Se connecterJe pleure et je souris. Je souris et je pleure. Le miroir renvoie cette image une fille de seize ans avec le pyjama de travers qui pleure et sourit en même temps dans une salle de bain à sept heures moins le quart. Personne ne me voit. Personne ne saura jamais qu'à ce moment précis, dans cette maison qui n'existe pas dans les biographies, il s'est passé quelque chose. Un des moments les plus importants de ma vie. Une phrase à voix haute. Un miroir. Un ventre caressé. Trois larmes. C'est intime. Ça restera intime. Je n'en parlerai peut-être à personne. Ou peut-être qu'un jour, plus tard, à une femme que je n'ai pas encore rencontrée — une femme avec qui je ferai des brioches un dimanche — je raconterai ce matin. Je lui dirai tu sais, la première fois que je l'ai dit, c'était devant un miroir chez ma tante, à sept heures moins le quart, un matin de mars, quand j'avais seize ans. Elle sourira. Elle me
Silence. Elle attend.— Je ne sais pas quoi en faire, dis-je. Je ne sais pas si c'est vrai. Je ne sais pas si c'est faux. Je ne peux pas vérifier. Alors j'ai décidé enfin, Sarah m'a poussée à décider , de ne pas y penser tant qu'il n'y a pas de date. Ce sera au moment où ce sera. Pas avant.— Sage décision.— Sarah m'a dit la même phrase.— Sarah est sage.— Sarah est très sage.Nous rions.Nous nous couchons. Nous parlons encore un peu dans le noir, mais plus léger cette fois. Elle me parle d'un garçon de sa classe qui a essayé de l'inviter à sortir la semaine dernière et à qui elle a dit non sans savoir vraiment pourquoi.— C'est peut-être un signe, dis-je à moitié en plaisantant.— Un signe de quoi ?— De rien. Juste un signe.Elle rit doucement dans le noir.— On verra plus tard, dit-elle.C'est la deuxième fois qu'elle dit cette phrase —m, on verra plu
Cette nuit-là, je fais un rêve d'elle. Ce n'est pas un cauchemar. Ce n'est pas non plus un rêve érotique , je m'attendais à en avoir un, avec la lettre lue, avec le fantôme qui a bougé, avec ce contexte remué. Non. Je rêve d'elle sur un banc. Un banc que je ne reconnais pas. Elle est assise, elle regarde devant elle, elle ne me voit pas. Elle est habillée en noir. Elle est plus mince que dans mon souvenir. Elle a le visage tourné vers un horizon qu'elle seule voit.Je passe à côté d'elle dans le rêve. Je ne m'arrête pas. Elle ne se retourne pas. Nous ne nous parlons pas. Je continue.Je me réveille à six heures et demie. Le rêve me quitte doucement. Je me sens calme.Je descends. Ma tante fait du thé.— Bien dormi ?— Oui.— Ta cousine appelle-t-elle Sarah est venue hier soir. Elle avait l'air pressée.— On avait un truc à faire.— D'accord.Elle ne pose pas plus de questions. Je bois mon thé.
Elle peut être vraie ou fausse. Elle peut être calculée ou sincère. Ça n'a aucune importance. Ce qui importe, c'est ce que j'ai vécu à Northwood. Ce qui importe, c'est le mot souris. Ce qui importe, c'est elle a bien servi son rôle. Ces mots-là ont été prononcés. Ces mots-là ne sont pas rattrapables par une insinuation trois mois plus tard.Je respire.Je prends le téléphone. J'appelle Sarah.Elle décroche à la deuxième sonnerie.— Ça va ?— J'ai lu la lettre.Silence.— J'arrive.— Tu es sûre ?— J'arrive.Elle raccroche.Vingt minutes plus tard, la sonnette. Ma tante n'est toujours pas rentrée. J'ouvre. Sarah est là, à vélo. Elle a le visage rouge. Elle est essoufflée.— Monte, je dis.Nous montons. Je referme la porte de la chambre. Je m'assois sur le lit. Elle s'assoit à côté de moi, en tailleur.Je lui tends la lettre.Elle la prend. E
EvelynJe lis.Ma respiration est plus lente que d'habitude. Je le remarque en lisant, comme si mon corps, pour se protéger, avait décidé de tourner à moitié régime. Je respire un peu comme on respire sous l'eau. J'entends les battements de mon cœur dans mes oreilles.Sa lettre commence par mon prénom.Evelyn.Un mot. Une ligne à lui seul. En dessous, un espace. Puis le texte commence.Elle m'écrit qu'elle a mis des semaines à trouver l'adresse. Qu'elle est passée par plusieurs personnes. Qu'elle a fini par la trouver chez une amie d'une amie d'un cousin. Elle m'écrit qu'elle sait que je ne veux plus l'entendre. Qu'elle respecte le silence. Qu'elle ne compte pas rappeler. Qu'elle ne va pas me chercher.Puis vient le vrai texte de la lettre. Le corps. Trois paragraphes.Le premier paragraphe est une reconnaissance. Elle écrit qu'elle a menti. Qu'elle m'a utilisée. Que le plan avec Jade a bien existé, exactement comme je l'ai entendu à travers la porte. Qu'elle n'a rien à ajouter, rien
Evelyn Le lendemain matin, à la cantine, la rumeur passe. C'est un jeudi. Je suis assise avec Sarah, Lily, Alix. Nous avons nos plateaux. Nous parlons de rien , d'un contrôle de maths, du fait qu'Alix va couper ses cheveux dimanche. À la table d'à côté, deux filles chuchotent. Elles chuchotent trop fort. C'est le mode par défaut des gens qui veulent que d'autres entendent en faisant semblant de ne pas vouloir. — …tu sais quoi, apparemment elle vient ici l'an prochain. — Qui ? — Elle. La fille de Northwood dont tout le monde parle. Scarlett. Mon oreille s'attache à ce mot. Elle s'attache toute seule. Le mot est un aimant. Le mot est un aimant que je pensais avoir démagnétisé et qui, apparemment, tire encore. Je baisse les yeux vers mon plateau. Je respire. À côté, Lily continue de parler d'Alix et de ses cheveux. Elle n'a rien entendu, elle. Elle ne sait rien, elle. Sarah, en face, elle, a entendu. Je le vois à ses yeux qui se sont durcis d'un coup. Elle regarde vers







