Mag-log inLe tilleul de la porteLe trente et un décembre, à la tombée de la nuit, Capucine retourna devant la maison de la grande table, où, trois mois plus tôt, elle avait planté le petit tilleul. Il avait survécu à l'automne, aux premiers gels, aux fortes pluies. Ses deux petites feuilles brunes s'étaient détachées une à une, laissant à nu un rameau mince, droit, têtu.— Il est sec, dit Lucas, qui l'accompagnait.— Il dort.— Tu en es sûre ?— C'est comme ça pour tous les tilleuls en hiver.— Il ne reviendra pas ?— Il reviendra.— Quand ?— Au printemps, dit Capucine. Il faut juste attendre.— Tu es patiente.— J'ai de l'entraînement.Elle s'accroupit, passa un doigt sur l'écorce lisse. Le froid mordait ses doigts. Autour d'eux, le jardin était silencieux, étincelant de givre, d'une blancheur presque irréelle.— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Lucas.— Je lui parle.— Et tu lui dis quoi ?— Que je suis là. Que je reviendrai.— Il t'entend ?— Je ne sais pas.— Alors pourquoi lui parler ?—
Les sept ans de GabrielLe vingt-six décembre, Gabriel eut sept ans. Il avait demandé, pour son anniversaire, une chose très précise : « Un jour sans écran, sans bruit, avec tout le monde à la maison. » Camille, un peu déconcertée, avait accepté.— Tu es sûr ? lui avait-elle demandé. Pas de jeux, pas de musique ?— Juste des histoires, avait dit Gabriel.— Quelles histoires ?— Celles que chacun veut raconter.Le matin, dès huit heures, tous les membres de la famille, y compris Julien, installé dans son fauteuil devant la cheminée, se retrouvèrent dans le grand salon. Dehors, une neige légère recouvrait le jardin. Les enfants, assis en tailleur sur le tapis, écoutaient en silence.— Qui commence ? demanda Gabriel.— Toi, dit Camille. C'est ton anniversaire.— Non. Moi, je serai le dernier.— Alors qui ?— Papy Julien, dit Gabriel.— Moi ? s'étonna Julien.— Tu as des histoires de quand tu étais petit.— J'en ai quelques-unes.— Raconte celle de la grenouille.— Quelle grenouille ?— C
L'atelier d'InèsÀ la mi-novembre, la petite boutique de réparation de la maison de la grande table ouvrit officiellement ses portes, avec, au-dessus de l'entrée, une enseigne de bois sculptée par Malik : « Ici, on répare ». Inès, vêtue de sa plus belle blouse, avait passé la matinée à ranger bobines, ciseaux, épingles, boutons.— Elle ne tient pas droit, dit Fatima, en désignant l'enseigne.— Elle est volontairement un peu penchée.— Pourquoi ?— C'est une tradition de la famille, dit Inès. On ne fait rien de droit.— Hmm, dit Fatima. C'est acceptable.— Vous avez adopté le mot ?— Il est pratique.La première cliente arriva à dix heures : une vieille dame, avec un cabas rempli d'un manteau, de trois paires de chaussettes, d'une nappe brodée trouée. Elle posa le tout sur le comptoir, d'un air mi-gêné, mi-défiant.— Je ne sais pas si vous pouvez faire quelque chose.— On va regarder, dit Inès.— Le manteau a quarante ans.— Il est très beau.— Il est usé.— Il est vivant, dit Inès.—
Dix-sept ansLe quinze octobre, Capucine eut dix-sept ans. Elle avait refusé tout gâteau, toute surprise, toute fête, mais accepté, du bout des lèvres, un dîner en famille, sans invités. À dix-neuf heures, on l'attendait toujours.— Elle est en retard, dit Camille.— Elle est au lycée, dit Malik.— Il est sept heures du soir.— Elle a peut-être un cours.— Un jeudi ?— Je ne sais pas.— Ce n'est pas son genre.— Alors elle est avec Lucas.— Elle ne m'a rien dit.— Elle te dit tout, dit Malik.— Elle me dit presque tout.— Presque, répéta Malik, avec un petit sourire.À vingt heures, la porte s'ouvrit, laissant passer un souffle frais et une Capucine rouge de joie, la casquette de travers, les mains pleines de feuilles.— Désolée, désolée !— Tu es en retard.— Je sais. J'ai une bonne excuse.— Laquelle ?— Regarde.Elle ouvrit son manteau. Contre sa poitrine, enveloppé dans un foulard, un tout petit arbre, de dix centimètres, tendait ses deux feuilles vers le plafond.— C'est quoi ? d
Trois ansLe premier dimanche d'octobre, pour la troisième fois, la famille se retrouva sous le grand tilleul. Julien, dans son fauteuil, enveloppé d'une couverture à carreaux, avait été installé près du Banc de la Branche, à l'endroit exact où Noah s'était endormi trois ans plus tôt.— Tu es sûr de ne pas avoir froid ? demanda Léa.— Je suis très bien.— Tu as ton bonnet ?— J'ai tout ce qu'il faut.— Et tes médicaments ?— Je les ai pris.— Alors je te laisse, dit-elle.Autour d'eux, un cercle se formait peu à peu : Camille, Malik, Gabin, Nour, Théo, Lucie, Idris, Fatima, Inès, les enfants qui jouaient dans l'herbe, le docteur Brun, invité par habitude, monsieur Lemaire, venu discrètement. Chacun avait apporté quelque chose : un plat, un bouquet, un souvenir.— Ça fait trois ans, dit Camille.— Je sais, dit Malik.— Je n'arrive pas à y croire.— Moi non plus.— Il me semble qu'hier encore…— Je sais, dit Malik. Moi aussi.— On commence ? demanda Théo.— Qui commence ?— Celui qui ve
La convalescenceL'opération se passa bien. Dix jours plus tard, Julien rentra à la maison en fauteuil roulant, une canne posée sur les genoux, le visage maigre mais les yeux vifs. Toute la famille l'attendait sur le perron, avec des banderoles que Gabriel et Noé avaient fabriquées avec des feuilles de papier et des feutres.— « Bienvenue papi », lut Léa.— C'est moi qui ai écrit, dit Gabriel, fièrement.— Il manque un « n ».— Où ?— « Bienvenue ». Il y en a deux.— Ah. Je vais corriger.— Pas la peine, dit Julien. Je suis ravi.— Vous êtes là ! cria Noé, en courant vers le fauteuil.— Doucement, dit Camille.— Je ne casse rien.— Tu risques de lui marcher sur les pieds.— Il n'a plus de jambes, dit Noé.— Il a des jambes.— Mais elles sont dans une couverture.— C'est pour se reposer.— Alors elles dorment, dit Noé, rassuré.— Elles font la sieste, dit Julien. Comme toi.— Moi je ne fais plus de sieste, dit Noé, très digne.— Alors c'est mieux pour moi.Malik et Gabin avaient aménag







