MasukIl dit nous encore, il dit nous pour parler de lui et de sa famille, de lui et de son père, de lui et de son monde, il dit nous pour m'exclure, il dit nous pour me dire que je ne fais pas partie de son univers, que je n'en ferai jamais partie, que je ne suis qu'une étrangère, une intruse, une passagère, une erreur de parcours, et je sens la colère monter, cette colère qui bouillonne dans mon ventre, cette colère qui me donne envie de crier, de frapper, de tout casser, mais je ne crie pas, je ne frappe pas, je ne casse rien, je reste là, immobile, sous la pluie, à le regarder se justifier, à le regarder se cacher derrière son père, derrière son nom, derrière son argent, à le regarder fuir comme il a toujours fui, comme il fuira toujours.
— Et moi ? murmuré-je. Je ne compte pas ?
Il ferme les yeux, il serre la mâchoire, je connais ce geste, c'est son geste quand il ment, c'est son geste quand il a mal, c'est son geste quand il va me faire du mal, et je sais, je sais ce qui va suivre, je sais qu'il va dire quelque chose de beau, quelque chose de triste, quelque chose qui va me briser un peu plus, et je ne veux pas, je ne veux pas l'entendre, je ne veux pas souffrir davantage, mais je reste, je reste parce que je n'ai nulle part où aller, parce que je n'ai personne vers qui me tourner, parce que je n'ai que lui, et lui, il est en train de me quitter.
— Tu comptes. Plus que tout. C'est bien ça le problème.
Il ouvre les yeux, il me regarde, pour la première fois depuis qu'il a commencé à parler, il me regarde vraiment, et je vois, je vois la douleur, je vois la lâcheté, je vois l'amour, je vois tout, je vois ce qu'il est vraiment, un homme brisé, un homme faible, un homme qui aime mais qui ne sait pas aimer, un homme qui veut mais qui ne peut pas, un homme qui souffre mais qui me fait souffrir, et je ne peux rien faire, rien, absolument rien, parce qu'on ne peut pas sauver quelqu'un qui ne veut pas être sauvé, on ne peut pas aimer quelqu'un qui ne se laisse pas aimer, on ne peut pas retenir quelqu'un qui veut partir.
— Rupert, dis-je en posant ma main sur son bras.
Il recule, il recule comme si je le brûlais, comme si j'étais la peste, comme si j'étais la honte, et ce geste, ce simple geste, me fait plus mal que tous les mots qu'il a prononcés, parce qu'il signifie que je ne suis plus rien pour lui, que je ne suis plus qu'un souvenir, qu'un regret, qu'une erreur qu'il veut oublier, et je retire ma main, je la retire lentement, douloureusement, et je sens le froid m'envahir, le froid de la pluie, le froid de la nuit, le froid de mon cœur.
— Ne me touche pas. Si tu me touches, je ne partirai pas.
— Alors ne pars pas.
— Je dois.
— Pourquoi ?
— Parce que si je reste, je te détruis. Et je t'aime trop pour ça.
Le mot me frappe, ce mot que j'attendais depuis des mois, ce mot qu'il ne m'a jamais dit, ce mot qu'il me dit maintenant, maintenant, au moment de partir, au moment de tout briser, au moment de me laisser seule, enceinte, sur un trottoir mouillé de Chelsea, et je ne sais pas si je dois rire ou pleurer, je ne sais pas si je dois le haïr ou l'aimer, je ne sais pas si je dois le retenir ou le laisser partir, je ne sais plus rien, je ne sais plus rien du tout.
— Tu m'aimes ? demandé-je, la voix brisée.
— Plus que ma vie.
— Alors reste.
— Je ne peux pas.
— Alors emmène-moi.
— Je ne peux pas.
— Alors dis-moi pourquoi.
— Parce que mon père te détruira. Il te détruira, toi. Il détruira ta carrière. Il détruira ta famille. Il détruira tout ce que tu aimes. Et je ne peux pas. Je ne peux pas te faire ça. Je ne peux pas te faire vivre ça. Je ne peux pas.
Je le regarde, je le regarde vraiment, et je comprends, je comprends qu'il ne ment pas, je comprends qu'il a peur, je comprends qu'il est lâche, je comprends qu'il m'aime, et c'est ça le pire, c'est ça le plus douloureux, c'est ça qui me tue, il m'aime, il m'aime vraiment, et il part quand même, il part parce qu'il a peur, il part parce qu'il est faible, il part parce qu'il n'a jamais su se battre, et moi, moi qui me bats depuis toujours, moi qui me suis battue toute ma vie, moi qui me battrai jusqu'à mon dernier souffle, je ne peux pas comprendre, je ne peux pas accepter, je ne peux pas pardonner.
— Rupert.
— Sienna.
— Regarde-moi.
Il me regarde, ses yeux sont mouillés, pas de larmes, pas encore, mais mouillés, humides, comme le trottoir, comme le ciel, comme mon cœur, et je le regarde, je le regarde une dernière fois, je gravis son visage dans ma mémoire, chaque trait, chaque courbe, chaque détail, pour pouvoir me souvenir, pour pouvoir me rappeler, pour pouvoir survivre.
— Je t'aime, dis-je.
— Je sais.
— Je t'aimerai toujours.
— Je sais.
— Et tu vas me regretter.
— Je sais.
— Pour toujours.
— Pour toujours.
SiennaJe sors de la clinique.Il est là, devant moi, Rupert, cinq ans plus tard, cinq ans depuis cette nuit, cinq ans depuis ce trottoir, cinq ans depuis ce test, cinq ans depuis tout, et je le regarde, je le regarde comme si je le voyais pour la première fois, comme si je ne l'avais jamais vu, comme si je ne le connaissais pas, et pourtant je le connais, je connais chaque parcelle de son visage, chaque inflexion de sa voix, chaque geste de ses mains, je connais tout de lui, et lui, il ne connaît rien de moi, il ne sait pas que je porte ses enfants, il ne sait pas que j'ai souffert, il ne sait pas que j'ai pleuré, il ne sait rien.Il est là, plus beau, plus triste, plus tout, il me regarde, je le regarde, le temps s'arrête, le monde s'arrête, tout s'arrête, et je me dis que c'est impossible, que ce n'est pas possible, que je rêve, que je délire, que je perds la raison, mais c'est réel, c'est bien réel, il est là, devant moi, et je ne peux pas fuir, je ne peux pas me cacher, je ne peu
RupertJe fouille.Je fouille dans les affaires de mon père, je fouille dans les tiroirs, je fouille dans les souvenirs, je fouille dans tout, je cherche, je cherche quoi, je ne sais pas, je cherche, c'est tout, je cherche, et je me dis que je suis pitoyable, que je suis pathétique, que je fouille dans la vie de mon père comme un voleur, comme un traître, comme un lâche, mais je continue, je continue parce que je dois savoir, parce que je dois comprendre, parce que je dois tout.Je trouve une photo, une vieille photo, une photo en noir et blanc, une photo de ma mère, elle est jeune, elle est belle, elle est heureuse, à côté d'elle, un homme, grand, élégant, les cheveux blancs, les yeux bleu-gris, les yeux de Rupert, non, les yeux de moi, les yeux de mon père, non, les yeux de cet homme, et je regarde cette photo, je regarde cet homme, je regarde ces yeux, et je me dis que c'est impossible, que ce n'est pas possible, que je rêve, que je délire, que je perds la raison.Je regarde la pho
RupertSix mois.Six mois pour sauver l'entreprise, six mois pour sauver le nom, six mois pour sauver tout, six mois, c'est tout ce qu'on a, c'est tout ce qu'on aura, c'est tout, et je me dis que c'est impossible, que c'est irréaliste, que c'est fou, mais je me dis aussi que je n'ai pas le choix, que je dois essayer, que je dois me battre, que je dois tout donner, parce que c'est ça être un Ashford, parce que c'est ça être un homme, parce que c'est ça être tout.Mon père est assis à côté de moi, il ne dit rien, il ne dit jamais rien, il attend, il attend que je parle, il attend que je trouve une solution, il attend que je sauve tout, comme toujours, comme chaque fois, comme chaque jour, et je me dis que je le hais, que je le hais de me mettre cette pression, de me mettre ce poids, de me mettre tout, mais je me dis aussi que c'est mon rôle, que c'est ma place, que c'est ma destinée.— Blackwood, dis-je.— Blackwood ?— Lord Henry Blackwood. Il est prêt à investir.— Combien ?— Cinquan
RupertJe ne dors plus.Je ne dors plus depuis cinq ans, je ne dors plus depuis cette nuit, je ne dors plus depuis elle, je ne dors plus depuis tout, et je me demande comment j'ai fait pour survivre, comment j'ai fait pour tenir, comment j'ai fait pour ne pas sombrer, parce que chaque nuit, chaque putain de nuit, je revois son visage, j'entends sa voix, je sens son parfum, et je me réveille en sueur, le cœur battant, l'âme en miettes, et je me dis que je ne mérite pas de dormir, que je ne mérite pas de vivre, que je ne mérite rien.Je suis dans mon bureau, le bureau de mon père, le bureau des Ashford, le bureau de l'empire, le bureau de tout, et je regarde les chiffres, les pertes, les dettes, les mensonges, tout, je regarde tout, et je me dis que c'est ça ma vie maintenant, des chiffres, des pertes, des dettes, des mensonges, et je me dis que je n'ai que ce que je mérite, que j'ai tout gâché, que j'ai tout perdu, que je ne suis qu'un lâche, un moins que rien, un homme brisé.— Rupert
SiennaJe me souviens.Je me souviens de tout, la douleur, la peur, le silence, la solitude, tout, je me souviens de tout, comme si c'était hier, comme si le temps ne s'était pas écoulé, comme si rien n'avait changé, et pourtant tout a changé, tout a changé depuis ce jour, depuis ce moment, depuis cette seconde où j'ai vu leurs visages pour la première fois.J'étais à Édimbourg, seule, enceinte, de six mois, je marchais dans les rues, je marchais sous la pluie, la pluie d'Écosse, la pluie de ma mère, la pluie de mon pays, je marchais, je marchais, je marchais, et je me disais que je n'y arriverais jamais, que je n'étais pas assez forte, que je n'étais pas assez courageuse, que je n'étais pas assez tout, et pourtant j'y suis arrivée, pourtant j'ai tenu bon, pourtant j'ai survécu.Je suis entrée à l'hôpital, le 12 septembre 2020, à 14 heures, j'ai accouché, à 14 heures 12, Oliver, à 14 heures 24, Poppy, deux bébés, deux vies, deux amours, et je les ai tenus dans mes bras, je les ai rega
SiennaLa clinique est impressionnante, c'est un bâtiment en pierre de Portland, cinq étages, des fenêtres immenses, des colonnes, des marches, tout ce qu'il faut pour impressionner les patients riches, tout ce qu'il faut pour me rappeler que je ne suis pas à ma place, tout ce qu'il faut pour me rappeler d'où je viens, et je monte les marches, une par une, lentement, comme si chaque marche me rapprochait de ma nouvelle vie, comme si chaque marche me rapprochait de mon destin, comme si chaque marche me rapprochait de tout.Je pousse la porte, je respire, je suis là, pour eux, pour moi, pour nous, et je regarde autour de moi, je regarde ce hall immense, ces murs blancs, ces sols brillants, ces plantes vertes, tout est parfait, tout est luxueux, tout est intimidant, et je me dis que je ne suis pas à ma place, que je ne mérite pas tout ça, que je ne suis qu'une petite Écossaise qui a travaillé dur pour arriver ici.— Dr Hartley ?Une femme m'attend, la quarantaine, les cheveux roux, court







