Mag-log inElise
Je me rends compte que je ne danse plus vraiment.
Mon corps suit encore la musique, mais mon esprit s’est déplacé ailleurs, focalisé sur des détails qui n’auraient pas dû compter. La proximité d’Alexander. Sa présence constante, calme, presque immobile à côté de moi. Il ne cherche pas à attirer mon attention, et c’est précisément ce qui la retient.
Je sens les regards autour de nous. Ils ne me visent pas tous directement, mais je les perçois, diffus, insistants. Certains s’attardent trop longtemps, d’autres glissent sur moi avant de revenir. D’ordinaire, j’ignore ce genre de choses. Ce soir, je les ressens comme une pression légère mais continue.
Je me tends sans m’en rendre compte.
Alexander le remarque avant moi.
Je le vois à la façon dont son regard balaie l’espace autour de nous, dont sa posture change subtilement. Il ne se rapproche pas franchement, mais il réduit la distance, juste assez pour que je me sente moins exposée. Ce n’est pas un geste spectaculaire. Personne ne le remarquerait vraiment. Moi, si.
Et cette prise de conscience me trouble.
Un homme passe près de moi, son épaule frôle mon bras. Ce n’est pas violent, ni clairement intentionnel, mais mon corps réagit aussitôt. Je fais un pas de côté, instinctivement. Avant même que j’aie le temps de réfléchir, Alexander se décale, se plaçant légèrement devant moi.
Le mouvement est fluide, presque naturel.
L’homme s’arrête, hésite, jauge Alexander, puis s’éloigne sans un mot.
Je reste figée une seconde.
Je n’ai rien demandé.
— Ça va ? demande-t-il, sa voix posée malgré la musique.
Je hoche la tête.
— Oui… merci.
Il ne minimise pas, ne dramatise pas. Il se contente d’acquiescer, comme si ce geste allait de soi. Cette simplicité me déstabilise plus que si cela avait été une démonstration assumée.
Nous reprenons à peine la danse. Je suis trop consciente de lui maintenant. De la chaleur de son corps à quelques centimètres du mien. De l’espace qu’il maintient volontairement, comme une frontière qu’il respecte sans qu’on ait besoin de la nommer.
Je me surprends à l’observer quand il ne me regarde pas. La concentration dans ses traits. Cette retenue constante, presque rigide. Il semble toujours mesurer ses gestes, ses paroles, comme s’il refusait de se laisser aller complètement.
Je me reconnais un peu trop dans cette façon d’être.
— Tu veux sortir un moment ? propose-t-il après un silence.
Je n’hésite pas. J’en ai besoin.
L’air frais me frappe le visage dès que nous franchissons la porte. Je ferme brièvement les yeux, inspirant profondément. Le contraste est brutal, mais apaisant. La musique devient sourde, lointaine, comme si elle appartenait déjà à une autre réalité.
— J’avais oublié à quel point c’était étouffant, murmuré-je.
Je m’appuie contre le mur, croisant les bras, retrouvant peu à peu un rythme cardiaque normal. Alexander reste à côté de moi, sans me toucher. Sa présence est rassurante sans être envahissante.
Je remarque alors le silence.
Pas celui qui met mal à l’aise. Celui qui permet de respirer.
Je sens son regard sur moi, puis ailleurs, comme s’il hésitait. Comme s’il se retenait de dire quelque chose. Cette retenue me rend étrangement attentive à lui.
— Tu sembles toujours… sur tes gardes, finis-je par dire, sans vraiment réfléchir.
Il tourne la tête vers moi, surpris.
— C’est si évident que ça ?
Je hausse légèrement les épaules.
— Un peu.
Il esquisse un sourire discret, presque fatigué.
— Vieille habitude.
Je n’insiste pas. Je sens que ce n’est pas le genre de chose qu’il explique facilement. Et étrangement, je respecte ce silence-là.
Je prends conscience de la proximité entre nous. De la façon dont nos épaules sont presque alignées. Du fait que, malgré l’air frais, je ressens encore la chaleur de la danse sous ma peau.
Je ne sais pas ce que je fais ici.
Je ne sais pas ce que j’attends de cet homme que je viens de rencontrer.
Mais je sais une chose : je me sens différente près de lui. Plus attentive. Plus consciente. Comme si chaque geste avait un poids nouveau.
Je relève les yeux.
Il me regarde déjà.
Il n’y a rien de pressant dans son regard. Rien d’exigeant. Juste une attention pleine, presque trop lucide. Et dans cet échange silencieux, je comprends que ce n’est pas la foule qui m’a mise mal à l’aise tout à l’heure.
C’est la façon dont il me voit.
Et le fait que, pour une raison que je ne m’explique pas encore,
AlexanderLa maison est silencieuse.Pas le silence apaisant des nuits ordinaires. Un silence tendu, presque vigilant, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle. Je suis allongé dans mon lit, les yeux ouverts, fixant le plafond que je connais par cœur.Le sommeil ne vient pas.Je n’essaie même plus.À chaque fois que je ferme les yeux, je revois ce bouquet. Les couleurs. Le parfum. La façon dont Élise l’a pris entre ses mains, surprise, presque émue. Ce sourire furtif, que je n’avais pas provoqué.Un autre homme l’a fait sourire.Cette pensée revient, encore et encore, avec une précision cruelle.Je me tourne sur le côté. Puis sur le dos. Puis à nouveau sur le côté. Rien n’y fait. Mon corps est fatigué, mais mon esprit refuse de s’éteindre. Il ne fait que remonter le fil. Chaque geste. Chaque silence. Chaque décision que j’ai prise ces dernières semaines.Ou plutôt… chaque décision que je n’ai pas prise.Je voulais de la distance.Je voulais du contrôle.Je voulais que rien
EliseLa sonnette retentit alors que je termine de ranger la cuisine.Je sursaute légèrement. Les visites sont rares en pleine journée. Je m’essuie les mains sur un torchon avant d’aller ouvrir. Sur le seuil, un livreur me sourit, un bouquet de fleurs entre les bras.— Livraison pour Élise.Je cligne des yeux, surprise.— Oui… c’est moi.Je signe sans vraiment comprendre. Quand je referme la porte, le parfum des fleurs m’enveloppe aussitôt. Elles sont magnifiques. Trop, même. Je cherche la petite carte glissée entre les tiges.Pour toi.Si tu es libre demain soir, j’aimerais t’inviter à dîner.— Thomas.Je souris malgré moi. Un sourire simple. Presque timide. Je n’avais rien attendu. Et c’est peut-être pour ça que ce geste me touche autant.Je lève les yeux.Alexander est là, appuyé contre l’encadrement du salon. Il n’a rien dit. Il me regarde. Pas frontalement. Comme s’il observait la scène sans en faire partie.— C’est… joli, dit-il finalement.— Oui, répondis-je. Je ne m’y attendai
EliseLa maison paraît différente après son départ.Je reste quelques minutes immobile dans la cuisine, les mains posées sur le dossier d’une chaise. La conversation de ce matin tourne encore dans ma tête, comme si chaque phrase cherchait à s’ancrer quelque part. Rien n’a été tranché. Rien n’a été promis. Et pourtant, quelque chose s’est déplacé.Je n’ai plus l’impression de porter seule ce qui nous sépare.Je range lentement, plus par besoin d’ordre que par réelle nécessité. Léa n’est pas encore rentrée. Le silence est complet, mais il n’a plus la même texture que les jours précédents. Il n’est pas pesant. Il est… suspendu.Je pense à Alexander. À son regard quand j’ai parlé de clarté. Il n’a pas fui. Pas cette fois. Il n’a pas non plus tenté de me retenir avec des mots qu’il n’était pas sûr de pouvoir tenir.Cette retenue-là me touche plus que n’importe quelle déclaration.Quand je vais chercher Léa à l’école, elle me raconte sa journée avec l’enthousiasme habituel. Je l’écoute vrai
EliseLa maison est encore endormie quand je me réveille.Je reste un moment allongée, les yeux ouverts, à fixer le plafond. Je n’ai pas beaucoup dormi. Pas vraiment mal non plus. Simplement… vigilante. Comme si mon corps avait compris avant moi que quelque chose allait se jouer aujourd’hui.Je descends préparer le petit-déjeuner. Les gestes sont lents, mesurés. Je n’ai aucune envie de brusquer quoi que ce soit.Alexander arrive peu après. Il s’arrête en me voyant, une seconde de trop. Son regard est plus attentif que les jours précédents. Moins fuyant.— Bonjour.— Bonjour.Il s’approche du plan de travail, se sert un café. Le silence entre nous n’est plus exactement le même. Il n’est pas lourd. Il est chargé.Léa descend à son tour. Elle parle, s’installe, mange. Je fais de mon mieux pour rester pleinement présente. Alexander aussi. Mais je sens son attention ailleurs, souvent tournée vers moi.Après le petit-déjeuner, il aide Léa à enfiler son manteau. Je récupère mon sac.— Élise,
EliseLa nuit a été courte.Je me réveille plusieurs fois sans vraiment savoir pourquoi, avec cette sensation étrange que quelque chose attend, immobile, juste derrière mes pensées. Quand le matin finit par s’imposer, je n’ai pas l’impression de sortir du sommeil, mais plutôt de reprendre une veille interrompue.Je descends à la cuisine avant tout le monde. La maison est calme. Trop calme. Je prépare le petit-déjeuner de Léa, m’appliquant à ne rien bousculer, comme si le moindre bruit pouvait rompre un équilibre déjà fragile.Alexander n’est pas encore là.Je n’en tire aucune conclusion. J’ai appris à ne plus en tirer.Quand il descend enfin, quelques minutes plus tard, je sens immédiatement la différence. Pas dans ce qu’il fait. Dans la manière dont il est là. Plus présent. Plus attentif.— Bonjour.— Bonjour.Nos regards se croisent brièvement. Rien de plus. Mais ce bref échange suffit à me confirmer que je ne suis pas la seule à sentir le glissement.Léa arrive ensuite, encore à mo
AlexanderJe quitte la maison avec une sensation étrange, tenace.Ce n’est pas une urgence.Ce n’est pas une inquiétude précise.Plutôt quelque chose qui s’installe lentement, comme une pression sourde.En conduisant, mes pensées reviennent sans cesse à la cuisine ce matin-là. À Élise, debout près du plan de travail, calme, parfaitement à sa place. Trop à sa place, peut-être. Elle n’a rien dit de travers. Elle n’a rien laissé paraître. Et pourtant, j’ai senti la distance. Pas celle qui s’impose. Celle qui se décide.Je me concentre sur la route. Sur ce que j’ai à faire aujourd’hui. Sur le travail. Comme si cela pouvait suffire à remettre de l’ordre.Au bureau, tout s’enchaîne normalement. Réunions, dossiers, échanges. Je parle, je décide, je tranche. J’avance. C’est ce que je sais faire. C’est ce que je maîtrise.Mais dès que l’espace se vide un peu, son image revient.Je repense à la conversation entendue il y a quelques jours. À ce téléphone posé sur la table. À cette voix qu’elle a







