LOGINPourquoi. Parce que la femme qui était dans les glaces des Vane n'était plus moi, elle était leur fabrication : la coiffure qu'on m'imposait, le teint que la fatigue me faisait, le sourire qu'on me demandait, la prune, le gris. Chaque miroir de cette maison était un petit écran avant l'heure, une répétition du gala : ce qu'on vous montre de vous, pour que vous finissiez par le croire. Alors j'ai décidé, un matin, sans en parler à personne, sans même me le formuler : je ne me regarderai plus dans leurs glaces. Ma figure m'appartient. Ils ne la verront plus, même reflétée, même par moi. Je me la suis soustraite. C'était la seule chose que je pouvais leur soustraire encore.Et ce matin, Alexandre m'envoie un miroir.Je comprends ce qu'il veut dire. Je comprends même que c'est juste, que c'est le moment, que toute sa stratégie tient dans ce paquet : tu ne peux pas devenir quelqu'un d'autre sans avoir d'abord revu celle que tu es. Tu ne peux pas changer de visage sans avoir regardé le tien
Il me regarde. Je ne tremble pas. C'est vrai, et c'est pire que tout : je ne tremble pas, parce que quelque part entre la rivière et cette table, mon corps a compris que le tremblement était un luxe de femme vivante, et que la femme que je suis en train de devenir n'a pas de luxe. La colère est là, je la sens, mais elle a changé de nature : ce n'est plus le feu de la robe rouge, ce n'est plus la brûlure sous l'eau. C'est une colère froide, infiniment froide, la température exacte de la rivière de novembre, et elle s'est installée quelque part en moi comme un lac souterrain, et je sais qu'elle ne bougera plus, qu'elle ne s'évaporera pas, qu'elle attendra le jour, fût-ce dans deux ans, fût-ce dans dix, où elle servira.— Elle lui tient la main, dis-je. Est-ce que Léonore sait qui est cette femme ?— Non, dit Alexandre. Enfin, notre contact dit que la présentation a été faite sous un faux prénom. Une dame amie de grand-mère. Léonore a été polie. Léonore est polie avec tout le monde, tu l
Isadora Alexandre part à treize heures vingt pour le train de quatorze heures. À treize heures dix-neuf, il fait une chose que je ne lui ai jamais vue faire : il s'arrête sur le seuil de la bibliothèque, son sac bouclé, son manteau sur le bras, et il revient sur ses pas. — J'ai failli oublier quelque chose, dit-il. Mais il ment. Je le sais immédiatement, parce que je connais maintenant la mécanique de mon cousin : Alexandre n'oublie rien. Alexandre reporte. Il y a une différence, et la différence est écrite sur son visage, ce petit raidissement de la mâchoire, ce regard qui ne fuit pas mais qui se prépare. Il sort de la poche intérieure de sa veste un rectangle cartonné, fin, de la taille d'une carte postale, et il le pose sur la longue table, face cachée, comme on pose une carte qu'on n'ose pas jouer. — Ça, dit-il, ce n'est pas moi qui te le donne. C'est un contact. Un homme que nous avons, qui est en position de voir certaines choses. Il l'a prise vendredi. Il l'a fait passer h
Isadora Dimanche matin, Alexandre étale les papiers sur la longue table de la bibliothèque. Ce n'est pas un cérémonial, c'est même tout le contraire, et c'est pour cela que j'ai confiance : deux feuilles, un stylo, et mon cousin qui dit, avec sa voix de gouverneur de petite province : — Lis tout. Pose des questions. Si tu ne comprends pas une ligne, on la réécrit. Si tu n'es pas d'accord avec un mot, on le change. Ce document est le seul que tu signeras tant que tu es morte. Alors autant qu'il soit parfait. C'est un mandat. Rédigé à la main, pas tapé, pas imprimé : écrit à la main par le juge Édouard dont Alexandre a parlé, dans une écriture si régulière qu'elle semble gravée. Un mandat de protection et de surveillance, par lequel je confie à Alexandre Meunier, mon cousin, la charge de veiller à distance sur mes enfants, Léonore et Théo Vane, tant que je serai dans l'impossibilité légale de le faire moi-même. Je lis tout. D
Isadora — Explique, dis-je. Il revient s'asseoir. Il verse le café, deux tasses, il sert la mienne d'abord, il a pris les manies de cette maison en une semaine, ou peut-être les avait-il toujours et je ne le connaissais pas. Puis il parle, lentement, comme un homme qui a mûri cette réponse sur l'autoroute, entre Paris et Beaune, et qui sait qu'elle va me déplaire : — L'invisibilité, Isadora, c'est ce que tu demandes parce que c'est ce que tu as appris. Douze ans chez eux t'ont appris que ta seule survie était de n'être pas vue, ne pas faire de bruit dans les escaliers, ne pas faire de scène, ne pas forcer la porte de la chambre de Théo, s'asseoir dehors, compter, attendre. Tu es devenue la meilleure invisible d'Europe. Et c'est vrai que ça t'a sauvée : s'ils t'avaient crue dangereuse, ils t'auraient éliminée plus tôt, et plus proprement. Ton invisibilité est la raison pour laquelle tu es vivante. — Alors. —
Reste la deuxième colonne. Je la rouvre, vierge, sous le même titre, parce que le titre était juste et que seule sa matière change : Ce que je dois devenir. Et en dessous, lentement, avec l'encre qui a survécu à l'eau noire : Non plus : quelqu'un qui paraît. Quelqu'un qui est. Non plus : quelqu'un qu'on remercie devant quatre cents personnes. Quelqu'un que quatre cents personnes ne pourront plus oublier, mais pour d'autres raisons. Non plus : une femme qui survit à la nuit. Une femme qui possède le matin. Je m'arrête. Je relis. Et alors seulement, je comprends ce qu'Étienne m'a dit le premier soir, ce que je n'avais pas compris : on n'écrit pas de la même main selon qu'on surveille ou qu'on prépare. C'est vrai. Je viens de le vérifier sur le papier : ma main a changé. Les lettres sont les miennes, mais elles se tiennent autrement, plus droites, plus larges, avec des pleins qui n'ont plus







