تسجيل الدخولIl hoche la tête. Il reprend son train. Et je me relève, les genoux raides, et je me dis que j'ai peut-être menti, parce que je ne suis pas sûre de vouloir aider Sabrina même si elle décidait d'arrêter. Mais ce n'est pas la question maintenant. La question, c'est Léo, et Léo est dehors, dans le froid, avec son train et ses branches mortes, et il pense aux enfants des méchants, et c'est peut-être le signe qu'il va bien, au fond, ou qu'il ira bien.Diane arrive le lendemain. Elle est venue de Montréal dans une berline noire conduite par un chauffeur qui ne descend pas de la voiture. Elle a un manteau de fourrure qui doit coûter le prix d'une petite maison, des valises en cuir, et un visage défait. Elle n'a pas mis de rouge à lèvres. C'est la première chose que je remarque. Diane sans rouge à lèvres, c'est comme une armure qui tombe.— Ève.Elle s'arrête sur le perron. Elle me regarde. Elle ne fait pas mine de m'embrasser. Elle ne fait pas mine de me serrer la main. Elle re
— Ève La lame du couteau de cuisine mord dans la chair de la tomate et j'arrête mon geste au milieu de la coupe, la main suspendue au-dessus de la planche, parce que dans le couloir une porte vient de grincer et que mon corps entier se raidit avant même que mon cerveau ait compris pourquoi. Je pose le couteau. J'essuie mes doigts sur le torchon. Je compte jusqu'à trois, et à trois je respire, et je me souviens que nous sommes au domaine, que la porte qui grince est celle de la chambre de Gabriel, et que personne ici ne veut nous faire de mal. Le domaine Castellane n'a rien à voir avec le manoir. C'est une bâtisse de pierre posée au milieu des champs, à deux heures de route de Montréal, avec un toit qui fuit au-dessus de la grange et des pommiers tordus qui n'ont pas été taillés depuis dix ans. La grand-mère Castellane y a vécu jusqu'à sa mort, et depuis, personne n'y avait mis les pieds. L'odeur de renfermé a mis trois jours à partir. Mainten
— ÈveLa route côtière s'étire au bord de l'océan, un ruban de bitume entre les falaises et les vagues. Nous roulons depuis trois jours. Nous avons traversé le Québec, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse. Nous avons dormi dans des motels, mangé dans des restaurants de bord de route, regardé le ciel changer de couleur. Léo a recommencé à parler. Pas beaucoup. Quelques mots. Quelques phrases. Mais il parle. Il pose des questions sur les vagues, sur les oiseaux, sur les bateaux. Et chaque fois qu'il parle, je sens quelque chose qui se dénoue dans ma poitrine.Nous nous arrêtons sur un point de vue, au sommet d'une falaise. L'océan est là, immense, gris-bleu, couvert de moutons blancs. Le vent souffle, fort, il nous fouette le visage, il emporte nos cheveux. Le soleil se lève à l'horizon, un soleil pâle, un soleil d'hiver, mais un soleil quand même.Léo descend de la voiture. Il avance vers le bord de la falaise, son train dans les mains. Il regarde
— ÈveLa décision est prise un matin de janvier, dans la cuisine, alors que la neige tombe encore et que le ciel est bas et gris. Gabriel est assis à la table, une tasse de café entre les mains, et il me regarde, et il dit :— On ne peut pas rester ici.Je le regarde. Je sais qu'il a raison. Je le sais depuis des semaines. Chaque coin de cette maison est un souvenir. La chambre de Léo, où il a dormi après l'enlèvement, où il a sursauté au moindre bruit. Le bureau de Gabriel, où nous avons passé des heures à attendre un appel. La cour, où les voitures de police ont stationné pendant des jours. La grille, devant laquelle Marc s'est tenu dans la neige. Tout est lié. Tout est empoisonné.— Où est-ce qu'on va ?— Je ne sais pas. Loin. Un an. Peut-être plus. On loue la maison. On confie les affaires au réseau. On part. Tous les trois. Sans destination précise.Je hoche la tête. Je regarde par la fenêtre. La neige tombe. Le monde e
— ÈveLéo ne parle plus. Pas un mot. Pas un son. Il reste dans sa chambre, assis sur son lit, les genoux contre la poitrine, et il regarde la fenêtre. Il regarde la neige qui tombe, les branches qui craquent, le ciel qui passe du gris au noir. Il ne mange presque pas. Il ne dort presque pas. Il sursaute au moindre bruit, un volet qui claque, une voiture qui passe, une porte qui grince, et son corps se recroqueville, et ses yeux s'écarquillent, et il reste là, tremblant, pendant de longues minutes.Il ne va plus à l'école. Il refuse de voir ses amis. Il refuse de sortir de sa chambre, sauf pour aller aux toilettes, et encore, il faut que je l'accompagne, il faut que je reste devant la porte, il faut que je lui parle à travers le battant pour qu'il sache que je suis là. Il ne regarde plus son train. Son train, qu'il aimait tant, qui était sa passion, sa joie, son refuge, il ne le regarde plus. Il est posé sur l'étagère, couvert de poussière, et Léo ne le voit mê
— Ève La prison de Bordeaux est un bâtiment bas, gris, posé au bord de la rue comme une verrue. Marc en sort un matin de décembre, avec un sac en plastique qui contient tout ce qu'il possède : deux chemises, un pantalon, un rasoir, une photo de sa mère. Il a purgé sa peine. Trois ans. Il a payé pour ce qu'il a fait. Il a payé pour avoir trahi la famille qui l'avait accueilli, pour avoir ouvert la porte aux hommes de Sabrina, pour avoir laissé enlever Léo une première fois. Il a payé, et il est sorti, et il n'a nulle part où aller. Il n'a pas appelé. Il n'a pas écrit. Il est venu à pied, sous la neige, du centre-ville jusqu'au manoir, un trajet de deux heures dans le froid, et il s'est arrêté devant le portail, et il est resté là, immobile, à regarder la maison. Le gardien l'a vu. Il a appelé. J'ai regardé par la fenêtre, et je l'ai vu, et j'ai senti dans ma poitrine une chose ancienne, une chose qui ressemble à de la colère, à de la rancune,







