LOGINIl se penche, il m'embrasse, un baiser rapide, un baiser volé, un baiser d'adieu, ses lèvres sont froides, elles goûtent la pluie, elles goûtent les larmes, elles goûtent la fin, et je ferme les yeux, je ferme les yeux pour graver ce baiser dans ma mémoire, pour ne jamais l'oublier, pour ne jamais oublier ce que c'est que d'être aimée, même si ce n'est que pour quelques secondes, même si ce n'est que pour un adieu.
Puis il part.
Il part, sans un mot, sans un regard, sans un adieu, il part, il marche, il s'éloigne, il disparaît, dans la nuit, dans la pluie, dans le silence, et je le regarde partir, je le regarde s'éloigner, je le regarde disparaître, et je ne bouge pas, je ne crie pas, je ne cours pas, je reste là, immobile, sous la pluie, à regarder l'homme que j'aime s'en aller pour toujours.
Je reste.
Je reste seule, sur le trottoir, sous la pluie, avec un test de grossesse dans la main, six semaines, deux traits, deux vies, et un père qui vient de partir, pour toujours, pour toujours, pour toujours.
Le test tombe.
Il tombe sur le trottoir mouillé, il atterrit dans une flaque, l'eau éclabousse mes chaussures, mes chaussures à moi, des chaussures à trente livres, des chaussures qui ont marché dans la boue, des chaussures qui connaissent la rue, et je regarde le test, je regarde les deux traits, je regarde ma vie, je regarde tout, et je ne pleure pas, pas encore, pas maintenant, pas comme ça, parce que si je pleure maintenant, je ne m'arrêterai plus, si je pleure maintenant, je vais m'effondrer, si je pleure maintenant, je vais mourir.
Je ramasse le test, je le serre dans ma main, je le serre si fort que mes ongles s'enfoncent dans ma paume, je le serre comme si je pouvais le briser, comme si je pouvais briser tout ça, comme si je pouvais briser le monde, comme si je pouvais briser ma vie, et je ne le brise pas, je le garde, je le garde précieusement, parce que c'est tout ce qu'il me reste, c'est tout ce que j'ai, c'est tout ce que je suis.
Puis je rentre.
Je marche, sous la pluie, jusqu'à mon appartement, un petit studio à Earl's Court, un appartement que je loue avec mes économies, un appartement que je partage avec personne, un appartement vide, comme moi, comme ma vie, comme mon cœur, et je marche, je marche, je marche, les yeux fixes, le cœur brisé, l'âme en miettes, et je ne sens plus la pluie, je ne sens plus le froid, je ne sens plus rien, je suis engourdie, je suis vide, je suis morte.
J'ouvre la porte, je ferme la porte, je m'effondre.
Je m'effondre par terre, dans l'entrée, sur le parquet froid, je m'effondre et je pleure, je pleure comme je n'ai jamais pleuré, je pleure comme une enfant, je pleure comme une femme, je pleure comme une mère, je pleure pour lui, je pleure pour moi, je pleure pour eux, pour les deux vies qui grandissent en moi, pour les deux vies qui n'auront pas de père, pour les deux vies qui n'auront que moi, et je pleure, je pleure, je pleure, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de larmes, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de douleur, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien.
Je pleure toute la nuit.
Le lendemain, je pars pour Édimbourg.
Sans un mot, sans une lettre, sans un appel.
Je pars, pour toujours.
SiennaJe sors de la clinique.Il est là, devant moi, Rupert, cinq ans plus tard, cinq ans depuis cette nuit, cinq ans depuis ce trottoir, cinq ans depuis ce test, cinq ans depuis tout, et je le regarde, je le regarde comme si je le voyais pour la première fois, comme si je ne l'avais jamais vu, comme si je ne le connaissais pas, et pourtant je le connais, je connais chaque parcelle de son visage, chaque inflexion de sa voix, chaque geste de ses mains, je connais tout de lui, et lui, il ne connaît rien de moi, il ne sait pas que je porte ses enfants, il ne sait pas que j'ai souffert, il ne sait pas que j'ai pleuré, il ne sait rien.Il est là, plus beau, plus triste, plus tout, il me regarde, je le regarde, le temps s'arrête, le monde s'arrête, tout s'arrête, et je me dis que c'est impossible, que ce n'est pas possible, que je rêve, que je délire, que je perds la raison, mais c'est réel, c'est bien réel, il est là, devant moi, et je ne peux pas fuir, je ne peux pas me cacher, je ne peu
RupertJe fouille.Je fouille dans les affaires de mon père, je fouille dans les tiroirs, je fouille dans les souvenirs, je fouille dans tout, je cherche, je cherche quoi, je ne sais pas, je cherche, c'est tout, je cherche, et je me dis que je suis pitoyable, que je suis pathétique, que je fouille dans la vie de mon père comme un voleur, comme un traître, comme un lâche, mais je continue, je continue parce que je dois savoir, parce que je dois comprendre, parce que je dois tout.Je trouve une photo, une vieille photo, une photo en noir et blanc, une photo de ma mère, elle est jeune, elle est belle, elle est heureuse, à côté d'elle, un homme, grand, élégant, les cheveux blancs, les yeux bleu-gris, les yeux de Rupert, non, les yeux de moi, les yeux de mon père, non, les yeux de cet homme, et je regarde cette photo, je regarde cet homme, je regarde ces yeux, et je me dis que c'est impossible, que ce n'est pas possible, que je rêve, que je délire, que je perds la raison.Je regarde la pho
RupertSix mois.Six mois pour sauver l'entreprise, six mois pour sauver le nom, six mois pour sauver tout, six mois, c'est tout ce qu'on a, c'est tout ce qu'on aura, c'est tout, et je me dis que c'est impossible, que c'est irréaliste, que c'est fou, mais je me dis aussi que je n'ai pas le choix, que je dois essayer, que je dois me battre, que je dois tout donner, parce que c'est ça être un Ashford, parce que c'est ça être un homme, parce que c'est ça être tout.Mon père est assis à côté de moi, il ne dit rien, il ne dit jamais rien, il attend, il attend que je parle, il attend que je trouve une solution, il attend que je sauve tout, comme toujours, comme chaque fois, comme chaque jour, et je me dis que je le hais, que je le hais de me mettre cette pression, de me mettre ce poids, de me mettre tout, mais je me dis aussi que c'est mon rôle, que c'est ma place, que c'est ma destinée.— Blackwood, dis-je.— Blackwood ?— Lord Henry Blackwood. Il est prêt à investir.— Combien ?— Cinquan
RupertJe ne dors plus.Je ne dors plus depuis cinq ans, je ne dors plus depuis cette nuit, je ne dors plus depuis elle, je ne dors plus depuis tout, et je me demande comment j'ai fait pour survivre, comment j'ai fait pour tenir, comment j'ai fait pour ne pas sombrer, parce que chaque nuit, chaque putain de nuit, je revois son visage, j'entends sa voix, je sens son parfum, et je me réveille en sueur, le cœur battant, l'âme en miettes, et je me dis que je ne mérite pas de dormir, que je ne mérite pas de vivre, que je ne mérite rien.Je suis dans mon bureau, le bureau de mon père, le bureau des Ashford, le bureau de l'empire, le bureau de tout, et je regarde les chiffres, les pertes, les dettes, les mensonges, tout, je regarde tout, et je me dis que c'est ça ma vie maintenant, des chiffres, des pertes, des dettes, des mensonges, et je me dis que je n'ai que ce que je mérite, que j'ai tout gâché, que j'ai tout perdu, que je ne suis qu'un lâche, un moins que rien, un homme brisé.— Rupert
SiennaJe me souviens.Je me souviens de tout, la douleur, la peur, le silence, la solitude, tout, je me souviens de tout, comme si c'était hier, comme si le temps ne s'était pas écoulé, comme si rien n'avait changé, et pourtant tout a changé, tout a changé depuis ce jour, depuis ce moment, depuis cette seconde où j'ai vu leurs visages pour la première fois.J'étais à Édimbourg, seule, enceinte, de six mois, je marchais dans les rues, je marchais sous la pluie, la pluie d'Écosse, la pluie de ma mère, la pluie de mon pays, je marchais, je marchais, je marchais, et je me disais que je n'y arriverais jamais, que je n'étais pas assez forte, que je n'étais pas assez courageuse, que je n'étais pas assez tout, et pourtant j'y suis arrivée, pourtant j'ai tenu bon, pourtant j'ai survécu.Je suis entrée à l'hôpital, le 12 septembre 2020, à 14 heures, j'ai accouché, à 14 heures 12, Oliver, à 14 heures 24, Poppy, deux bébés, deux vies, deux amours, et je les ai tenus dans mes bras, je les ai rega
SiennaLa clinique est impressionnante, c'est un bâtiment en pierre de Portland, cinq étages, des fenêtres immenses, des colonnes, des marches, tout ce qu'il faut pour impressionner les patients riches, tout ce qu'il faut pour me rappeler que je ne suis pas à ma place, tout ce qu'il faut pour me rappeler d'où je viens, et je monte les marches, une par une, lentement, comme si chaque marche me rapprochait de ma nouvelle vie, comme si chaque marche me rapprochait de mon destin, comme si chaque marche me rapprochait de tout.Je pousse la porte, je respire, je suis là, pour eux, pour moi, pour nous, et je regarde autour de moi, je regarde ce hall immense, ces murs blancs, ces sols brillants, ces plantes vertes, tout est parfait, tout est luxueux, tout est intimidant, et je me dis que je ne suis pas à ma place, que je ne mérite pas tout ça, que je ne suis qu'une petite Écossaise qui a travaillé dur pour arriver ici.— Dr Hartley ?Une femme m'attend, la quarantaine, les cheveux roux, court







