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Sienna
La pluie tombe sur Chelsea avec cette obstination toute londonienne qui vous transperce jusqu'aux os, comme si le ciel lui-même avait décidé de laver cette ville de tous ses péchés, de toutes ses trahisons, de tous ses mensonges, et je le regarde, lui, planté devant moi sous ce déluge qui ruisselle sur son manteau sombre déjà trempé, ses cheveux bruns collés au front comme un enfant pris en faute, ses yeux bleu-gris qui fuient les miens avec cette lâcheté élégante qui le caractérise depuis toujours, et il ne dit rien, il ne dit jamais rien quand c'est important, il ne dit jamais rien quand ça compte, il ne dit jamais rien quand ça fait mal, et moi, je serre le test de grossesse dans la poche de mon manteau, ce petit bout de plastique qui contient toute ma vie, tout mon avenir, toute ma peur, six semaines, deux traits, deux vies, deux cœurs qui battent déjà quelque part dans mon ventre, et il ne le sait pas, il ne le saura jamais, parce que je ne lui dirai pas, parce que je ne peux pas lui dire, parce que je ne veux pas lui dire, pas maintenant, pas comme ça, pas sous cette pluie qui nous noie tous les deux dans un silence assourdissant.
— Je ne peux pas continuer, Sienna.
Sa voix est basse, grave, elle tremble un peu, cette voix que j'ai aimée dès le premier jour, cette voix qui me lisait des poèmes dans cette librairie de Bloomsbury, cette voix qui me murmurait des promesses que je croyais éternelles, cette voix qui aujourd'hui me brise le cœur avec une douceur cruelle, et elle tremble, oui, mais pas assez, pas assez pour que je pardonne, pas assez pour que je comprenne, pas assez pour que je l'aime moins, parce que je l'aime, je l'aime encore, je l'aimerai toujours, malgré lui, malgré moi, malgré tout.
— Tu ne peux pas continuer quoi ? demandé-je, même si je connais déjà la réponse, même si je la connais depuis des semaines, depuis que son père m'a convoquée dans ce bureau froid de Mayfair pour me dire, avec ce sourire de requin, que je n'étais pas à ma place, que je n'avais rien à faire dans leur monde, que les Ashford ne se mélangeaient pas aux Hartley, que je n'étais qu'une petite Écossaise sans nom, sans fortune, sans avenir, et je savais, je savais que ce jour arriverait, je savais qu'il finirait par céder, parce qu'il a toujours cédé, Rupert, il a toujours fait ce que son père lui disait, il a toujours courbé l'échine, il a toujours choisi la facilité, la sécurité, l'argent, et moi, moi, je n'ai jamais rien choisi, j'ai toujours subi, j'ai toujours encaissé, j'ai toujours survécu.
Il baisse les yeux, il regarde ses chaussures, ces mocassins en cuir italien qui coûtent plus que mon loyer mensuel, ces chaussures à huit cents livres qui n'ont jamais marché dans la boue, qui n'ont jamais connu la rue, qui n'ont jamais connu la vraie vie, pas comme moi, pas comme mes chaussures à trente livres achetées chez Marks and Spencer, des chaussures qui ont marché dans la boue, des chaussures qui connaissent la rue, des chaussures qui savent ce que c'est que de se battre pour exister, et je le regarde, je le regarde baisser les yeux comme un enfant pris en faute, et je me dis que c'est fini, que c'est vraiment fini, que rien ne sera plus jamais comme avant.
— Nous. Je ne peux pas continuer nous.
Le mot me frappe en pleine poitrine, comme une lame qui s'enfonce lentement, douloureusement, inexorablement, ce mot de trois lettres qui devrait être le plus beau du monde, ce mot qui devrait contenir tout l'amour, toute la tendresse, toute la promesse, et il le prononce comme on dit un gros mot, comme on dit une maladie, comme on dit une erreur, comme on dit une honte, et je sens les larmes monter, je les sens au bord de mes yeux, mais je ne pleure pas, pas encore, pas maintenant, pas devant lui, pas sous cette pluie, pas comme ça.
— Pourquoi ?
C'est tout ce que je trouve à dire, ce mot d'enfant, ce mot de cinq lettres qui ne veut rien dire quand on vous brise le cœur, qui ne veut rien dire quand on vous arrache l'âme, qui ne veut rien dire quand on vous laisse seule, enceinte, sur un trottoir mouillé de Chelsea, et je le regarde, je le regarde comme si je le voyais pour la première fois, comme si je ne l'avais jamais aimé, comme si je ne le connaissais pas, et pourtant je le connais, je connais chaque parcelle de son visage, chaque inflexion de sa voix, chaque geste de ses mains, je connais tout de lui, et lui, il ne connaît rien de moi, il ne sait pas que je porte ses enfants, il ne sait pas que je vais devoir tout recommencer, tout reconstruire, toute seule, sans lui, sans personne, sans rien.
— Mon père. L'entreprise. Le nom. Tout ça. Toi et moi, ce n'est pas possible. Pas pour moi. Pas pour nous.
Elles ne demandent pas la permission, elles n'ont jamais demandé la permission à personne, elles débarquent comme des huissiers, tout ce que je leur dois depuis cinq ans elles le saisissent d'un coup, le mobilier, les comptes, les nuits, les poignées de main, rien n'est protégé, et je pleurePour la première fois depuis cinq ansJe pleure comme un enfant, d'abord, sans vocabulaire, sans plan, avec tout le corps, les épaules qui secouent le costume comme un arbre secoue ses branches sous l'orage, le souffle qui se coupe par à-coups, et je ne cherche pas à savoir pourquoi, on ne demande pas à un enfant pourquoi il pleure, il pleure parce que le monde a mal quelque part et que c'est la seule langue qu'il connaisseJe pleure comme un homme brisé, ensuite, et ça n'a plus de son du tout, c'est le silence qui craque, les mains ouvertes à plat sur le bureau, le front qui finit contre le bois, un grand corps d'un mètre quatre-vingt-cinq rendu à son poids réel, et le poids réel, i
— RupertLa maison m'avale et je la laisse faire, parce qu'un homme qui a passé sa journée à recevoir des vérités n'a plus la force de se battre contre son propre mobilierJe n'allume que le couloir, jamais les grandes pièces, les grandes lumières ont des témoins, un genre de tribunal à cachemire, et je n'ai pas le budget d'un procès de plus ce soirDehors la pluie continue son travail de fond, elle tape sur les vitres avec des doigts patients, elle connaît la maison, elle connaît l'homme, elle sait qu'il ne ressortira plus, et Londres fait briller ses flaques en bas sans se soucier de qui les regardeJe pose mes clés dans le bol de faïence de la console, machinalement, le métal fait son petit bruit de vaisselle de nuit, et j'enlève mon manteau qui a bu, la laine mouillée pèse des années, elle sent la pluie de la clinique, l'antiseptique des couloirs, la poussière tiède des salles d'attente, tout ce que porte un manteau quand son propriétaire passe la journée de
RupertLa voix arrive avant elle.Une voix tirée au froid, une voix de bloc opératoire, propre, plate, sans un degré de plus que la consigne. La voix d'une femme qui a appris à parler aux moments où on n'a pas le droit de trembler. Elle se dresse entre la vitre et moi, Sienna, entre les enfants et moi, pile à la bonne place, pile comme on met son corps entre un berceau et un danger.— Vous n'êtes pas le bienvenu ici, Mr Ashford.Mr Ashford. Mon nom, prononcé comme une facture impayée. Trois syllabes de distance, cinq ans de recul, et la salle d'attente derrière elle pleine de mes propres yeux, et elle, droite, les dossiers pas là cette fois, juste les mains, ouvertes, vides, le long du corps, prêtes à tout, à rien.Je ne réponds pas.Pas parce que je n'ai rien à dire. Parce que tout ce que j'ai à dire ne se dit pas ici, debout, dans un couloir, avec deux enfants de cinq ans à trois mètres qui n'ont rien demandé à personne, surtout pas à moi. Je ne peux pas. Pas maintenant. Pas comme ç
RupertEn moi, ça s'effondre par étages. Une démolition au ralenti, étage après étage, les souvenirs qui cèdent, les plafonds qui descendent, les cloisons qui portent des noms que je ne connaissais pas ce matin, et tout ça en silence, à l'intérieur, pendant qu'à l'extérieur je suis resté un meuble droit collé contre un mur de clinique. Il paraît qu'on peut s'effondrer debout. On peut. Je le fais. Je recommande.Le garçon me regarde.C'est la première fois de ma vie qu'on me regarde comme ça : longuement, sans sourire, sans peur non plus. Un regard qui pèse. Il a quelque chose de vieux, ce regard, un vieux dans un corps de cinq ans qui mesure le monde depuis sa chaise en plastique et ne se laisse pas impressionner par les costumes. Ses yeux, les miens, passent sur mon visage, sur ma tempe, sur mes mains, et moi je soutiens ce regard de l'autre côté de la vitre comme on soutient un regard d'adulte dans une assemblée où l'on a tort.Je ne peux pas détourner les yeux. Ce sont mes yeux. C'
RupertIl me faut sortir. Je pousse le couloir devant moi comme un noyé pousse l'eau, je cherche la sortie, n'importe laquelle, le parking, l'air, une porte sur un monde où je ne viens pas de rester béant cinq minutes après un femme qui est partie sans un mot.Et le hasard, qui a un humour de débile, me dépose devant la vitre de la salle d'attente.Des chaises en plastique alignées le long du mur, la lumière grise qui tombe des plafonniers, ce silence particularisé des salles d'attente, tous les gens à parler bas pour ne pas déranger la maladie des autres. Et deux enfants, au milieu des grands, sur deux chaises côte à côte.Un garçon et une fille. Deux enfants que tout dit jumeaux, le même âge, la même taille, la même manière d'occuper l'espace l'un pour l'autre. Lui, un pull en laine sur un jean, des cheveux auburn dressés dans tous les sens, des taches de rousseur semées sur les joues. Elle, des boucles brunes qui n'obéissent à aucune peigne du monde, des baskets à paillettes qui ba
RupertElle est là, et le couloir n'existe plus.Je l'avais préparée, cette rencontre, sans le savoir : toutes les nuits de ces cinq ans, j'ai répété quelque chose dans le noir, des phrases, des versions, le grand discours et le petit, celui où je m'explique et celui où je m'effondre. Et voilà que la vraie femme se tient à cinq mètres, une pile de dossiers contre la blouse, et toutes mes phrases me regardent depuis la rive opposée sans trouver de bateau.Elle est plus belle. C'est la première chose, indécente, brutale : plus belle. Le temps a pris son visage et l'a dessiné au trait, comme un sculpteur qui enlève ce qui ne sert pas. Elle est plus froide aussi, ça vient d'elle en une seconde, la température d'une salle de bloc, une propreté qui protège. Et plus forte. Ça, c'est la chose qui me tue : je le lis dans sa colonne, dans son chignon, dans la façon dont elle tient le monde contre elle avec deux mains et ne demande rien.Ses yeux passent sur moi comme un scanner. Puis je les voi







