LOGINAlexander
Je ne devrais pas rester là.
La pensée me traverse l’esprit alors que je suis appuyé contre ce mur froid, à quelques centimètres d’Élise, sans la toucher. Elle est trop proche. Pas physiquement — je maîtrise parfaitement la distance — mais autrement. D’une façon plus insidieuse. Elle m’atteint sans rien demander, sans rien provoquer consciemment.
Et ça m’irrite presque autant que ça me trouble.
Je garde les yeux sur la rue un instant, laissant le silence s’installer entre nous. Pas un silence vide. Un silence chargé de choses que je refuse encore de nommer. Je suis habitué à contrôler ce que je laisse transparaître. À compartimenter. Ici, c’est plus difficile.
Je la sens plus que je ne la vois. Son souffle régulier. La façon dont elle se tient, légèrement crispée, comme si elle cherchait elle aussi à reprendre le contrôle de ses pensées. Cette similitude me frappe de plein fouet.
Je tourne enfin la tête vers elle.
Elle me regarde déjà.
Son regard est franc, direct, sans défi. Il y a de la curiosité, oui, mais aussi une retenue que je reconnais trop bien. Elle n’est pas du genre à se jeter dans l’inconnu sans réfléchir. Et pourtant, elle est là.
Avec moi.
— Tu réfléchis beaucoup, me dit-elle soudain.
Je cligne des yeux, pris au dépourvu.
— Ça se voit tant que ça ?
— Un peu, répond-elle avec un léger sourire.
Je laisse échapper un souffle bref, presque un rire.
— J’ai l’habitude d’analyser avant d’agir.
— Et ce soir ? demande-t-elle doucement.
La question est simple. Trop simple.
Je détourne le regard, observant les passants qui défilent sans nous prêter attention.
— Ce soir, j’essaie de ne pas trop penser.
Ce n’est pas tout à fait vrai. Mais c’est ce qui s’en rapproche le plus.
Je sens son regard sur moi, attentif, mais sans pression. Elle ne cherche pas à creuser. Elle accepte la réponse telle quelle. Cette absence d’insistance me touche plus que je ne l’aurais cru.
Un rire s’échappe de la porte derrière nous, suivi d’une bouffée de musique plus forte. Le monde continue, indifférent à ce qui se joue ici. Je suis soudainement très conscient de la fragilité de cet instant.
Je n’ai aucune envie de le briser.
— Tu devrais rejoindre ton amie, dis-je pourtant.
Elle fronce légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
Parce que ce serait plus simple.
Mais je ne dis rien de tout ça.
— Elle doit se demander où tu es passée.
Élise hésite une seconde, puis acquiesce lentement.
— Oui. Sans doute.
Elle ne bouge pas tout de suite. Moi non plus. Ce décalage infime, ce refus inconscient de mettre fin à l’instant, me fait prendre conscience de quelque chose d’inconfortable : je n’ai pas envie qu’elle parte.
Je me redresse légèrement, conscient que si je reste encore une minute de plus, je risque de faire quelque chose que je regretterai. Ou pire, que je ne regretterai pas du tout.
— On se revoit à l’intérieur ? proposé-je finalement, sans réfléchir davantage.
Elle lève les yeux vers moi, surprise. Puis elle sourit, doucement.
— Oui.
Ce simple mot résonne en moi plus longtemps qu’il ne devrait.
Nous rentrons dans la boîte presque en même temps, mais nous nous séparons naturellement, sans promesse, sans plan. Je la regarde s’éloigner vers la piste, son amie l’apercevant et l’attirant à elle.
Nathan apparaît à mes côtés quelques secondes plus tard.
— Alors ?
Je secoue la tête.
— Rien.
Il me lance un regard sceptique.
— Rien, vraiment ?
Je ne réponds pas.
Parce que je sais que ce n’est pas vrai.
AlexanderLa maison est silencieuse quand je redescends l'escalier.Léa dort. Je me suis attardé un peu plus que d'habitude dans sa chambre, assis au bord du lit, à la regarder respirer doucement. Elle avait glissé sa main dans la mienne presque machinalement, comme si c'était un réflexe ancien. Je suis resté ainsi quelques minutes, immobile, à me rappeler pourquoi tout cela existe. Pourquoi je fais attention. Pourquoi je mesure chaque geste.En bas, la lumière de la cuisine est encore allumée.Voir Elise debout près du plan de travail, me provoque toujours ce léger arrêt intérieur que je refuse de nommer.- Elle dort, dis-je simplement.- D'accord.Un échange banal. Trop banal. Nos regards se croisent à peine. Elle semble fatiguée. Pas physiquement. Autrement.Je m'éloigne sans rien ajouter.Dans le salon, je m'assieds sur le canapé sans allumer la télévision. Je n'en ai pas envie. Le silence me convient mieux, même s'il me met face à mes propres pensées.Je repense à ce matin.À cet
EliseQuand je referme la porte de l’immeuble derrière moi, j’ai l’impression de laisser quelque chose à l’intérieur. Pas un lieu. Pas un objet. Une possibilité.Je descends les marches lentement, comme si mon corps avait besoin de temps pour comprendre ce que je viens de faire. La visite est terminée. Les mots de l’agent immobilier flottent encore vaguement dans mon esprit, mais je ne m’y accroche pas. Je regarde l’heure.Midi approche.Je prends le chemin de l’école, le pas un peu plus rapide. Tout doit reprendre sa place. C’est plus simple ainsi.Devant le portail, les enfants commencent à sortir en grappes bruyantes. Je cherche Léa du regard. Lorsqu’elle me voit, son visage s’illumine et elle court vers moi.— Élise !Je m’accroupis pour la recevoir. Son élan me coupe presque le souffle. Elle sent le savon et le papier, l’enfance encore intacte.— T’as vu ? J’ai fait un dessin pour papa !— Il va adorer, dis-je en souriant.Sur le chemin du retour, elle parle sans s’arrêter. Je l’
AlexanderJe quitte la maison sans me retourner.La porte se referme derrière moi avec un bruit trop sec. Je descends les marches du perron, les mains dans les poches, le pas régulier. Tout est normal. En apparence.Pourtant, quelque chose s’est déplacé.Dans la voiture, je reste quelques secondes immobile avant de démarrer. Le moteur tourne au ralenti. Je fixe le volant sans vraiment le voir. Les mots de la conversation résonnent encore dans ma tête, précis, impossibles à ignorer.Agence immobilière.Visite.Ce matin.Je n’ai rien dit. Je n’ai pas posé de question. Pas parce que je n’avais rien à demander, mais parce que je savais exactement ce que j’aurais entendu.Elle ne m’a pas regardé en raccrochant. Comme si elle savait déjà. Comme si elle avait décidé que cette information ne m’appartenait pas.Et peut-être a-t-elle raison.Je démarre enfin, m’insère dans la circulation. La radio diffuse une musique quelconque que je finis par éteindre. J’ai besoin de silence. De maîtriser ce
EliseLa maison est silencieuse.Allongée dans mon lit, je fixe le plafond sans parvenir à fermer l’œil. Alexander est dans sa chambre. Je le sais sans l’entendre. Cette simple certitude suffit à m’empêcher de sombrer dans le sommeil.Je me tourne sur le côté, ramène la couverture contre moi. Les images de la veille me reviennent malgré moi. Les silences. Les gestes retenus. Cette manière qu’il a de maintenir une distance qu’il maîtrise mieux que moi.Je me répète que je suis ici pour Léa.Que c’est mon rôle.Que je dois rester à ma place.Mais cette place devient chaque jour un peu plus inconfortable.Quand je finis par m’endormir, c’est d’un sommeil léger, haché, sans repos véritable.Le matin arrive sans douceur.Je me réveille avant le réveil, comme souvent. La maison est encore plongée dans le calme. Je reste quelques secondes immobile, puis me lève doucement. J’enfile un pull et sors de ma chambre.Dans le couloir, tout est silencieux. La porte de la chambre d’Alexander est ferm
AlexanderLa journée aurait dû être banale.Elle commence comme toutes les autres, avec des dossiers à traiter, des réunions qui s’enchaînent, des conversations auxquelles je participe sans vraiment y être. Je fais ce qu’on attend de moi. Je réponds. J’avance.Et pourtant, quelque chose résiste.Ce matin, en quittant la maison, j’ai senti un soulagement discret. Presque imperceptible, mais bien réel. Élise était là. Elle n’était pas partie. Pas encore. La maison n’était pas vide comme la veille.Je n’ai rien montré. Je ne montre jamais ce genre de choses.Mais cette simple présence m’a accompagné toute la matinée, comme une tension de fond que je n’arrive pas à dissiper.Je signe un document, referme un dossier, puis mon regard se perd quelques secondes sur la fenêtre. Je revois son visage dans la cuisine. Son calme. Cette manière qu’elle a de ne jamais forcer les choses. De rester exactement à la place qu’elle s’impose.Et cette pensée m’agace.Parce que je sais très bien que cette p
Elise Le matin s'installe doucement dans la maison.Je me réveille avant le réveil, les yeux ouverts dans la pénombre. Pendant quelques secondes, je reste immobile, à écouter. Aucun bruit dans le couloir. Aucun pas venant d'en bas. La maison semble encore endormie.Je finis par me lever, enfile un pull, puis ouvre la porte de ma chambre. Le couloir est silencieux. Je descends les escaliers lentement, mes pas amortis par le bois.La cuisine est éclairée.Alexander est là.Il se tient près de la cafetière, déjà habillé, une tasse à la main. Il lève les yeux quand j'entre. Nos regards se croisent brièvement, sans s'y attarder.- Bonjour, dit-il.- Bonjour.Un mot chacun. Rien de plus. Et pourtant, tout est là.Je prends une tasse dans le placard, fais couler le café. Nos gestes se croisent sans se toucher. La proximité est maîtrisée, presque étudiée. Comme si nous savions exactement jusqu'où ne pas aller.- Léa dort encore, dit-il.- Je vais la réveiller dans cinq minutes.Il acquiesce.







