MasukLéaPuis je m'attaque à mon agenda professionnel. Je repère toutes les dégustations, salons, rencontres où je risque de le croiser. Le salon « Vins et Saveurs » de la porte de Versailles. La conférence sur les vins italiens à l'Institut du Goût. La dégustation à l'aveugle organisée par la Revue des Œnologues. Autant de pièges potentiels. Je ne les annule pas. Je ne fuis pas. Je note simplement à côté de chaque événement : « Protocole Forteresse ». Mon propre code. Cela signifie : aller, travailler, ne pas boire un verre de plus que nécessaire, ne pas s'attarder, ne pas sociabiliser. Être professionnelle, impeccable, et glaciale.Les jours passent.Une semaine. Le silence est aussi complet que celui d'une cave à vin parfaitement isolée. Aucune nouvelle de lui. Aucun email professionnel détourné. Aucune bouteille livrée à mon bureau avec une carte énigmatique - ce genre de geste théâtral qui lui aurait plu. Rien. Ce silence est son dernier mouvement stratégique. Laisser le vin , la rela
LéaLe jour se lève, froid et indifférent, mais mon palais est encore saturé de l'amertume de la nuit. Paris s'étire sous un ciel de plomb, ignorant l'effondrement de mon monde. Dans ma bouche persiste ce goût métallique de la trahison , un arrière-goût plus tenace que le tanin le plus robuste, plus corrosif que l'acidité d'un vin vert.Je marche sans but, les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, passant devant les caves à vin dont les enseignes discrètes clignotent encore dans la pénombre matinale. Ces temples du goût où j'étais une prêtresse. Aujourd'hui, chaque vitrine me renvoie l'image d'une imposture. Comment avais-je pu croire que je maîtrisais l'art de décrypter les saveurs, les arômes, les sous-textes, alors que je n'avais rien vu venir de celui qui partageait mon verre ?Je ne vais pas au
LéaMais le bris de verre ne change rien. La scène est toujours là, derrière mes paupières closes. Son regard quand il s’était retourné. Pas de surprise. Pas de honte. Rien. Une froideur absolue. Une indifférence qui disait : « Tu vois ? C’était ça, le vrai jeu. Et tu as perdu. »Je glisse le long du mur, m’asseyant parmi les éclats de verre. Ils me piquent à travers le tissu de mon jean. Je les laisse faire. La douleur est réelle. Elle est simple. Elle n’est pas traîtresse.Je repense à sa question, dans le lit, dans l’obscurité paisible qui n’était qu’une illusion de plus. « Cette vérité… elle va nous dévorer. » Il avait raison. Elle m’a dévorée. Elle m’a réduite en cendres. Mais lui, il n’a jamais été en danger. Il contrôlait la vérité, comme il contrôle tout. Il l’a façonnée, l’a utilisée comme un appât.Le pire, le poison ultime qui circule dans mes veines à la place du sang, c’est le souvenir de sa peau sous mes doigts. De son corps contre le mien pendant le sommeil. De la façon
LéaMes jambes me portent. C’est le seul fait dont je sois certaine. Elles flageolent, elles tremblent, mais elles avancent, descendues les marches au lieu d’attendre l’ascenseur, parce que l’idée d’être enfermée dans une boîte m’aurait fait hurler. Les lumières du couloir sont trop vives. Elles transpercent mes yeux, me font mal au crâne. Tout me fait mal.La scène se joue en boucle. Une boucle parfaite, nette, impitoyable.La clé dans la serrure sa clé, celle qu’il m’avait donnée un jour, avec un regard qui disait « ne l’utilise jamais contre moi ». L’odeur de l’appartement, différente, un parfum sucré, écœurant, qui n’était pas là ce matin. La lumière du salon. Et puis eux. Deux silhouettes enlacées devant la baie vitrée, découpées en noir sur le ciel nocturne.Lui. Son dos large, familier. Ses mains sur les hanches de cette autre. Sa tête penchée. Le baiser. Un baiser qui n’avait rien de la lenteur infinie, de la prière de la veille. C’était un baiser possessif, sûr de lui. Un bai
LiamEn fin d’après-midi, je lui envoie un SMS. C’est l’appât.« Léa. Ce soir… c’est difficile. Tout ce qui a été dit. J’ai besoin… Je ne sais pas. »C’est vague. C’est vulnérable. C’est exactement ce qu’elle voudra entendre. Ce qu’elle croira reconnaître : l’homme perdu qui a besoin d’elle. Je n’ajoute pas « viens ». Je ne donne pas d’heure. Juste cette phrase suspendue, ce cri d’alarme étouffé.La réponse vient presque aussitôt.« Où es-tu ? Qu’est-ce qui se passe ? »Je ne réponds pas. Je la laisse mijoter. L’inquiétude va grandir. Elle va passer de la confusion à l’anxiété, puis à la détermination. Elle viendra. Je le sais.Le soir , Clara est exactement comme je l’imaginais : étincelante, parfumée, bavarde. Sa robe est courte, brillante. Elle rit fort au restaurant, touche mon bras à tout propos, joue parfaitement son rôle de conquête éblouie. Je joue le mien : l’homme distant mais attentif, le prédateur élégant qui offre une soirée à une jolie proie. Je souris aux bonnes occasio
LiamLe bureau est un bunker. Ici, l’odeur de Léa n’existe pas. Seulement le cuir froid du fauteuil, le métal de l’ordinateur, l’odeur de la poussière et des décisions impitoyables. La lumière de l’écran bleuit la pièce, dessinant des ombres dures sur les murs.Je ne tremble plus. La froideur m’a repris. Elle s’est insinuée dans mes veines, remplaçant le sang chaud de la culpabilité et de la tendresse par un liquide cryogénique. C’est un soulagement. C’est comme retrouver son armure après s’être battu à nu.Clara.Je fais défiler mes contacts. Sa photo s’affiche, un sourire éclatant, des yeux brillants et vides comme des paillettes. Elle est parfaite. Pas parce qu’elle me plaît. Mais parce qu’elle est l’antithèse absolue de Léa. Clara, c’est le superficiel, le prévisible, le consensuel. Elle est jolie comme une enseigne lumineuse, et tout aussi profonde. Elle n’exigerait rien de moi, ne chercherait aucune vérité. Elle ne verrait qu’une conquête, une soirée prestigieuse, peut-être un c







