LOGINLe lundi matin, Yara fit la visite complète du local avec son équipe. Elle voulait l'inventaire exact du matériel disponible, vérifier elle-même l'état de chaque équipement, comprendre ce avec quoi elle allait travailler dans les semaines à venir.
L'endroit était bien équipé. Trop bien équipé, même, pour une mission présentée comme standard. Deux drones aquatiques professionnels. Un système sonar portable de haute précision. Des capteurs de mesure de profondeur et de température. Un logiciel de cartographie sous-marine à la licence très chère. Les Drummond avaient mis les moyens. Ce qui confirmait que les enjeux étaient importants.
Rafael arriva vingt minutes en retard, café à la main, légèrement dépenaillé mais apparemment de bonne humeur.
— J'avais dit pas de retard, dit Yara sans lever les yeux de son inventaire.
— J'ai mon café, dit-il. Ça compte comme arriver avec le bon équipement, non ?
Marcos et Davi échangèrent un regard. Paulo regardait par la fenêtre.
— Prends connaissance des équipements. On part dans deux heures.
Rafael obtempéra sans se plaindre. Il était, Yara dut l'admettre intérieurement, assez habile avec les équipements techniques. Il posait les bonnes questions, manipulait le matériel avec une prudence qui indiquait qu'il avait déjà travaillé sur des trucs comme ça. Elle nota ça sans commentaire.
Ils partirent à dix heures avec la barque moteur et le zodiac. L'équipe divisée Paulo et Davi dans le zodiac avec le sonar portable, Yara, Rafael et Marcos dans la barque principale avec les drones et le matériel de surface.
La mer était calme, le ciel clair. Yara avait ses coordonnées sur sa tablette étanche, son carnet, ses jumelles. Elle avait décidé de tenter à nouveau la zone nord-est malgré ce qui s'était passé la première fois. Elle voulait voir si Mateus serait là, et comment il réagirait avec une équipe plus nombreuse.
Sur le bateau, Rafael prit place à côté d'elle naturellement.
— Tu as dormi comment ? demanda-t-il.
— Bien. Toi ?
— Pas très bien. Je fais rarement de bonnes nuits depuis que je suis à Maraú.
— Pourquoi ?
Il hésita. Une vraie hésitation, pas de la mise en scène.
— C'est difficile à expliquer. Cette ville elle fait des trucs aux gens. Surtout la nuit.
— Quel genre de trucs ?
— Des bruits. Des sensations. Parfois je me réveille et j'ai l'impression que quelque chose m'observe par la fenêtre. Et la fenêtre donne sur la mer.
Yara le regarda. Il n'avait pas l'air de plaisanter.
— Tu as eu des expériences bizarres ici ?
— Moi personnellement, pas tant que ça. Mais mon frère...
Il s'arrêta. Regarda la mer.
— Ton frère quoi ?
— Il y a deux ans, dit Rafael lentement, Gustavo a organisé une soirée dans la villa. Grande soirée, plein de monde, alcool en quantité. Et Gustavo à un moment il était vraiment, vraiment bu. Il est sorti se baigner vers deux heures du matin tout seul. Personne ne l'a vu partir. Quand on l'a retrouvé sur la plage deux heures plus tard, il était trempé, en état de choc, et il répétait qu'une créature l'avait sorti de l'eau. Qu'il était en train de se noyer et qu'une créature l'avait ramené à la surface.
Yara attendit la suite.
— Mon père l'a fait hospitaliser . Établissement psychiatrique, quelques semaines. Choc nerveux aggravé par l'alcool, c'est ce que les médecins ont dit. Depuis, Gustavo n'en parle plus. Il agit comme si ça n'était pas arrivé. Mais il ne se baigne plus jamais. Et il ne boit plus jamais autant.
— Et toi tu crois que c'était quoi vraiment ?
Rafael la regarda.
— Je crois que quelque chose l'a sauvé. Je sais pas ce que c'était. Mais il était à deux doigts de se noyer, et il est revenu sur la plage. Quelque chose a fait ça.
Ils atteignirent la zone de coordonnées prioritaires vers onze heures. Yara prépara le premier drone aquatique, vérifia les connexions, lança la séquence de démarrage. L'équipement s'activa normalement. Elle programma la trajectoire de relevé et le mit à l'eau.
Les premières minutes se passèrent bien. Les données commencèrent à arriver sur son écran profondeurs, températures, formations sous-marines. Elle vit immédiatement les formations coralliennes. Mateus n'avait pas menti sur leur étendue. Elles étaient importantes, visibles même depuis la surface dans certaines zones.
— C'est beau, dit Rafael en regardant l'écran par-dessus son épaule.
— C'est fragile, dit Yara.
Et puis quelque chose se passa.
Le signal du drone commença à fluctuer. Pas brusquement, progressivement, comme une radio qui se dérègle lentement. L'image sur l'écran se fragmenta, se pixelisa, disparut par zones. Le système sonar dans le zodiac à vingt mètres connut la même chose Paulo les appela par radio pour dire que son équipement affichait des données aberrantes, des profondeurs impossibles, des températures qui ne correspondaient à rien.
— Qu'est-ce qui se passe ? dit Marcos.
— Je sais pas, dit Yara en vérifiant les connexions. Tout était normal il y a deux minutes.
Elle essaya de récupérer le signal du drone. Rien. L'écran montrait maintenant quelque chose qui n'avait aucun sens des formes géométriques parfaites sous l'eau, là où il ne devrait y avoir que du corail et du sable. Des cercles, des lignes. Comme si quelque chose en dessous formait des structures.
Et puis l'écran s'éteignit complètement.
Moteur coupé, batterie morte, comme si l'équipement avait été vidé en dix secondes.
— Ça arrive souvent ? demanda Yara à Marcos.
Long silence.
— Oui, dit-il simplement.
— Pourquoi vous me l'avez pas dit avant ?
— Parce qu'on espérait que ça serait différent cette fois.
Yara regarda la mer. Sous la surface, quelque chose continuait son existence indifférente à la présence des hommes et à leurs équipements.
Rafael était silencieux à côté d'elle. Il regardait l'eau avec une expression qu'elle ne savait pas nommer pas de la peur, quelque chose de plus complexe. Comme de la reconnaissance.
— C'est ce que j'essayais de t'expliquer, dit-il doucement. Cette zone. Elle fait ça.
— Les zones ne font pas ça, dit Yara. Les zones sont des coordonnées GPS. Ce sont les équipements qui dysfonctionnent.
— Et pourquoi ils dysfonctionnent ?
Elle n'avait pas de réponse à ça. Pas encore.
Elle nota l'heure, les coordonnées exactes, la durée du dysfonctionnement. Elle nota que les deux équipements avaient eu le même problème simultanément, à distance l'un de l'autre. Elle nota la forme de ce qu'elle avait vu sur l'écran avant qu'il s'éteigne.
Mateus amarra son bateau avec les gestes habituaux. Les mêmes gestes qu'il répétait chaque jour depuis des années saisir l'amarre, faire un tour autour du bollard, un demi-nœud, vérifier la tension. Rien de précipité. Rien qui indiquait qu'il avait vu Yara assise sur le banc. Pourtant, elle savait qu'il l'avait vue. Il avait cette façon de ne rien montrer tout en voyant tout.Il la vit. Il continua son amarrage.Nando passa près de lui en rentrant ses seaux. Il dit quelque chose à voix basse Yara n'entendit pas les mots, mais elle vit la bouche de Nando bouger, et Mateus hocha la tête sans répondre. Un accord silencieux, une information échangée. Nando disparut dans la direction des hangars, ses sandales claquant sur le ciment humide.Mateus traversa le quai. Il marchait d'un pas tranquille, les mains dans les poches de son pantalon de toile. Il s'arrêta à deux mètres d'elle. Pas plus près. Il n'avait pas l'air surpris de la trouver là. Comme s'il s'y était attendu, ou comme si rien n
Les hangars du port en fin d'après-midi sentaient le gazole et le sel mouillé. Une odeur épaisse, mêlée à celle du poisson séché et du bois trempé, qui prenait à la gorge les premiers instants avant de devenir familière. Quelques barques amarrées se balançaient doucement, leurs coques éraflées claquant contre les pneus usés suspendus aux quais. Des filets pendaient sur les crochets, verts d'algues séchées, et deux ou trois hommes finissaient leur journée à ranger du matériel ou à fumer une dernière cigarette avant de rentrer.Le banc en bois au bord du quai était libre. Long, blanchi par le sel et le soleil, usé par des décennies de pêcheurs et de rêveurs, placé là depuis assez longtemps pour que personne ne se souvienne exactement quand. Yara s'y assit.Elle n'avait pas de plan précis. Elle savait que Mateus revenait de pêche en fin d'après-midi la plupart des jours c'était une routine qu'elle avait observée sans y penser, en regardant depuis la fenêtre du local ou en passant par ha
Le lendemain matin, Yara arriva au local à l’heure. Elle avait dormi mal, mais dormi quand même. La boisson chaude qu’Eulália lui avait préparée avant de partir du gingembre, du miel, une herbe qu’elle n’avait pas identifiée lui avait réchauffé l’intérieur sans effacer la fatigue. Elle avait bu deux tasses, s’était habillée, et était sortie sans croiser le regard de sa tante. Eulália avait posé des questions, bien sûr. Yara avait éludé. « Une chute dans l’eau. Rien de grave. Juste fatiguée. » Sa tante avait hoché la tête, mais ses yeux en avaient gardé une inquiétude qu’elle n’avait pas exprimée tout haut.Rafael était déjà au local. C’était moins rare depuis quelques jours il arrivait avant elle, parfois, et elle ne savait pas si c’était pour le travail ou pour autre chose. Il était assis devant une pile de manuels techniques, un café à côté de lui, et il leva les yeux quand elle entra.— Ça va ? demanda-t-il.Sa voix était neutre, mais son regard trahissait une attention plus préci
La maison d'Eulália était vide quand ils arrivèrent. Pas de lumière aux fenêtres. Eulália et Gilmar n'étaient pas encore rentrés peut-être à l'épicerie, peut-être chez des amis. Le portail grinça quand Yara l'ouvrit.Mateus attendit qu'elle ouvre la porte d'entrée, s'assura qu'elle entrait, resta sur le seuil.— Repose-toi, dit-il. Bois de l'eau. Ne te recouche pas tout de suite, il faut que tu te réchauffes d'abord.— Attends.Elle se retourna. Elle était dans l'encadrement de la porte, trempée, les cheveux défaits, ses pieds nus sur le carrelage froid. Elle aurait voulu avoir un autre visage pour cette conversation plus composé, moins marqué par la nuit. Mais c'était celui qu'elle avait.— Je te remercie, vraiment, je ne sais même pas comment te remercier. Mais ....Il faut que tu...— Yara y'a rien à dire de plus ce soir.— Mateus , attend tu rigoles y'a rien de normal qu'est ce qui ce passe , pourquoi ses zones font dérailler tout les apareils ici . Pourquoi t'étais la pile au bo
Nourrie par le souvenir de ce que l'eau lui avait déjà fait. La main autour de sa cheville. La traction vers le bas. La silhouette immobile sous la surface. Tout ça lui revint d'un coup, comme une décharge électrique.Elle sentit sa technique de nage se dégrader. Ses jambes ne battaient plus en rythme. Ses bras coupaient l'eau n'importe comment. Elle coulait légèrement entre chaque mouvement, et elle devait lutter deux fois plus pour revenir à la surface.— AU SECOURS !Sa voix était une supplication maintenant, plus qu'un appel. Elle prit de l'eau dans la bouche en criant. Elle recracha, battit des bras, maintint sa tête hors de l'eau coûte que coûte.*Je ne vais pas mourir ici.*Mais elle avait peur. Une peur blanche, froide, qui lui serrait la poitrine comme un étau. Et puis quelque chose la toucha.Pas comme l'autre nuit pas une traction vers le bas, pas une main brutale autour de sa cheville. Un contact sous elle, ferme et précis, comme deux mains qui se placent exactement là o
Les phosphorescences étaient réelles.C'était la première chose que Yara pensa en voyant l'eau autour du bateau. Une luminescence bleu-vert dans le sillage, là où la coque déplaçait l'eau, là où les micro-organismes s'activaient en réponse au mouvement. Magnifique. Elle le pensa clairement, sans chercher à le rationaliser immédiatement. La nuit était trop belle pour ça. La lune dessinait un chemin d'argent sur la mer, et chaque vague éclairait par en dessous comme si le monde entier brillait.Elle était à l'avant du pont, accoudée au bastingage, son verre de champagne à la main. La robe bleue collait à ses cuisses à cause de l'humidité, et ses cheveux lui chatouillaient les épaules. Elle se sentait presque bien. Presque normale.Puis le GPS de navigation cligna.Elle vit le signal vaciller sur l'écran que Théo avait laissé visible depuis le pont, dans la petite cabine ouverte. Une fois, deux fois. Le point vert qui indiquait leur position sauta, revint, sauta encore. Comme un cœur qui







