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ENTRE SES BRAS ET L'ENFER
ENTRE SES BRAS ET L'ENFER
Author: PLUME LUMINEUSE

Prologue :1

last update publish date: 2026-02-22 17:26:16

La Librairie des Âmes Perdues

Elios

Je n'avais pas prévu de sortir ce jour-là. Je n'en avais pas l'envie, ni même la force. Depuis que Simon et Noémie ont disparu, mon quotidien est devenu un enchaînement de silences lourds, de gestes automatiques, d'ombres qui traversent les pièces sans laisser de trace. Je vis comme un fantôme dans une maison qui fut la leur, entouré de leurs objets, de leurs odeurs, de leurs absences.

Mais parfois, le destin n'attend pas qu'on l'invite. Il entre sans frapper. Il vous bouscule doucement d'abord, comme pour vous préparer, puis brutalement, sans prévenir. Il vous pousse dehors, vers l'inconnu. Vers l'inattendu.

Ce matin-là, il était dix heures douze. Le soleil traversait les volets avec une douceur insistante, presque provocante. Comme s'il me disait : sors, Elios. Il y a quelque chose dehors. Quelqu'un.

J'ai regardé mon plafond pendant de longues minutes, vidé de sens, les yeux perdus dans cette blancheur indifférente qui refuse de répondre à mes questions. Puis j'ai levé le bras, attrapé un t-shirt froissé sur ma chaise. Je me suis habillé sans réfléchir, sans choisir, sans rien décider. Pas pour plaire à qui que ce soit. Pas pour voir qui que ce soit. Juste pour respirer autre chose que les souvenirs de mon salon.

Je suis sorti. Sans téléphone, sans sac, sans argent. Juste moi, et cette sensation étrange dans le ventre, au creux de l'estomac. Un frisson qui n'a pas encore trouvé sa raison d'être, mais qui existe, qui palpite, qui insiste.

Mes pas m'ont guidé sans que je les choisisse. Pas de direction, pas de plan, pas de destination. Je me suis laissé porter par la ville, par ses bruits, par ses odeurs, par ce mouvement perpétuel qui me rappelait que le monde continuait sans moi.

Le bruit de mes chaussures sur le pavé. Le souffle du vent sur mes joues. Les gens que je croisais sans vraiment les voir, des visages flous, des corps en mouvement, une humanité qui m'était devenue étrangère.

Et soudain, une ruelle.

Discrète. Vieille. Silencieuse. Un petit panneau en fer forgé, rouillé par endroits, indiquait : Librairie des Âmes Perdues.

Je ne sais pas pourquoi j'y suis entré. Peut-être parce que moi aussi, j'en étais une. Une âme perdue. Peut-être parce que le nom résonnait en moi comme une évidence, comme une réponse à une question que je n'avais pas osé formuler.

L'odeur m'a saisi dès le seuil franchi. Une odeur unique, envoûtante, presque sensuelle : le cuir des vieux livres, la poussière dorée des souvenirs, le parfum de l'encre oubliée, des pages jaunies par le temps. Une odeur qui parle à l'âme avant même de parler à l'esprit.

Le lieu semblait hors du temps. Des rayonnages jusqu'au plafond, chargés d'ouvrages anciens et récents, des recoins à peine éclairés par des lampes à abat-jour, une vieille musique jazz qui flottait faiblement dans l'air, comme venue d'une autre époque. Je me suis assis dans un coin discret, loin de la vitrine, loin du monde. Un endroit où personne ne viendrait me voir, me parler, me déranger.

J'ai attrapé un livre au hasard sur l'étagère à côté de moi, sans regarder le titre. Mes doigts ont effleuré la couverture, senti le grain du papier sous ma peau. Et j'ai fermé les yeux.

Je ne lisais pas vraiment. Je fuyais. Je respirais autrement. Je tentais d'exister ailleurs que dans cette maison pleine de fantômes.

Et puis... elle est entrée.

Je l'ai sentie avant de la voir. Un changement dans l'air. Une vibration. Un souffle différent. Comme si la température de la pièce avait soudainement augmenté de quelques degrés.

Et quand j'ai levé les yeux, elle était là. Debout, à quelques mètres de moi.

Silencieuse. Magnifique.

Pas seulement par son physique, bien qu'il soit d'une beauté rare, troublante, presque insoutenable. Mais par ce quelque chose qu'elle dégageait. Une assurance tranquille. Une grâce discrète. Une intensité qui émanait d'elle comme la chaleur d'un feu.

Son regard parcourait les étagères, lentement, méthodiquement. Mais moi, je ne regardais qu'elle.

Des cheveux courts, sombres, parfaitement coiffés, qui encadraient son visage avec une précision presque mathématique. Une peau claire, lumineuse, qui semblait irradier de l'intérieur. Un costume sobre, élégant, qui ne criait pas la richesse mais chuchotait le goût, la classe, cette distinction naturelle qu'on n'apprend pas, qu'on a ou qu'on n'a pas.

Et ce parfum...

Mon Dieu.

Un mélange de bois précieux, de musc envoûtant, et d'un fond ambré que je n'arrivais pas à nommer mais qui me retournait l'estomac. Un parfum qui disait tout d'elle sans qu'elle ait besoin d'ouvrir la bouche.

Je ne savais pas qui elle était. Mais je savais quoi : elle était le bouleversement que je n'attendais plus.

Soudain, ses yeux ont croisé les miens.

Un choc.

Doux et brutal à la fois. Comme un éclair silencieux qui traverse le ciel sans faire de bruit mais illumine tout. Elle m'a vraiment regardé. Pas ce regard furtif qu'on jette aux inconnus, non. Un vrai regard. Profond. Insistant. Qui fouille, qui explore, qui demande sans exiger.

Et moi, j'ai oublié de respirer.

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