MasukSa voix est ferme, décidée, presque militaire. Elle énonce un plan de bataille, et je l'écoute, abasourdie, soulagée, terrifiée. Tout s'accélère. Tout devient concret. Je ne suis plus en train de ruminer des envies de fuite, des fantasmes d'évasion. Je suis en train de partir. Vraiment. Maintenant. Ce soir.
— Il va s'effondrer, dis-je, presque pour moi-même. Il va pleurer, supplier, promettre qu'il
Mais ce soir, je ne fuirai pas. Ce soir, je resterai, une fois de plus, prisonnière de mes contradictions, otage de mes sentiments. Ce soir, je veillerai sur son sommeil, et je l'aimerai, et je le haïrai, en silence. Et demain, peut-être, la haine gagnera. Ou peut-être l'amour. Ou peut-être ni l'un ni l'autre. Peut-être qu'un jour viendra où je ne sentirai plus rien. Où je serai définitivement anesthésiée, vidée, morte à l'intérieur. Et ce jour-là, peut-être, je serai enfin libre. Ou peut-être que je serai définitivement prisonnière. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne sais rien.Je regarde la nuit qui s'épaissit derrière les verrières, et j'attends. Quoi ? Je ne sais pas. Un signe. Une révélation. Un sursaut. Une force venue d'ailleurs qui me pousserait à me lever, à prendre mon manteau,
ÉlisaJe le hais. Ces trois mots, je les tourne et les retourne dans ma tête, comme des cailloux polis par la mer, comme des poisons qu'on hésite à boire. Je le hais. C'est la première fois que je me l'avoue aussi clairement, aussi brutalement, sans euphémismes, sans circonvolutions, sans excuses. Je le hais. Et en même temps, je l'aime. Et ce paradoxe est en train de me déchirer de l'intérieur, de me consumer, de me réduire en cendres.La haine est venue lentement. Elle s'est infiltrée dans les fissures de mon amour, comme l'eau s'infiltre dans les failles d'un rocher, et elle a creusé, élargi, approfondi. Chaque humiliation, chaque mensonge, chaque manipulation a ajouté une goutte de haine. Chaque nuit sans sommeil, chaque larme versée, chaque renoncement a nourri cette plante vénéneuse qui pousse dans les ténèbres de mon c&
Et j'ai promis. Comme toujours. Parce qu'on ne refuse rien à un enfant qui pleure. Parce qu'on ne dit pas non à un homme brisé qui vous supplie. Parce que sa détresse est plus forte que ma volonté, plus forte que ma raison, plus forte que mon instinct de survie. J'ai promis, et j'ai senti le piège se refermer un peu plus. Une promesse de plus. Une chaîne de plus. Un serment qui m'engage et qui ne l'engage à rien.La journée a continué dans cette étrange douceur. Adrien est resté près de moi, chose rare, lui qui passe d'habitude ses journées dans l'atelier. Il m'a préparé le petit-déjeuner, m'a apporté un plateau au lit avec des croissants, du jus d'orange frais, une rose cueillie sur la terrasse. Il m'a parlé doucement, de tout et de rien, de son enfance, de ses souvenirs, de ses rêves. Il m'a montré des photos de lui p
Je pense à ce que Sophie m'a dit, la dernière fois qu'on s'est parlé. Tu es en train de disparaître, Élisa. Tu es en train de t'effacer. Bientôt, il ne restera plus rien de toi. Et si tu continues comme ça, un jour tu te réveilleras et tu ne sauras même plus qui tu es. Ce jour est arrivé. Je me suis réveillée ce matin, et je ne sais plus qui je suis. Une journaliste qui n'écrit plus. Une artiste qui ne peint plus. Une femme qui n'existe plus que dans le regard d'un homme qui ne la voit pas vraiment, qui ne voit en elle que son propre reflet, sa propre création, sa propre propriété.Le pire, c'est que je ne peux m'en prendre qu'à moi-même. C'est moi qui ai accepté, pas après pas, compromis après compromis, de m'effacer. C'est moi qui ai rangé mes pinceaux, fermé mes carnets, éteint mon ordinateur. C'es
ÉlisaIl fut un temps où j'écrivais. Il fut un temps où les mots coulaient de moi comme l'eau d'une source, clairs, vifs, impétueux. Je me souviens de cette femme que j'étais, penchée sur son clavier, les doigts volant sur les touches, le regard brillant, le cœur battant. Je me souviens de l'ivresse des articles bouclés à l'aube, de la fierté des enquêtes publiées en une, de la joie pure de trouver la phrase juste, le mot exact, la formule qui fait mouche. Cette femme-là existe encore quelque part, enfouie sous les décombres, prisonnière d'une geôle dont elle ne sait plus comment s'évader. Mais elle se tait. Depuis des semaines, elle se tait.Ce matin, je me suis assise devant mon ordinateur pour la première fois depuis longtemps. Une impulsion soudaine, un sursaut de volonté, une révolte minuscule contre l'an&eac
Un soir, je lui demande si je peux inviter Sophie. Juste une soirée. Juste pour voir quelqu'un d'autre que lui, respirer un autre air, entendre une autre voix. Il pose sa fourchette, s'essuie les lèvres avec sa serviette, et me regarde avec une douceur empoisonnée.— Tu sais ce que je pense de Sophie.— Je sais. Mais c'est mon amie. Ma seule amie. J'ai besoin de la voir.— Tu n'as pas besoin d'elle. Tu m'as, moi. Je te suffis. Nous nous suffisons.— Personne ne peut suffire à personne, Adrien. C'est une illusion. Une illusion malsaine.— Malsaine ? Tu trouves notre amour malsain, maintenant ?— Ce n'est pas ce que j'ai dit. J'ai dit que l'idée qu'une seule personne puisse suffire à une autre est malsaine. Nous avons besoin des autres. De la société. Du monde extérieur.— Le monde extérieur est dangereux. Le mon
ÉlisaLa dispute a éclaté pour un rien. Un grain de sable dans l'engrenage de notre quotidien. Un retard de vingt minutes, une excuse maladroite, un soupçon dans son regard. Et soudain, c'est l'explosion. Pas une petite dispute domestique, pas une
J'ai supprimé le message. Je l'ai effacé définitivement, sans lui en parler, sans lui laisser le choix. Elle ne l'a jamais su. Elle a raté la conférence, elle s'est excusée platement auprès de son patron, elle s'est demandé pou
AdrienElle est fatiguée. Je le vois bien. Depuis quelques semaines, elle a les traits tirés, les yeux cernés de mauve, cette lassitude dans le regard qu'elle essaie de cacher derrière des sourires de façade mais qui transparaît malgr&
Sa voix n'est pas accusatrice. Elle est triste, plutôt. Résignée. Comme si elle avait l'habitude, maintenant. Comme si elle savait que chaque moment passé avec moi est un moment volé à Adrien, un moment qu'il me reprochera peut-être, un







