Masuk— ÈveLéo ne parle plus. Pas un mot. Pas un son. Il reste dans sa chambre, assis sur son lit, les genoux contre la poitrine, et il regarde la fenêtre. Il regarde la neige qui tombe, les branches qui craquent, le ciel qui passe du gris au noir. Il ne mange presque pas. Il ne dort presque pas. Il sursaute au moindre bruit, un volet qui claque, une voiture qui passe, une porte qui grince, et son corps se recroqueville, et ses yeux s'écarquillent, et il reste là, tremblant, pendant de longues minutes.Il ne va plus à l'école. Il refuse de voir ses amis. Il refuse de sortir de sa chambre, sauf pour aller aux toilettes, et encore, il faut que je l'accompagne, il faut que je reste devant la porte, il faut que je lui parle à travers le battant pour qu'il sache que je suis là. Il ne regarde plus son train. Son train, qu'il aimait tant, qui était sa passion, sa joie, son refuge, il ne le regarde plus. Il est posé sur l'étagère, couvert de poussière, et Léo ne le voit mê
— Ève La prison de Bordeaux est un bâtiment bas, gris, posé au bord de la rue comme une verrue. Marc en sort un matin de décembre, avec un sac en plastique qui contient tout ce qu'il possède : deux chemises, un pantalon, un rasoir, une photo de sa mère. Il a purgé sa peine. Trois ans. Il a payé pour ce qu'il a fait. Il a payé pour avoir trahi la famille qui l'avait accueilli, pour avoir ouvert la porte aux hommes de Sabrina, pour avoir laissé enlever Léo une première fois. Il a payé, et il est sorti, et il n'a nulle part où aller. Il n'a pas appelé. Il n'a pas écrit. Il est venu à pied, sous la neige, du centre-ville jusqu'au manoir, un trajet de deux heures dans le froid, et il s'est arrêté devant le portail, et il est resté là, immobile, à regarder la maison. Le gardien l'a vu. Il a appelé. J'ai regardé par la fenêtre, et je l'ai vu, et j'ai senti dans ma poitrine une chose ancienne, une chose qui ressemble à de la colère, à de la rancune,
— ÈveLe fourgon noir traverse le nord de l'État de New York dans la lumière blafarde de novembre. Il n'y a pas de fenêtre à l'arrière, juste une cloison de métal percée d'un judas grillagé, et à l'intérieur, attachée à un banc de fer, il y a une femme de quarante-trois ans qui porte une combinaison orange trop grande pour elle et des menottes aux chevilles. Elle ne bouge pas. Elle regarde le mur. Elle regarde le mur depuis six heures et elle n'a pas prononcé un mot, pas mangé, pas bu, et les deux agents fédéraux qui la surveillent commencent à se demander si elle n'est pas morte, ou pire, si elle n'est pas en train de préparer quelque chose.Le centre de détention fédéral de Ray Brook n'a pas de nom officiel dans les brochures. C'est un bloc de béton enfoncé dans la forêt Adirondack, entouré de barbelés et de caméras, et les gens qui y travaillent l'appellent entre eux le Congélateur. On y met les détenus qu'on veut oublier. Pas les terroristes, pas les grand
— Ève La prison est un bâtiment gris, massif, sans âme. Des murs de béton, des barbelés, des miradors. Une forteresse au milieu de nulle part, entourée de champs et de bois, loin de tout, loin de la vie. C'est là que Sabrina est détenue. C'est là qu'elle purge sa peine. C'est là qu'elle attend. Je ne suis pas allée la voir. Je ne veux pas la voir. Je ne veux pas être dans la même pièce qu'elle, respirer le même air, croiser son regard. Je ne veux pas lui donner cette satisfaction. Mais je pense à elle. Tout le temps. Chaque nuit, quand je ferme les yeux, je la vois. Je vois son sourire. J'entends sa voix. Je sens sa haine. Le réseau m'envoie des rapports. Des rapports quotidiens. Ce qu'elle fait. Ce qu'elle dit. À qui elle parle. Rien. Elle ne fait rien. Elle ne dit rien. Elle ne parle à personne. Elle est seule, dans sa cellule, et elle attend. Ce soir-là, je suis dans le bureau de Gabriel. Il est à l'hôpital, e
— ÈveL'hôpital est blanc. Blanc et froid et silencieux. Les néons bourdonnent au plafond, les civières roulent sur le linoléum, les blouses des infirmières claquent comme des drapeaux. Je suis assise dans un couloir, sur une chaise en plastique, et je regarde la porte de la chambre de Gabriel. Elle est fermée. Elle est blanche, elle aussi. Tout est blanc. Tout est froid.On m'a donné des vêtements de rechange. Un pantalon de jogging gris, un t-shirt trop grand, une paire de chaussons en papier. J'ai pris une douche. J'ai regardé l'eau qui coulait, qui devenait rose, puis rouge, puis transparente. J'ai regardé le sang qui partait, qui disparaissait dans la bonde, et je me suis dit que c'était le sang des autres. Le mien, je ne le sentais plus.Gabriel est dans la chambre. On l'a opéré. La balle a traversé le bras sans toucher l'os, sans sectionner de nerf. Il a eu de la chance. Beaucoup de chance. Il va s'en remettre. Il aura une cicatrice, une belle
Je hoche la tête. Je n'ai pas de mots. Je n'ai pas de voix. Je regarde Gabriel, je regarde Léo, et je m'assois par terre, à côté d'eux, et je prends la main de Gabriel, et je prends la main de Léo, et je reste là, immobile, à attendre.Les ambulances arrivent cinq minutes plus tard. Les sirènes hurlent, les portières claquent, les brancardiers courent. Ils se précipitent vers Gabriel. Ils regardent son bras, ils hochent la tête, ils le soulèvent, ils le posent sur un brancard. Léo ne veut pas le lâcher. Il s'accroche à sa veste, il pleure, il crie.— Je reste avec lui ! Je reste avec lui !— Léo. Ma voix est calme. Elle est douce. Elle est la voix que je prends quand je dois le rassurer. Tu vas avec ton père. Tu restes avec lui. Je vous rejoins. D'accord ?Il me regarde. Ses yeux sont pleins de larmes, mais il me croit. Il me croit toujours. Il hoche la tête. Il monte dans l'ambulance avec Gabriel. Les portières claquent. L'ambulance dém







