LOGINElle s'est approchée, lentement, ses talons faisant un bruit sourd sur le parquet ancien. Elle s'est arrêtée près de ma table, a penché légèrement la tête pour lire le titre du livre que je tenais sans le voir.
– Tu lis Les Égarés du Silence ?
Sa voix était une caresse. Grave. Lente. Sensuelle sans effort, comme si chaque mot était choisi, pesé, offert.
Je suis resté figé quelques secondes, le temps que son regard plonge dans le mien, que sa présence m'engloutisse tout entier. Puis j'ai baissé les yeux sur la couverture. C'était bien le titre. Je ne l'avais même pas vu.
– Euh… non. Je l'ai pris au hasard. Je crois que je cherchais quelque chose… ou quelqu'un.
Elle a souri.
Un sourire lent, profond, qui partait de ses yeux avant d'atteindre ses lèvres. Pas moqueur. Pas condescendant. Juste... curieux. Sincère. Intrigué.
– Et tu penses l'avoir trouvé ?
Je l'ai regardée. Longuement. Assez longtemps pour graver chaque détail : la courbe de ses sourcils, la lumière dans ses yeux, la manière dont sa lèvre inférieure tremblait légèrement quand elle parlait.
Et j'ai répondu d'une voix plus basse, plus intime, comme si nous étions déjà seuls au monde.
– Peut-être que oui. Peut-être… maintenant.
Je ne savais pas d'où elle venait. Ni pourquoi elle avait franchi cette porte à ce moment précis, dans cette librairie perdue, à cette heure où je n'aurais jamais dû être là. Mais ce que je savais, avec une certitude absolue, viscérale, c'est que quelque chose venait de commencer. Une pulsion lente, profonde, une sorte de courant invisible qui m'attirait vers elle comme la marée attire l'océan.
Elle s'appelait Léa. Je ne le savais pas encore. Mais mon corps, lui, le savait déjà.
Elle se tenait debout, tout près maintenant. Ses yeux clairs plongeaient dans les miens avec une intensité presque brûlante. Pas besoin de sourire pour me désarmer. Son regard suffisait. Il faisait tout le travail. Il me dépouillait de mes défenses, de mes peurs, de mes chagrins.
Et sa voix… Dieu, sa voix.
– Je peux ?
Elle désignait la chaise en face de moi, celle qui me faisait face, celle qui attendait quelqu'un sans que je le sache.
– Bien sûr… dis-je, presque en chuchotant, comme si parler plus fort aurait brisé le sortilège.
Elle s'assit. Ses mouvements étaient précis, lents, mesurés. Une élégance naturelle. Une sensualité non travaillée, mais évidente, qui émanait d'elle comme une odeur, comme une chaleur.
Ses jambes croisées avec une grâce inconsciente. Sa main fine posée sur la table, ses doigts longs, parfaits, qui semblaient faits pour caresser, pour toucher, pour éveiller. Son parfum flottant dans l'air entre nous comme un secret partagé.
Elle m'observait.
Pas comme on observe un inconnu. Comme on observe quelqu'un qu'on est en train de découvrir, de déchiffrer, de comprendre. Comme si elle voyait à travers moi, au-delà des apparences, au-delà du chagrin, au-delà du vide.
– Tu viens souvent ici ?
– C'est la première fois.
– Et pourtant, tu as choisi le bon endroit.
Son ton était doux, presque complice. Une confidence.
– Ce lieu attire ceux qui portent quelque chose de lourd. Ceux qui cherchent sans savoir quoi. Ceux qui ont perdu.
J'ai baissé les yeux. Elle ne pouvait pas savoir. Personne ne pouvait savoir. Et pourtant, ses mots résonnaient en moi comme une évidence.
– Et toi ? Tu es venue chercher quoi ?
Elle m'a offert un sourire. Doux. Mystérieux. Infiniment troublant.
– Toi, peut-être.
Mon cœur a manqué un battement.
J'ai senti une chaleur monter le long de mon cou, se poser dans ma poitrine, envahir mon ventre, descendre plus bas encore. Je n'étais pas du genre à rougir, encore moins à perdre mes moyens devant quelqu'un. J'avais vingt-trois ans, j'avais connu des femmes, j'avais vécu, j'avais aimé.
Mais elle.
Elle déjouait toutes mes défenses. Elle me rendait vulnérable sans même essayer. Elle me mettait à nu d'un simple regard.
Un silence s'est installé. Pas un silence gênant, non. Un silence plein. Chargé. Électrique. Comme si nos respirations suffisaient à se comprendre, à se parler, à s'aimer déjà.
Elle a effleuré un livre posé près de ma main. Par hasard, ou peut-être pas. Ses doigts ont rencontré les miens. Juste un instant. Une fraction de seconde.
Mais ce contact était comme une étincelle nue sur une peau trempée. Comme une décharge qui parcourt tout le corps sans prévenir.
– Tu trembles, Elios.
Sa voix était plus basse. Plus chaude. Intime.
Je l'ai regardée, incapable de détourner les yeux, incapable de fuir, incapable de mentir.
– Je crois que je ne sais plus comment gérer… ce que je ressens là.
– Et qu'est-ce que tu ressens ?
Je l'ai fixée. Longuement. Profondément. Assez pour qu'elle voie tout ce que je cachais, tout ce que je retenais, tout ce que je n'avais jamais dit à personne.
Et j'ai murmuré, presque sans voix, comme une confession arrachée à mes entrailles.
– Que je suis en train de te désirer sans même te connaître.
Elle s'est penchée légèrement vers moi. Ses lèvres n'étaient plus qu'à quelques centimètres des miennes. Je sentais son souffle sur ma peau, tiède, parfumé, troublant. Ses yeux… ses yeux pénétraient jusqu'au fond de moi, là où personne n'était jamais allé, là où je cachais mes blessures les plus secrètes.
– Le désir n'attend pas de connaître. Il devine. Il pressent. Il sait avant même que tu saches.
Ce qui s'est passé ensuite n'était pas un baiser.
Mais c'était pire. Ou mieux. Je ne sais pas.
Ses doigts ont glissé le long de ma main. Lentement. Comme si elle voulait apprendre ma peau par cœur, mémoriser chaque ligne, chaque relief, chaque frémissement. Elle n'a pas bougé plus que ça. Elle n'a pas cherché à m'embrasser, pas cherché à m'attirer.
Mais ce frôlement… valait tous les baisers du monde.
J'ai fermé les yeux.
J'ai respiré son parfum, profondément, pour l'imprimer en moi, pour ne jamais l'oublier. J'ai écouté le battement de mon cœur s'accélérer sans contrôle, sans raison, sans limite. J'ai senti mon corps tout entier répondre à sa présence, à son toucher, à son souffle.
Quand j'ai rouvert les yeux, elle me fixait toujours. Avec une intensité qui me brûlait.
– Tu es encore plus vivant que tu ne le crois, Elios.
– Tu fais fondre un mur en moi. Un mur dont j'avais oublié l'existence. Depuis leur mort, je n'étais plus qu'une coquille. Et toi… toi tu me rappelles que j'ai encore un cœur.
Elle n'a rien répondu. Elle m'a juste regardé. Et dans ce regard, il y avait tout. La compréhension. La douceur. Et quelque chose d'autre, quelque chose que je n'osais pas nommer.
Elle s'est levée.
D'un geste doux, elle a remis une mèche de cheveux derrière son oreille. Un geste simple, anodin, mais qui m'a paru infiniment gracieux, infiniment désirable.
Puis elle a reculé, sans me quitter du regard. Comme si elle voulait emporter cette image de moi avec elle.
– Je dois y aller. Pour aujourd'hui.
J'ai paniqué intérieurement. Une peur viscérale, irrationnelle, de ne jamais la revoir, de la perdre avant même de l'avoir eue.
– Attends. Je peux te revoir ?
Elle a souri.
Et son regard s'est adouci avec une tendresse désarmante, une douceur qui m'a serré le cœur.
– Tu n'as pas à me chercher. Je reviendrai. Je sais exactement où te trouver.
Elle a franchi la porte de la librairie.
Et elle a disparu dans la lumière de la rue, avalée par le soleil, par le bruit, par le monde.
Je suis resté là. Seul. Mais pas vide. Pas vide du tout.
Je ne savais pas ce que c'était. Cette rencontre, ce moment, cette femme. Mais une chose était sûre : elle venait de me réanimer.
Pas juste mon cœur. Mon corps. Mon esprit. Mon envie de vivre. Tout. Elle avait tout ranimé d'un simple regard, d'un simple frôlement, d'une simple présence.
Je ne connaissais rien d'elle. Ni son nom, ni son âge, ni d'où elle venait, ni ce qu'elle faisait dans cette librairie.
Et pourtant, j'avais l'impression d'avoir attendu cette femme toute ma vie.
Comme si, sans le savoir, je n'avais traversé l'épreuve, la douleur, le vide, que pour arriver jusqu'à elle. Jusqu'à ce moment précis. Jusqu'à cette main tendue dans l'obscurité.
Le café du pontPDV : EliosLe matin s’était levé sur un ciel pâle, presque indifférent. Je n’avais dormi que quelques heures, hanté par la voix de Raphaël qui tournait encore dans ma tête. Ces mots « Tu crois la connaître ? Elle m’a appartenu… » revenaient en boucle, comme une lame lente. Mais aujourd’hui, il fallait agir.Mathis et Théo avaient raison : il était temps de mettre tout au clair.Je sortis de l’appartement, les yeux encore lourds, le cœur serré. Le café du pont n’était pas loin, un petit endroit tranquille, au bord de la rivière. C’était notre repaire depuis l’université, le lieu où tout se disait sans fard. Quand j’arrivai, Mathis était déjà là, adossé à la vitre, un gobelet de cappuccino à la main. Théo arriva peu après, le regard vif malgré sa mine fatiguée.— Tu tires une de ces têtes, mec, dit Mathis en me tapant sur l’épaule.— T’as mal dormi, ajouta Théo.Je me laissai tomber sur la chaise, soupirant.— Si seulement vous saviez…Ils échangèrent un regard inquiet.
PDV de LéaLe soir tombait doucement sur la ville quand je décidai d'aller le voir.Ce n'était pas une décision réfléchie. C'était une nécessité. Depuis que j'avais quitté Raphaël, quelque chose s'était installé en moi, un poids discret mais constant. Je pouvais respirer, marcher, sourire même. Mais à l'intérieur, tout restait en suspens.Je savais que je ne dormirais pas sans parler à Elios. Sans lui dire ce que Raphaël avait essayé de réveiller. Sans déposer, enfin, ce fardeau invisible que je portais seule depuis des heures.Je marchais lentement jusqu'à chez lui, mes pas résonnant trop fort sur le trottoir presque vide. Chaque lumière allumée dans les appartements me donnait l'impression d'observer des vies paisibles, intactes. La mienne vacillait encore.Quand j'arrivai devant sa porte, je m'arrêtai une seconde. Ma main resta suspendue dans l'air.J'eus peur. Pas de lui, jamais de lui, mais de ce que mes mots allaient remuer.Puis je frappai.La porte s'ouvrit presque aussitôt. E
PDV de LéaLe matin avait filé trop vite.Après le café partagé dans un calme étrange, Elios m'avait raccompagnée jusqu'à la porte. Il m'avait souri, ce sourire léger, timide, mais si vrai. J'avais senti qu'il voulait dire plus. Qu'il se retenait.Et moi, j'avais voulu lui dire que je reviendrais. Qu'il n'avait rien à craindre. Mais les mots étaient restés suspendus entre nous, comme un fil qu'on n'ose pas tendre de peur qu'il se brise.— « Tu vas au bureau ? » lui avais-je demandé, la voix un peu tremblante.— « Oui. Et toi ? »— « J'ai quelque chose à régler. »Il m'avait regardée, un instant trop long, comme s'il devinait. Puis il avait simplement hoché la tête.— « Sois prudente, Léa. »Je m'étais forcée à sourire.— « Toujours. »La porte s'était refermée.Et le silence m'avait reprise, plus lourd que jamais.Rendez-vous avec RaphaëlLe café où j'avais donné rendez-vous à Raphaël se trouvait à l'écart du centre. Un endroit qu'il aimait, autrefois.Je m'étais installée à une table
Chapitre 86PDV de LéaLe matin s'éleva sur une lumière blanchâtre, presque malade.J'avais passé une nuit brève, le cœur battant trop vite sans raison. Je ne savais pas encore que cette journée allait briser quelque chose en moi.Mon téléphone vibra. Un message inconnu. Pas de mot. Juste une miniature vidéo.Je crus à une erreur. Mais quand je touchai l'écran, la vidéo se lança.Elios.Assis dans un bar sombre. L'air fatigué. Une femme, brune, élégante, trop proche, se penchait sur lui, ses mains glissant autour de son cou. Il ne la repoussait pas. Il semblait figé, perdu peut-être. Mais pas opposé.La vidéo coupa.Une seconde image apparut. La même femme. Et lui. Dans un hall d'hôtel. La date affichée en bas.Hier soir.Mon souffle se coupa. Ma gorge se serra. Je tombai assise sur le canapé, incapable de respirer. Tout mon corps tremblait. Un simple texte accompagna le tout :Tu devrais vraiment ouvrir les yeux.Je sentis mes larmes couler, chaudes et silencieuses.Je pensais à la ve
PDV de LéaLa lumière filtrait à travers les rideaux, douce et trouble à la fois, comme un souvenir qui hésite à revenir. Elle déposait sur les draps des reflets mouvants, presque liquides, et la chambre tout entière semblait suspendue dans un temps ralenti, ouaté de silence.Je sentais la chaleur avant même d'ouvrir les yeux, celle de son souffle, proche, paisible, sur ma peau. Une chaleur qui se diffusait lentement, comme une onde rassurante, et qui repoussait les ombres encore accrochées à mes rêves. Elios dormait encore. Son visage, détendu, avait quelque chose d’enfantin, presque fragile, comme si la nuit avait réussi à apaiser, un instant, les blessures que le monde lui infligeait. Ses cils dessinaient une ombre légère sur ses pommettes, et un léger désordre dans ses cheveux racontait l’abandon du sommeil.Je restai immobile, à le regarder, retenant presque mon souffle de peur de rompre l’enchantement.Chaque détail me semblait irréel : la courbe de son épaule, la façon dont la
PDV de LéaLe silence qui suivit son je t’aime n’était pas un vide. C’était une respiration. Un battement suspendu. Et dans ce battement, tout en moi s’ouvrait. Quelque chose cédait enfin, une armure invisible que je ne savais même pas porter, et dont chaque maille tombait une à une dans l’espace entre nous.Je levai la tête. Ses yeux sombres, pleins de fièvre et de tendresse, me happaient. J’y lisais tout ce que j’avais fui : la confiance, la peur d’aimer, la promesse d’un refuge. Et aussi cette gravité douce que l’on trouve seulement chez ceux qui ont accepté de se mettre à nu sans aucune garantie.La pluie frappait les vitres, douce et régulière, comme un cœur qui bat quelque part dehors. Elle remplissait le silence sans le briser, le ponctuait d’un rythme tranquille qui aurait pu être celui du temps lui-même s’il s’était arrêté pour nous regarder.Je ne savais pas qui, de lui ou de moi, fit le premier pas. Mais nos souffles se mêlèrent de nouveau, et ce fut comme une seconde au ra
PDV d'EliosJe restai un long moment immobile, le téléphone encore collé contre mon oreille, comme si ma peau pouvait retenir la vibration glacée de cette voix. Comme si, en laissant l'appareil un peu plus longtemps contre moi, le cauchemar allait peut-être se dissoudre.Raphaël.Ce nom résonnait c
PDV de LéaLa nuit était tombée comme une couverture trop lourde, saturée d'humidité et de souvenirs. Je marchais vite, presque trop vite, comme si mes jambes cherchaient à m'éloigner d'une vérité que je ne voulais pas affronter. Sous les lampadaires, mon ombre s'étirait, fine, tremblante, déformée
PDV de LéaLa journée avait filé sans que je la voie passer.Ou plutôt, sans que je la vive vraiment.Tout semblait suspendu depuis l'appel de Raphaël. Depuis sa voix, venue du passé, bousculer le peu d'équilibre que j'avais retrouvé.J'avais essayé de me plonger dans mes révisions, d'ouvrir mes do
PDV d'EliosMathis m'avait déposé devant l'entreprise un peu avant huit heures. Le vent du matin portait encore une odeur de pluie mêlée au parfum du bitume chaud. Je le remerciai d'un signe de main, et il démarra aussitôt, musique à fond, comme pour me transmettre un peu de son énergie.À peine av







