ce soir, je suis une inconnue au visage masqué, une silhouette parmi cent autres, une promesse de mystère dans un monde trop vieux pour être surpris. Le Bal Masqué de la Dette. Une tradition absurde, née d'un pacte séculaire entre les grandes maisons surnaturelles. Une fois par décennie, les vampires, les loups-garous et les sorciers se réunissent sous couvert d'anonymat pour célébrer la paix fragile qui les unit. Officiellement, c'est une soirée de trêve. Officieusement, c'est une arène où les alliances se nouent et se dénouent dans l'ombre. Je déteste ce genre de mascarade. Mais ce soir, je m'en fiche. Ce soir, je veux danser. Je veux boire. Je veux sentir le frisson de l'interdit sur ma peau. Et surtout, je veux oublier que dans une semaine, je devrai épouser un vampire que je n'ai jamais rencontré. — Vous êtes bien songeuse, pour une femme qui porte un masque de papillon. La voix me fait sursauter. Je me retourne, le cœur battant. Un homme se tient à quelques pas, adossé à une colonne de marbre. Il est grand, élancé, vêtu d'un costume sombre qui épouse ses épaules comme une seconde peau. Son masque est d'onyx, sobre et mystérieux, couvrant la moitié supérieure de son visage. — Je pourrais vous retourner le compliment, dis-je avec une assurance que je ne ressens pas tout à fait. Vous observez les gens, vous aussi. — J'observe ceux qui se détachent de la foule. Et vous, mademoiselle, vous vous détachez. Son ton est grave, légèrement amusé. Je sens mon pouls s'accélérer. Il y a quelque chose dans sa voix, dans sa posture, dans la façon dont il me regarde, qui éveille en moi une curiosité dangereuse. — Vous ne savez pas qui je suis, dis-je. — C'est précisément ce qui rend cet instant délicieux. Il s'avance, lentement, comme un prédateur qui n'a pas besoin de se presser. La lumière des lanternes joue sur ses traits. Ses lèvres, entrouvertes, esquissent un sourire en coin. Ses yeux, derrière le masque, sont sombres et brillants, pareils à deux braises. — Dansez avec moi, dit-il. Ce n'est pas une demande. C'est un ordre, mais un ordre si doux, si enveloppant, que je me surprends à hocher la tête. Il me tend la main. Ses doigts sont longs, fins, étonnamment chauds. Je pose ma main dans la sienne. Le contact m'électrise. Une onde de chaleur remonte le long de mon bras, se déploie dans ma poitrine, m'embrase de l'intérieur. — Votre nom ? murmuré-je alors qu'il m'entraîne vers le centre de la piste. — Pas encore. Laissez-moi d'abord deviner le vôtre. Il m'attire contre lui. La musique, une valse lente et mélancolique, enveloppe la nuit. Nos corps se frôlent, se cherchent, se trouvent. Il danse bien. Trop bien. Chaque mouvement est précis, fluide, assuré. Je me laisse guider, abandonnée à la chaleur de ses mains sur ma taille, à la pression légère de ses doigts sur mon dos. — Vous sentez le jasmin, dit-il en se penchant vers mon oreille. Et la nuit. Et autre chose... une pointe de rébellion, peut-être. Je ris, malgré moi. Un rire clair, enfantin, qui me surprend moi-même. — Et vous ? rétorqué-je. Que sentez-vous ? — Le bois brûlé. Le cuir. La patience. — La patience ? — Je suis très patient, mademoiselle. C'est à la fois ma plus grande force et ma plus grande faiblesse. Nous dansons pendant ce qui semble être des heures. Le monde s'estompe autour de nous. Les autres masques, les conversations, les rires, tout devient flou, lointain, insignifiant. Il n'y a plus que lui, son souffle contre ma tempe, la chaleur de son corps contre le mien, la promesse muette de ses yeux sombres. — Pourquoi êtes-vous venue ce soir ? demande-t-il soudain. — Pour oublier. — Oublier quoi ? — Tout. Ma vie. Mes chaînes. Mon avenir. Il serre légèrement ma taille, m'attire un peu plus près. — Vous n'êtes pas heureuse. — Est-ce si évident ? — Je vois au-delà des masques. Je lève les yeux vers lui. Il y a une intensité dans son regard qui me donne le vertige. Comme s'il pouvait lire en moi, comme s'il savait déjà tout de mes peurs, de mes désirs, de mes secrets. — Et vous ? demandé-je. Êtes-vous heureux ? Il reste silencieux un instant. Puis, d'une voix plus basse, plus rauque : — Je le suis... en ce moment.ScarlettMon père est au sol. Mon oncle est mort. L'homme que j'aime se vide sur la pierre. Et Damian est là, à quatre mètres, avec sa lame et son sourire qui vacille.Je ne pense plus.Ce n'est pas une métaphore, je le jure sur tout ce qui reste : la pensée s'arrête, s'éteint, et à sa place il y a quelque chose de plus vieux, de plus simple, un courant qui monte du sol, qui passe par mes jambes, qui emplit mes bras, ma gorge, mes yeux. La rage. Pas la colère, j'ai connu la colère, la colère est une chose de la tête. La rage est une chose du sang, et mon sang, ce sang hybride que Fell n'avait jamais vu, ce sang moitié vampire, moitié quelque chose d'autre, mon sang bout littéralement dans mes veines.Damian me voit venir. Et pour la première fois depuis que je le connais, pour la première fois dans toute cette longue histoire, je vois dans ses yeux gris quelque chose qui n'a jamais été là.De la peur.Je ne cours pas ve
Scarlett C'est mon père qui bouge le premier. Mon père. Soixante-dix ans, cinq ans d'agonie, des semaines de cage, des jambes qui le portent à peine, et il bouge le premier, parce que les patriarches ne regardent jamais leurs filles se faire tuer sans répondre. Je le vois du coin de l'œil : il a ramassé quelque chose, un tesson, un éclat de pierre du mur, n'importe quoi, et ses lèvres remuent, et je comprends avec un coup de froid que mon père, cet homme que j'ai toujours cru dénué de magie, connaît un sort. Un seul. Un vieux sort des clans, le genre de sort qu'on apprend aux patriarches et qui ne sert qu'une fois, qui coûte tout ce qu'on a. — Alistair, non, dit Lyra, qui a compris aussi. Alistair ! Le sort part. Ce n'est pas grand-chose à voir : une ondulation dans l'air, un voile qui se tend entre Damian et moi, fragile comme une toile d'araignée et suffisant, peut-être, pour une seconde. Une protection. L
ScarlettLe hurlement, c'est moi qui le pousse.La lame entre dans Kaelen et la douleur m'arrive en même temps, pas atténuée, pas diluée, entière, le lien purifié ne filtre plus rien, il transmet tout, et pendant une seconde je suis à genoux sans savoir comment, une main sur mon propre côté qui ne saigne pas, et je sens sa vie qui vacille comme une flamme dans un courant d'air.— Voilà, dit Damian. Il se redresse au-dessus de Kaelen, et sa lame brille, et il y a dans sa voix quelque chose d'ivre, d'extatique, d'à peine humain. Voilà ce que ça fait. Sept ans que tu hurlais dans ma tête, cousin, sept ans de ce lien immonde qui me rappelait que tu avais ce que je méritais. Maintenant tu sais ce que c'est, quand on vous prend le trône de l'intérieur.Kaelen est au sol. Il respire encore. Il cherche mon regard, il le trouve, et même là, même comme ça, il me fait un signe infime du menton : pas encore, attends, tiens-toi.Je me tiens.
KaelenC'est à ce moment-là que la porte du fond s'ouvre.Je la sens avant de l'entendre. Une odeur, un courant d'air, quelque chose dans la pression de la salle qui change, et je me retourne, et Damian est là.Il entre seul. Il a ôté son écharpe, et son bras estropié pend le long de son corps, mort, inutile, la marque de mes crocs. Sa jambe traîne. Il est diminué, estropié, diminué de partout, sauf des yeux. Ses yeux gris n'ont jamais été aussi grands, aussi brillants, aussi fous. Parce que c'est ça que je vois, maintenant, sans plus aucun doute : la folie. Pas la folie bruyante. La folie qui calcule, qui sourit, qui a tout perdu sauf la haine et qui vit de la haine comme d'un dernier pays.— Cousin, dit-il. Tu es venu par la cave. La cave ! Le passage du vieux. Je m'en suis souvenu cette nuit, une heure trop tard. Il rit doucement. Une heure. Toute ma vie contre toi se résume à ça : une heure trop tard.Et derrière lui, dans l
ScarlettLe manoir de chasse des Thorne se dresse au bout d'une lande que la brume mâche depuis l'aube.Je le vois pour la première fois à la tombée de la nuit, et je comprends pourquoi le grand-père de Kaelen l'a fermé il y a quarante ans : c'est une bâtisse qui ressemble à une mâchoire. Deux ailes de pierre noire qui avancent vers la lande, un corps central trop haut, des fenêtres qui ont dû être belles et qui ne sont plus que des trous. La maison parfaite pour un homme qui veut se croire roi. La maison parfaite pour un piège.Nous sommes douze, plus deux. Quatorze silhouettes qui avancent dans l'herbe mouillée, et personne ne parle depuis une heure, parce que le plan est connu, répété, gravé, et que les mots, à ce stade, ne servent plus qu'à trembler.Le signal est donné. Le bruit commence.Harran et les siens frappent la grille est avec tout ce qu'ils ont, charges, feu, hurlements, assez de fracas pour une armée, et je vois
ScarlettLa veille de l'attaque, nous descendons dans la chapelle de la tour.C'est Kaelen qui propose. Il y a une chapelle au cœur de Storne, petite, ancienne, plus vieille que la tour elle-même, une chapelle des premiers loups, sans or, sans pompe, juste une pierre levée et une ouverture vers le ciel par laquelle entre la lune. Aucun mariage n'y a été célébré depuis trois générations, me dit-il, parce que les mariages de la meute se font au grand jour, devant tous, avec des fêtes qui durent trois jours.— Alors pourquoi ici ? demandé-je.— Parce que ce que je veux te dire ne regarde pas la meute.Nous entrons. La lune est là, par l'ouverture du toit, exactement au-dessus de la pierre. Nous nous plaçons dans sa lumière, face à face, comme dans le cercle de craie du jardin, comme dans la cave de Lyra, comme toujours, nous finissons toujours par nous retrouver face à face dans un rond de lumière, et je pense que c'est peut-être ç







