LOGINReinhart
La première séance, je la regarde comme on regarde un piège.
Le cabinet est trop propre. Trop beige. Des plantes vertes partout, des coussins moelleux, une musique douce qui sort d'enceintes invisibles. Ça respire le calme, la bienveillance, l'écoute. Tout ce que je déteste.
À côté de moi, Eira est calme. Plus calme que moi. Ses doigts jouent avec la frange d'un coussin, mai
Je traverse la ville à pied. La pluie fine, celle qui n'aboie pas mais qui mord, s'infiltre dans mon sweat, colle à ma peau. Les rues sont désertes. Quelques voitures, un chat qui traverse, un couple qui rentre en titubant.Je marche vite. J'ai besoin de bouger, de sentir mes muscles, de m'épuiser. L'adrénaline du mariage – ou plutôt la peur, la vraie, celle qui vous tord les entrailles – me pousse en avant.J'arrive chez elle en vingt minutes. La lumière est allumée.Bien sûr qu'elle est allumée. Elle non plus ne dort pas.Je toque. Pas trop fort, juste assez pour qu'elle entende.La porte s'ouvre. Elle est en robe de chambre, les cheveux en bataille, les pieds nus. Ses yeux sont cernés. Elle n'a pas dormi non plus.— Je croyais qu'il ne fallait pas se voir, elle dit.— Je m'en fous.— Moi aussi.Elle s
Le soir de l'enterrement de vie de garçon, je suis seule.Assise sur le canapé, un plaid sur les jambes, un film qui tourne en boucle sans que je le regarde vraiment. Les sushis sont froids. Le thé aussi. Je n'ai faim de rien.Mon téléphone vibre.Un message de Bastian.— « C'est nul. Je m'ennuie. Ils parlent que de foot. »Je ris. Il est le seul à pouvoir me faire rire quand je suis triste.— « Reste. Profite. Tu n'auras plus jamais l'occasion d'être con entre mecs. »— « Je préférerais être con avec toi. »— « Tu le seras. Toute ta vie. Maintenant bois un coup et arrête de m'écrire. »— « Oui madame. »Je repose le téléphone.Le silence est là, autour de moi. Pas de voix, pas de mortes. Juste le silence.C'est
Eira---Je n'avais jamais imaginé mon mariage.Quand on passe son enfance à entendre les morts, à voir des visages décomposés dans son sommeil, à sentir l'odeur de la terre humide et du formol dans ses rêves, on n'a pas vraiment le temps de rêver à une robe blanche et à une église pleine de fleurs.Le mariage, c'était pour les autres. Les normaux. Ceux qui ne portaient pas le poids des âmes perdues. Ceux qui pouvaient dormir sans cauchemars. Ceux qui n'avaient jamais senti une main morte leur caresser la joue dans l'obscurité.Et pourtant, me voilà.Debout devant un miroir à trois pans, dans une boutique qui sent la lavande et le vieux tissu. Une vendeuse souriante, des aiguilles plein les mains, fait glisser une robe sur mes épaules. Son nom est Élodie. Elle a la trentaine, des taches de rousseur, et elle est tellement
Eira---Il est nerveux. Je le vois depuis ce matin.Il tourne en rond dans l'appartement. Il regarde sa montre toutes les deux minutes. Il ouvre et referme son téléphone sans raison. Il a bu trois cafés d'affilée, ce qui est mauvais pour son estomac et pour son humeur.Je lui demande ce qui ne va pas.Il me dit que rien.Je sais que c'est un mensonge. Je le connais, maintenant. Je connais chaque pli de son visage, chaque variation de sa voix. Il a un tic quand il ment – il se passe la main dans les cheveux, vers la gauche. Il vient de le faire.Mais je ne le pousse pas. Certains secrets doivent garder leur mystère.— On va se promener ? il demande soudain, comme s'il venait de prendre une décision.— Où ça ?— Près du canal. Là où on est allés… tu sais.Je sais. Le square. Notre
Ma gorge se serre. Je ne veux pas parler de ça. Pas ici. Pas devant Eira. Pas devant ce psy aux yeux trop doux qui va noter tout ce que je dis sur son carnet, l'analyser, le décortiquer.— Je crois qu'on va s'arrêter là pour aujourd'hui, dit le docteur Martin, comme s'il lisait dans mes pensées. C'était une bonne première séance. On ira plus profond la prochaine fois, si vous êtes d'accord.Je hoche la tête, soulagé. Eira me prend la main, me serre les doigts. On se lève, on remercie, on sort.Dans la rue, l'air est frais. La lumière est basse, dorée. La ville est belle, ce soir. Presque paisible.— Ça va ? elle demande.— Je ne sais pas. C'était… étrange.— Étrange comment ?— Étrange de dire des choses que j'ai jamais dites à personne.&mdas
ReinhartLa première séance, je la regarde comme on regarde un piège.Le cabinet est trop propre. Trop beige. Des plantes vertes partout, des coussins moelleux, une musique douce qui sort d'enceintes invisibles. Ça respire le calme, la bienveillance, l'écoute. Tout ce que je déteste.À côté de moi, Eira est calme. Plus calme que moi. Ses doigts jouent avec la frange d'un coussin, mais son visage est détendu. Elle a posé sa veste sur ses genoux, comme pour se protéger. De quoi ? De moi, peut-être. De ce que je vais devenir dans cette pièce.— T'as peur ? elle me demande.— Non.— Tu mens.— Un peu.— Tu veux qu'on parte ?— Non. Je veux en finir.Le docteur Martin entre. Un homme d'une soixantaine d'années, barbe grise taillée court, regard dou
EiraLe silence n’existe pas.C’est un mensonge des gens normaux, de ceux qui n’entendent pas.Même ici, dans cette chambre d’hôtel qui sent la poussière et le chlore, le monde est un vacarme. Ce n’est plus l’écho des morts, ces murmures lointains et persistants qui ont été le fond sonore de ma vie
BastianJe recule jusqu’à la porte, les yeux brûlants.Le corps de Vaneau commence à être encerclé par les flammes. Ses vêtements crépitent. Je détourne le regard.Je ne veux pas voir. Je ne veux pas savoir si, au moment où le feu touche sa chair, quelque chose dans ses yeux vitrifiés reconnaît la
BastianLa lumière s’éteint.D’un coup.Les lignes au mur ne sont plus que des tracés sombres, inertes. Le silence retombe, lourd, assourdissant après le vacarme des âmes.Les reliques sur les étagères, dans l’atelier, ont changé. La cire semble terne, fissurée. Les expressions figées paraissent so
BastianLa porte de ma cellule est ouverte.Il est là, devant moi.Vaneau.Le scalpel tient dans sa main comme un stylo, naturel, anodin. Il avance d’un pas mesuré, ses yeux pâles dissèquent mon visage. Il ne voit pas un homme. Il voit un matériau. Une émotion à extraire.— La colère doit être la d



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