INICIAR SESIÓNJe ne réponds pas tout de suite. Mon regard glisse vers la fenêtre, vers la lune voilée par les nuages. Une idée a germé en moi il y a des semaines, alors que je veillais mon père et que la haine me tenait compagnie. Une idée folle, dangereuse, suicidaire. Mais c'est la seule que j'ai.
— Je vais m'infiltrer chez lui, dis-je enfin. Le silence qui suit est plus éloquent que n'importe quel cri. Eamon ouvre la bouche, la referme, secoue la tête. — C'est de la folie. — C'est la seule option. — Tu es l'héritière O'Connor. La dernière de notre sang. Si tu tombes, tout est perdu. — Tout est déjà perdu, Eamon. Regarde autour de toi. Nous ne sommes plus que des ombres dans un château vide. Père ne se réveillera peut-être jamais. Les alliances s'effondrent. Les dettes s'accumulent. Si je ne fais rien, nous disparaîtrons dans l'oubli, et Kaelen Thorne aura gagné sans même avoir à se battre. Il me regarde longuement. Je soutiens son regard sans ciller. Je n'ai plus peur. La peur est un luxe que je ne peux plus me permettre. — Et si tu es découverte ? — Je ne le serai pas. — Comment peux-tu en être sûre ? Je détourne les yeux vers le corps immobile de mon père. Sa main, posée sur le drap de soie, est pâle et froide. Autrefois, cette main a tenu des épées, signé des traités, bercé ma mère mourante. Aujourd'hui, elle ne peut même plus se refermer sur le vide. — Parce que je n'ai pas le droit d'échouer. La nuit s'étire, interminable. Je reste debout près de la fenêtre, le front appuyé contre le verre glacial. Dehors, le jardin est envahi par les mauvaises herbes. Les statues des anciens rois vampires sont couvertes de mousse. Le bassin, autrefois alimenté par une source magique, est à sec. Partout, la décadence. Partout, l'échec. Je pense à Kaelen Thorne. Je ne l'ai jamais vu, pas vraiment. Je connais son nom, son visage sur les écrans de télévision, sa réputation de prédateur impitoyable. Les journaux humains le décrivent comme un génie des affaires. Les cercles surnaturels le craignent comme on craint la peste. Il est jeune, riche, puissant. Et il a fait de notre destruction son chef-d'œuvre. Mais pourquoi ? C'est la question qui me hante depuis des mois. Pourquoi un loup-garou de sa trempe s'acharnerait-il sur une dynastie vampire déjà déclinante ? Nous ne représentons pas une menace pour Storne Industries. Nous ne sommes plus qu'une formalité à régler. Alors pourquoi cette haine ? — Scarlett. La voix d'Eamon me tire de mes pensées. Je me retourne. Il se tient dans l'embrasure de la porte, un rouleau de parchemin à la main. — Qu'est-ce que c'est ? — Les plans de la tour Storne. Je les ai obtenus par un ancien contact. Si tu es vraiment décidée à faire cette folie, autant que tu sois préparée. Je prends le rouleau, le déroule lentement. Les plans sont détaillés, précis. Chaque étage, chaque aile, chaque sortie de secours. Mon cœur s'accélère, mais je ne le montre pas. — Il y a un poste vacant au département des opérations spéciales, ajoute-t-il. Analyste stratégique. C'est un poste de haut niveau, avec accès aux dossiers sensibles. Si tu arrives à passer l'entretien, tu seras au cœur de la machine. — Je passerai l'entretien. — Tu es connue, Scarlett. Ton visage est dans tous les registres des anciennes familles. Comment comptes-tu te faire passer pour une humaine ? Je roule soigneusement le parchemin, le glisse dans ma manche. — Je vais changer de visage. — Les sorcières d'Ombrenuit ? — Oui. Elles me fourniront un déguisement parfait. Visage, odeur, voix. Rien ne pourra me trahir. Eamon hoche la tête, mais je vois bien qu'il n'est pas convaincu. Il a peur. Nous avons tous peur. Mais la peur ne sauvera pas notre famille. — Et ton père ? demande-t-il doucement. Je me tourne vers le lit. Alistair O'Connor respire à peine, un souffle ténu qui soulève à peine sa poitrine. Je m'approche, pose ma main sur la sienne. Elle est glacée. — Je reviendrai, murmuré-je. Je te le promets, père. Je reviendrai, et je te vengerai. Je me penche, dépose un baiser sur son front. Puis je me redresse, les yeux secs, le cœur en feu. — Prépare tout, Eamon. Je pars demain.ScarlettMon père est au sol. Mon oncle est mort. L'homme que j'aime se vide sur la pierre. Et Damian est là, à quatre mètres, avec sa lame et son sourire qui vacille.Je ne pense plus.Ce n'est pas une métaphore, je le jure sur tout ce qui reste : la pensée s'arrête, s'éteint, et à sa place il y a quelque chose de plus vieux, de plus simple, un courant qui monte du sol, qui passe par mes jambes, qui emplit mes bras, ma gorge, mes yeux. La rage. Pas la colère, j'ai connu la colère, la colère est une chose de la tête. La rage est une chose du sang, et mon sang, ce sang hybride que Fell n'avait jamais vu, ce sang moitié vampire, moitié quelque chose d'autre, mon sang bout littéralement dans mes veines.Damian me voit venir. Et pour la première fois depuis que je le connais, pour la première fois dans toute cette longue histoire, je vois dans ses yeux gris quelque chose qui n'a jamais été là.De la peur.Je ne cours pas ve
Scarlett C'est mon père qui bouge le premier. Mon père. Soixante-dix ans, cinq ans d'agonie, des semaines de cage, des jambes qui le portent à peine, et il bouge le premier, parce que les patriarches ne regardent jamais leurs filles se faire tuer sans répondre. Je le vois du coin de l'œil : il a ramassé quelque chose, un tesson, un éclat de pierre du mur, n'importe quoi, et ses lèvres remuent, et je comprends avec un coup de froid que mon père, cet homme que j'ai toujours cru dénué de magie, connaît un sort. Un seul. Un vieux sort des clans, le genre de sort qu'on apprend aux patriarches et qui ne sert qu'une fois, qui coûte tout ce qu'on a. — Alistair, non, dit Lyra, qui a compris aussi. Alistair ! Le sort part. Ce n'est pas grand-chose à voir : une ondulation dans l'air, un voile qui se tend entre Damian et moi, fragile comme une toile d'araignée et suffisant, peut-être, pour une seconde. Une protection. L
ScarlettLe hurlement, c'est moi qui le pousse.La lame entre dans Kaelen et la douleur m'arrive en même temps, pas atténuée, pas diluée, entière, le lien purifié ne filtre plus rien, il transmet tout, et pendant une seconde je suis à genoux sans savoir comment, une main sur mon propre côté qui ne saigne pas, et je sens sa vie qui vacille comme une flamme dans un courant d'air.— Voilà, dit Damian. Il se redresse au-dessus de Kaelen, et sa lame brille, et il y a dans sa voix quelque chose d'ivre, d'extatique, d'à peine humain. Voilà ce que ça fait. Sept ans que tu hurlais dans ma tête, cousin, sept ans de ce lien immonde qui me rappelait que tu avais ce que je méritais. Maintenant tu sais ce que c'est, quand on vous prend le trône de l'intérieur.Kaelen est au sol. Il respire encore. Il cherche mon regard, il le trouve, et même là, même comme ça, il me fait un signe infime du menton : pas encore, attends, tiens-toi.Je me tiens.
KaelenC'est à ce moment-là que la porte du fond s'ouvre.Je la sens avant de l'entendre. Une odeur, un courant d'air, quelque chose dans la pression de la salle qui change, et je me retourne, et Damian est là.Il entre seul. Il a ôté son écharpe, et son bras estropié pend le long de son corps, mort, inutile, la marque de mes crocs. Sa jambe traîne. Il est diminué, estropié, diminué de partout, sauf des yeux. Ses yeux gris n'ont jamais été aussi grands, aussi brillants, aussi fous. Parce que c'est ça que je vois, maintenant, sans plus aucun doute : la folie. Pas la folie bruyante. La folie qui calcule, qui sourit, qui a tout perdu sauf la haine et qui vit de la haine comme d'un dernier pays.— Cousin, dit-il. Tu es venu par la cave. La cave ! Le passage du vieux. Je m'en suis souvenu cette nuit, une heure trop tard. Il rit doucement. Une heure. Toute ma vie contre toi se résume à ça : une heure trop tard.Et derrière lui, dans l
ScarlettLe manoir de chasse des Thorne se dresse au bout d'une lande que la brume mâche depuis l'aube.Je le vois pour la première fois à la tombée de la nuit, et je comprends pourquoi le grand-père de Kaelen l'a fermé il y a quarante ans : c'est une bâtisse qui ressemble à une mâchoire. Deux ailes de pierre noire qui avancent vers la lande, un corps central trop haut, des fenêtres qui ont dû être belles et qui ne sont plus que des trous. La maison parfaite pour un homme qui veut se croire roi. La maison parfaite pour un piège.Nous sommes douze, plus deux. Quatorze silhouettes qui avancent dans l'herbe mouillée, et personne ne parle depuis une heure, parce que le plan est connu, répété, gravé, et que les mots, à ce stade, ne servent plus qu'à trembler.Le signal est donné. Le bruit commence.Harran et les siens frappent la grille est avec tout ce qu'ils ont, charges, feu, hurlements, assez de fracas pour une armée, et je vois
ScarlettLa veille de l'attaque, nous descendons dans la chapelle de la tour.C'est Kaelen qui propose. Il y a une chapelle au cœur de Storne, petite, ancienne, plus vieille que la tour elle-même, une chapelle des premiers loups, sans or, sans pompe, juste une pierre levée et une ouverture vers le ciel par laquelle entre la lune. Aucun mariage n'y a été célébré depuis trois générations, me dit-il, parce que les mariages de la meute se font au grand jour, devant tous, avec des fêtes qui durent trois jours.— Alors pourquoi ici ? demandé-je.— Parce que ce que je veux te dire ne regarde pas la meute.Nous entrons. La lune est là, par l'ouverture du toit, exactement au-dessus de la pierre. Nous nous plaçons dans sa lumière, face à face, comme dans le cercle de craie du jardin, comme dans la cave de Lyra, comme toujours, nous finissons toujours par nous retrouver face à face dans un rond de lumière, et je pense que c'est peut-être ç







