Mag-log inAdamMi-décembre, nuit.Trois heures dix-huit du matin. Je le sais parce que je regarde l'heure, cette fois. Je regarde l'heure toutes les six minutes environ, comme si en la regardant je pouvais la ralentir, la rattraper, la remettre à quelque part avant.Je suis chez moi. Vraie exception. Thomas a fini par exiger, sur un ton qui n'admettait pas de réplique, que je passe la nuit ailleurs qu'au bureau. Alors je suis dans mon penthouse, dans mon lit trop grand, dans un peignoir qu'elle m'avait fait acheter parce qu'elle disait que je ressemblais à « un cadre supérieur en burn-out déguisé en cadre supérieur en pleine forme », et je n'arrive pas à dormir.Je décide de faire une chose que je m'étais interdite : ouvrir la galerie photo de mon téléphone.Je scrolle. Lentement.La première photo est datée du mois de mai. Un lundi matin. Elle a mis un post-it sur mon écran d'ordinateur, un pingouin triste dessiné en trois coups
AdamMi-décembre.Il y a des hommes qui, dans le chagrin, se mettent à boire. D'autres qui courent, s'inscrivent à des marathons, transforment leur douleur en performance sportive et en tee-shirts « finisher ». D'autres qui voyagent, qui se coupent les cheveux, qui apprennent le portugais.Moi, je fais ce que j'ai toujours fait : je travaille.Travailler est ma langue maternelle. C'est le premier mot que j'ai vraiment appris, avant même « papa » ou « maman », un mot enseigné à table et corrigé au crayon rouge dans les marges de mes cahiers. Travailler, c'est fournir. Travailler, c'est mériter. Travailler, c'est se rendre juste assez indispensable pour qu'on ne puisse pas vous poser sur une étagère et vous oublier. C'est ma théologie.Alors je travaille.Mais cette fois, je travaille comme un homme qui essaie de creuser un tunnel dans un mur avec ses ongles. Sans logique. Sans stratégie. Sans les hiérarchies fines que j'
AdamDébut décembre.Le silence a plusieurs sortes.Il y a le silence du sommeil, qu'on ne remarque pas parce qu'on n'est plus là pour le remarquer. Il y a le silence des bibliothèques, poli, respectueux, un silence collectif, un silence qui a des règles. Il y a le silence de la nature, plein, un silence de forêt, de neige, de mer avant l'orage. Aucun de ces silences n'a rien à voir avec ce que j'ai maintenant dans mon bureau.Ce que j'ai dans mon bureau, c'est un silence qui a la forme d'une personne.Un silence en creux. Un silence qui dit très précisément où elle devrait être et n'est pas. Un silence de la marche entre son bureau et le mien, trois mètres, huit pas, elle mettait dix parce qu'elle traînait, qu'on n'entend plus. Un silence de la porte qui ne s'ouvre plus à seize heures trente avec cette phrase inévitable « je te ramène un café ou tu es toujours en mode je-fais-semblant-de-ne-pas-en-vouloir ? ». Un silence des ri
ScarlettFin novembre.J'ai passé quatre nuits à écrire cette lettre. Quatre nuits blanches, avec Ethan qui venait s'asseoir à côté de moi vers minuit sans rien dire, juste pour ne pas me laisser seule pendant que je choisissais les mots qui allaient m'arracher de ma propre vie.La lettre, à la fin, tient sur une demi-page. Toutes les nuits blanches du monde n'arrivent pas à faire tenir une décision comme celle-là sur plus d'une demi-page, le reste, c'est du souffle, et le souffle ne s'écrit pas.Le lundi matin, je mets ma tenue « adulte responsable », le jean noir, la chemise blanche, les bottines qui ne font pas de bruit, et je marche jusqu'au métro, et je descends au trente-huitième pour la dernière fois. Je le sais que c'est la dernière fois. Mon corps le sait. Chaque étage ressenti comme un adieu, chaque « bonjour » du gardien du hall que je grave dans une petite pièce à part.Je passe devant mon bureau sans m'y arrêter. Ma
AdamLe même jour.Je remonte au trente-huitième vingt minutes après elle. Pas tout de suite, je lui dois au moins ça, la décence d'un intervalle, le temps qu'elle atteigne son bureau, qu'elle range son visage, qu'elle refasse ses défenses. Vingt minutes assis sur du béton froid à essayer de recomposer un homme à partir des morceaux qui traînent. Ça ne marche pas très bien. J'arrive en haut avec une cravate toujours de travers, un pantalon sale sur les fesses, et cette impression d'avoir vieilli de dix ans entre deux étages.Sophie me voit sortir de la cage d'escalier. Elle ouvre la bouche. Elle la referme. Elle n'a pas besoin de mots pour me dire ce qu'elle pense de moi, ses sourcils font tout le travail. Je lui adresse un signe de tête que j'espère professionnel et qui ressemble sans doute à un signe d'excuse, et je pousse la porte de mon bureau, et je m'assois dans mon fauteuil, et je regarde la ville sans la voir.À quatorze heures,
ScarlettLe lendemain matin.Je tiens bon depuis trois semaines. Trois semaines de distance, de dignité, de « bonjour » polis, de pinceaux rangés puis ressortis, de peinture jusqu'à deux heures du matin. Trois semaines où je me répète que j'ai fait le bon choix, que je tiens la ligne, que je suis forte.Il a fallu une photo pour tout détruire.Je la vois à sept heures douze, au réveil, parce que Sophie m'a envoyé un message à six heures, « Ne va pas sur Internet », ce qui est le meilleur moyen connu de m'y envoyer immédiatement. Et la photo est là. Partout. Adam en smoking, Victoria en rouge, leurs bouches jointes, les flashs, le gala. Le titre est d'une élégance consommée, « Le retour de flamme de l'homme de glace ? »Retour de flamme. De flamme.Il y a son message aussi, envoyé hier soir, « Ce n'est pas ce que tu crois. C'est un piège. Je l'ai repoussée. Appelle-moi. Je t'en supplie. »Et je ne sais pas. Voil







