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Prologue 2:

last update publish date: 2026-02-22 17:31:59

Elle s'est approchée, lentement, ses talons faisant un bruit sourd sur le parquet ancien. Elle s'est arrêtée près de ma table, a penché légèrement la tête pour lire le titre du livre que je tenais sans le voir.

– Tu lis Les Égarés du Silence ?

Sa voix était une caresse. Grave. Lente. Sensuelle sans effort, comme si chaque mot était choisi, pesé, offert.

Je suis resté figé quelques secondes, le temps que son regard plonge dans le mien, que sa présence m'engloutisse tout entier. Puis j'ai baissé les yeux sur la couverture. C'était bien le titre. Je ne l'avais même pas vu.

– Euh… non. Je l'ai pris au hasard. Je crois que je cherchais quelque chose… ou quelqu'un.

Elle a souri.

Un sourire lent, profond, qui partait de ses yeux avant d'atteindre ses lèvres. Pas moqueur. Pas condescendant. Juste... curieux. Sincère. Intrigué.

– Et tu penses l'avoir trouvé ?

Je l'ai regardée. Longuement. Assez longtemps pour graver chaque détail : la courbe de ses sourcils, la lumière dans ses yeux, la manière dont sa lèvre inférieure tremblait légèrement quand elle parlait.

Et j'ai répondu d'une voix plus basse, plus intime, comme si nous étions déjà seuls au monde.

– Peut-être que oui. Peut-être… maintenant.

Je ne savais pas d'où elle venait. Ni pourquoi elle avait franchi cette porte à ce moment précis, dans cette librairie perdue, à cette heure où je n'aurais jamais dû être là. Mais ce que je savais, avec une certitude absolue, viscérale, c'est que quelque chose venait de commencer. Une pulsion lente, profonde, une sorte de courant invisible qui m'attirait vers elle comme la marée attire l'océan.

Elle s'appelait Léa. Je ne le savais pas encore. Mais mon corps, lui, le savait déjà.

Elle se tenait debout, tout près maintenant. Ses yeux clairs plongeaient dans les miens avec une intensité presque brûlante. Pas besoin de sourire pour me désarmer. Son regard suffisait. Il faisait tout le travail. Il me dépouillait de mes défenses, de mes peurs, de mes chagrins.

Et sa voix… Dieu, sa voix.

– Je peux ?

Elle désignait la chaise en face de moi, celle qui me faisait face, celle qui attendait quelqu'un sans que je le sache.

– Bien sûr… dis-je, presque en chuchotant, comme si parler plus fort aurait brisé le sortilège.

Elle s'assit. Ses mouvements étaient précis, lents, mesurés. Une élégance naturelle. Une sensualité non travaillée, mais évidente, qui émanait d'elle comme une odeur, comme une chaleur.

Ses jambes croisées avec une grâce inconsciente. Sa main fine posée sur la table, ses doigts longs, parfaits, qui semblaient faits pour caresser, pour toucher, pour éveiller. Son parfum flottant dans l'air entre nous comme un secret partagé.

Elle m'observait.

Pas comme on observe un inconnu. Comme on observe quelqu'un qu'on est en train de découvrir, de déchiffrer, de comprendre. Comme si elle voyait à travers moi, au-delà des apparences, au-delà du chagrin, au-delà du vide.

– Tu viens souvent ici ?

– C'est la première fois.

– Et pourtant, tu as choisi le bon endroit.

Son ton était doux, presque complice. Une confidence.

– Ce lieu attire ceux qui portent quelque chose de lourd. Ceux qui cherchent sans savoir quoi. Ceux qui ont perdu.

J'ai baissé les yeux. Elle ne pouvait pas savoir. Personne ne pouvait savoir. Et pourtant, ses mots résonnaient en moi comme une évidence.

– Et toi ? Tu es venue chercher quoi ?

Elle m'a offert un sourire. Doux. Mystérieux. Infiniment troublant.

– Toi, peut-être.

Mon cœur a manqué un battement.

J'ai senti une chaleur monter le long de mon cou, se poser dans ma poitrine, envahir mon ventre, descendre plus bas encore. Je n'étais pas du genre à rougir, encore moins à perdre mes moyens devant quelqu'un. J'avais vingt-trois ans, j'avais connu des femmes, j'avais vécu, j'avais aimé.

Mais elle.

Elle déjouait toutes mes défenses. Elle me rendait vulnérable sans même essayer. Elle me mettait à nu d'un simple regard.

Un silence s'est installé. Pas un silence gênant, non. Un silence plein. Chargé. Électrique. Comme si nos respirations suffisaient à se comprendre, à se parler, à s'aimer déjà.

Elle a effleuré un livre posé près de ma main. Par hasard, ou peut-être pas. Ses doigts ont rencontré les miens. Juste un instant. Une fraction de seconde.

Mais ce contact était comme une étincelle nue sur une peau trempée. Comme une décharge qui parcourt tout le corps sans prévenir.

– Tu trembles, Elios.

Sa voix était plus basse. Plus chaude. Intime.

Je l'ai regardée, incapable de détourner les yeux, incapable de fuir, incapable de mentir.

– Je crois que je ne sais plus comment gérer… ce que je ressens là.

– Et qu'est-ce que tu ressens ?

Je l'ai fixée. Longuement. Profondément. Assez pour qu'elle voie tout ce que je cachais, tout ce que je retenais, tout ce que je n'avais jamais dit à personne.

Et j'ai murmuré, presque sans voix, comme une confession arrachée à mes entrailles.

– Que je suis en train de te désirer sans même te connaître.

Elle s'est penchée légèrement vers moi. Ses lèvres n'étaient plus qu'à quelques centimètres des miennes. Je sentais son souffle sur ma peau, tiède, parfumé, troublant. Ses yeux… ses yeux pénétraient jusqu'au fond de moi, là où personne n'était jamais allé, là où je cachais mes blessures les plus secrètes.

– Le désir n'attend pas de connaître. Il devine. Il pressent. Il sait avant même que tu saches.

Ce qui s'est passé ensuite n'était pas un baiser.

Mais c'était pire. Ou mieux. Je ne sais pas.

Ses doigts ont glissé le long de ma main. Lentement. Comme si elle voulait apprendre ma peau par cœur, mémoriser chaque ligne, chaque relief, chaque frémissement. Elle n'a pas bougé plus que ça. Elle n'a pas cherché à m'embrasser, pas cherché à m'attirer.

Mais ce frôlement… valait tous les baisers du monde.

J'ai fermé les yeux.

J'ai respiré son parfum, profondément, pour l'imprimer en moi, pour ne jamais l'oublier. J'ai écouté le battement de mon cœur s'accélérer sans contrôle, sans raison, sans limite. J'ai senti mon corps tout entier répondre à sa présence, à son toucher, à son souffle.

Quand j'ai rouvert les yeux, elle me fixait toujours. Avec une intensité qui me brûlait.

– Tu es encore plus vivant que tu ne le crois, Elios.

– Tu fais fondre un mur en moi. Un mur dont j'avais oublié l'existence. Depuis leur mort, je n'étais plus qu'une coquille. Et toi… toi tu me rappelles que j'ai encore un cœur.

Elle n'a rien répondu. Elle m'a juste regardé. Et dans ce regard, il y avait tout. La compréhension. La douceur. Et quelque chose d'autre, quelque chose que je n'osais pas nommer.

Elle s'est levée.

D'un geste doux, elle a remis une mèche de cheveux derrière son oreille. Un geste simple, anodin, mais qui m'a paru infiniment gracieux, infiniment désirable.

Puis elle a reculé, sans me quitter du regard. Comme si elle voulait emporter cette image de moi avec elle.

– Je dois y aller. Pour aujourd'hui.

J'ai paniqué intérieurement. Une peur viscérale, irrationnelle, de ne jamais la revoir, de la perdre avant même de l'avoir eue.

– Attends. Je peux te revoir ?

Elle a souri.

Et son regard s'est adouci avec une tendresse désarmante, une douceur qui m'a serré le cœur.

– Tu n'as pas à me chercher. Je reviendrai. Je sais exactement où te trouver.

Elle a franchi la porte de la librairie.

Et elle a disparu dans la lumière de la rue, avalée par le soleil, par le bruit, par le monde.

Je suis resté là. Seul. Mais pas vide. Pas vide du tout.

Je ne savais pas ce que c'était. Cette rencontre, ce moment, cette femme. Mais une chose était sûre : elle venait de me réanimer.

Pas juste mon cœur. Mon corps. Mon esprit. Mon envie de vivre. Tout. Elle avait tout ranimé d'un simple regard, d'un simple frôlement, d'une simple présence.

Je ne connaissais rien d'elle. Ni son nom, ni son âge, ni d'où elle venait, ni ce qu'elle faisait dans cette librairie.

Et pourtant, j'avais l'impression d'avoir attendu cette femme toute ma vie.

Comme si, sans le savoir, je n'avais traversé l'épreuve, la douleur, le vide, que pour arriver jusqu'à elle. Jusqu'à ce moment précis. Jusqu'à cette main tendue dans l'obscurité.

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