Masuk
Chapitre 1
Apolline
La musique est trop forte, ou peut-être est-ce simplement le martèlement de mon propre cœur qui résonne jusque dans mes tempes, rendant chaque note du quatuor à cordes agressive, grinçante, presque douloureuse à supporter. Je me tiens légèrement en retrait, près d'une colonne de marbre rose qui s'élève vers le plafond doré de la salle de bal, une coupe de champagne intacte à la main, les bulles mortes depuis longtemps, le liquide tiède contre mes doigts glacés. Je la garde comme on tient un bouclier, un prétexte pour occuper mes mains, pour justifier mon immobilité dans ce tourbillon de soie, de diamants et de conversations qui s'entrelacent comme des serpents élégants.
Personne ne me regarde, et c'est une chose étrange que d'être invisible au milieu d'une foule, entourée de corps qui rient, qui dansent, qui existent avec une aisance que je ne posséderai jamais, que je n'ai jamais possédée. Je suis Madame Castellano, l'épouse de l'homme le plus puissant de cette salle, et pourtant je traverse ces galas comme un fantôme traverse les murs, sans laisser de trace, sans provoquer le moindre frisson sur les épaules nues des femmes qui m'effleurent sans me voir, sans même s'excuser.
La robe que je porte est une création sur mesure, un fourreau de velours bleu nuit qui tombe jusqu'à mes pieds, incrusté de minuscules cristaux qui scintillent à chaque mouvement comme une traînée d'étoiles captives dans un tissu de ciel nocturne. Le couturier a passé trois heures à genoux pour ajuster l'ourlet, les doigts tremblants, conscient de servir la maison Castellano, et je me souviens de son regard appliqué, presque dévot, comme s'il habillait une icône plutôt qu'une femme. Une robe qui coûte plus que ce que ma mère gagnait en une année de travail, posée sur ma peau comme une armure trop lourde, trop belle, trop visible pour celle que je suis réellement. L'étoffe épouse mes hanches avec une précision presque obscène, souligne ma taille, plonge dans mon dos en un décolleté vertigineux qui expose la courbure fragile de ma colonne vertébrale, et je me sens nue sous le regard des autres, même si ces regards ne s'attardent jamais.
Je devrais être habituée, après cinq années de mariage, cinq années de bals, de dîners, de vernissages, de soirées de charité où je joue le rôle silencieux de l'épouse parfaite avec une précision qui force presque le respect. Cinq années à apprendre la chorégraphie des sourires qui n'atteignent jamais les yeux, des hochements de tête polis, des poignées de main effleurées du bout des doigts. Cinq années à devenir experte dans l'art de disparaître debout, de m'effacer sans bouger, de me rendre invisible sans jamais quitter la pièce.
Une femme passe près de moi, si près que son parfum m'enveloppe, un sillage de tubéreuse et de poivre qui agresse mes narines et me donne la nausée. Elle ne s'excuse pas, elle ne m'a même pas vue, elle rejoint un groupe d'hommes qui parlent chiffres et marchés émergents, leurs voix graves tissant un filet de pouvoir au-dessus des coupes de champagne et des petits fours au foie gras. Je reconnais parmi eux Matteo, le frère cadet de mon mari, sa silhouette nerveuse, son rire qui sonne faux comme une pièce de monnaie contrefaite qu'on laisse tomber sur le marbre. Il ne m'accorde pas un regard non plus, et je me souviens de ses mots exacts, un soir d'ivresse et de franchise brutale, jetés à mon visage comme un gant de duel.
_ Tu n'es pas des nôtres, tu ne le seras jamais, tu es une parenthèse, ma chère, et les parenthèses, on les referme.
J'avais souri, j'avais hoché la tête, j'avais avalé la bile qui montait dans ma gorge, et j'étais montée me coucher en silence.
Je cherche Alexander du regard, un réflexe plus qu'un désir, comme on vérifie machinalement l'heure sur une montre arrêtée depuis longtemps. Il est là-bas, au centre d'un cercle d'hommes en costumes sombres, sa silhouette se détachant avec une netteté douloureuse sur le fond doré des boiseries. Grand, les épaules larges, une élégance naturelle qui ne doit rien aux tailleurs italiens qu'il fréquente, mais qui émane de lui comme une seconde peau, une armure de pouvoir et de certitude. Ses cheveux bruns sont coiffés en arrière, dégageant un front haut, des sourcils arqués, une mâchoire qui semble sculptée dans le marbre par un artiste cruel, trop précis dans les angles, trop parfait dans la symétrie. Ses yeux sont d'un gris tellement pâle qu'ils paraissent presque argentés sous certains éclairages, et en ce moment même, tandis qu'il parle à un sénateur dont j'ai oublié le nom, ils brillent d'une intelligence froide, calculatrice, qui ne s'embarrasse d'aucune chaleur humaine.
Il ne me regarde pas non plus, il ne m'a pas regardée de toute la soirée, et je pourrais être n'importe qui, je pourrais être absente, morte, disparue, il ne s'en apercevrait pas avant d'avoir besoin de moi pour une photographie, pour un dîner avec des investisseurs, pour jouer le rôle de la femme aimante que je ne suis plus, que je n'ai peut-être jamais été. Sa main dans le creux de mes reins, ce geste qu'il exécute avec une précision mécanique, les doigts posés juste assez fort pour guider, jamais assez pour retenir. Un code entre nous. Un simulacre d'intimité qui ne trompe personne, et surtout pas moi.
La musique change, un adagio mélancolique qui fait vibrer les violons comme des nerfs à vif, et des couples se forment sur la piste de danse, les femmes posant leurs doigts gantés sur les épaules des hommes, les mains masculines se glissant sur les tailles gainées de soie. Je regarde cette valse lente, hypnotique, et une bouffée de solitude me submerge avec une violence qui me coupe le souffle. C'est une vague glacée, familière, presque amie, qui me rappelle que je suis vivante, que sous le velours et les cristaux, sous le maquillage et le rang de perles qui enserre ma gorge comme un collier de soumission, il y a encore une femme qui saigne, qui espère, qui attend quelque chose qui ne viendra jamais.
Je voudrais pleurer, je voudrais hurler, je voudrais traverser cette salle en courant, renverser les flûtes de champagne, arracher les colliers de perles, briser les masques de ces visages trop polis, trop lisses, trop satisfaits. Mais je ne le ferai pas, parce que je suis Apolline Castellano, et que les Castellano ne font pas de scandale, ils avalent, ils encaissent, ils sourient jusqu'à ce que leurs lèvres saignent.
Alors je souris, je porte la coupe à mes lèvres, je bois une gorgée de champagne éventé qui a un goût de cendres et de résignation, et je retourne à mon poste près de la colonne, sentinelle invisible d'un empire qui ne m'appartient pas.
Une main se pose sur mon épaule, et je sursaute, manquant de renverser mon champagne, mon cœur s'emballe dans ma poitrine comme un oiseau pris au piège. Le visage de Béatrice Castellano est à quelques centimètres du mien, un masque de porcelaine fardée, des yeux noirs qui me transpercent comme deux épingles entomologistes plantées dans un papillon vivant. Ses lèvres sont peintes d'un rouge profond, presque noir, le rouge du sang ancien, des promesses tenues, des menaces murmurées dans l'obscurité des couloirs. Elle sent le lys et la poudre de riz, un parfum de vieille noblesse qui donne la nausée à force d'être capiteux.
_ Apolline, dit-elle, et la façon dont elle prononce mon nom est une insulte en soi, un mot qu'on crache sans ouvrir la bouche. Vous êtes ravissante, cette robe est une réussite.
Le compliment est un scalpel qui se glisse sous la peau sans qu'on le sente, une lame froide qui sectionne les tendons un à un. Une réussite, comme si ma beauté était un effort, un travail d'orfèvre sur une matière ingrate, et que ce soir, exceptionnellement, l'artisan avait bien fait son ouvrage.
_ Merci, Béatrice, je réponds, la voix neutre, lisse, dépourvue de toute aspérité où elle pourrait accrocher ses griffes.
Ses doigts quittent mon épaule et elle recule d'un pas, m'examinant comme on examine une pièce de mobilier avant de décider si elle a sa place dans le salon. Son regard descend le long de ma robe, s'attarde sur ma taille, remonte vers mon visage, et je me sens mise à nu, disséquée, jugée par un tribunal qui a déjà prononcé sa sentence depuis longtemps.
_ Alexander ne vous a pas accordé une danse ? demande-t-elle avec une innocence feinte, la tête légèrement inclinée, une mèche de cheveux argentés glissant sur sa joue comme un éclat de métal précieux. C'est dommage, vous devriez insister. Un mari doit danser avec sa femme, cela fait partie des choses qui se voient.
Les choses qui se voient, l'apparence, toujours l'apparence, rien que l'apparence. Le reste, le vide, le silence, la solitude, tout cela peut pourrir à l'intérieur des murs du manoir, pourvu que les façades restent impeccables, les sourires aux lèvres, les mains jointes pour les photographes.
_ Alexander est très occupé, je dis en tournant légèrement la tête vers lui, comme pour confirmer mes propres paroles.
Il est en train de rire, et son rire traverse la salle, grave, chaleureux, un rire que je n'ai pas entendu depuis des mois dirigé vers moi. La femme à côté de lui est belle, évidemment, brune, évidemment, les yeux en amande, la bouche pulpeuse, une de ces créatures que le monde des affaires produit en série, brillantes et glacées, prêtes à tout pour un regard du maître. Elle pose sa main sur son bras, un geste léger, familier, et il ne la repousse pas, il ne retire pas son bras, il continue de parler, de rire, de vivre, comme si je n'existais pas.
Béatrice suit mon regard, et un sourire mince étire ses lèvres, un sourire qui ne réchauffe rien, qui n'éclaire rien, un sourire de chat qui regarde une souris blessée se débattre dans ses pattes.
_ Il a beaucoup de travail, en effet, murmure-t-elle, et beaucoup d'admiratrices, mais vous connaissez mon fils, il est fidèle, à sa manière.
Sa manière, une fidélité de marbre, un devoir conjugal exécuté dans le noir, sans un mot, sans un geste de tendresse, des corps qui se touchent sans se rencontrer, des étreintes qui ressemblent à des adieux. Une fidélité qui est une absence, un vide, une attente perpétuelle de quelque chose qui ne viendra jamais, une fidélité qui me consume à petit feu.
Je ne réponds rien, il n'y a rien à répondre, et Béatrice hoche la tête, satisfaite de son effet, avant de s'éloigner dans un bruissement de soie et de perles qui résonne comme un glas dans le brouhaha de la salle. Elle me laisse seule avec mon champagne tiède et mon cœur qui bat trop fort contre mes côtes, comme un animal blessé qui cherche à s'échapper.
Je ferme les yeux quelques secondes, juste quelques secondes, pour échapper à la lumière, au bruit, aux regards absents qui me traversent sans me voir. Derrière mes paupières closes, je vois une autre vie, une vie où je ne suis pas une parenthèse, une vie où quelqu'un m'attend quelque part, où une main se pose sur la mienne sans calcul, sans devoir, sans arrière-pensée. Une main chaude, tremblante, vivante, une main qui me regarderait vraiment.
Quand je rouvre les yeux, Alexander est devant moi, et mon cœur s'arrête une fraction de seconde avant de repartir dans un galop désordonné. Il est apparu sans un bruit, comme toujours, sa silhouette massive interceptant la lumière des lustres, plongeant mon visage dans une ombre douce qui atténue les angles trop durs de son visage. Il tient deux coupes de champagne, et il m'en tend une, remplaçant celle que je tiens sans me demander mon avis. Ses doigts effleurent les miens, un contact électrique, furtif, qui me traverse comme une décharge et me rappelle que je suis encore vivante.
_ Tu t'ennuies, dit-il, et ce n'est pas une question, c'est un constat posé d'une voix basse qui ne s'adresse qu'à moi, une voix qui pour une fois ne parle pas chiffres ou stratégie.
Je lève les yeux vers lui, cherchant le piège, cherchant la faille dans son armure. Son visage est impassible, mais il y a quelque chose dans sa posture, une tension presque imperceptible dans la ligne de ses épaules, un pli au coin de ses lèvres qui pourrait être un sourire ou un regret. Ses cheveux sont légèrement décoiffés par la chaleur de la salle, une mèche rebelle tombant sur son front, et cette imperfection le rend étrangement vulnérable, presque humain, presque accessible.
_ Un peu, j'avoue, ma voix plus faible que je ne le voudrais, presque un murmure.
Il hoche la tête, lentement, comme s'il pesait mes mots, les soupesait, les analysait avec cette précision chirurgicale qui ne le quitte jamais. Ses doigts jouent avec le pied de sa coupe, un geste nerveux que je ne lui connaissais pas, ou que je n'avais jamais remarqué, et il inspire profondément avant de parler.
_ Je te demande pardon, dit-il, et les mots tombent entre nous comme des pierres dans une eau dormante, créant des rides qui s'élargissent, se propagent, déforment tout ce que je croyais savoir. Pour ce soir, pour les autres soirs, pour tout.
Je le regarde, interdite, mon cerveau refusant de traiter l'information. Alexander ne s'excuse jamais, Alexander ne reconnaît jamais ses torts, Alexander est une forteresse imprenable, un bloc de certitudes, un homme qui avance sans jamais se retourner. Et voilà qu'il est là, debout devant moi, vulnérable et presque doux, me demandant pardon pour des années de silence, de solitude, d'abandon.
_ Alexander, je commence, mais ma voix se brise, et je ne peux que secouer la tête, les yeux baissés, les cils humides.
Il tend la main, lente, ouverte, une main qui n'exige rien, qui ne commande pas, qui ne guide pas, une main qui invite simplement. Dans la lumière tamisée du gala, sa peau a la teinte chaude du miel, et je distingue les lignes fines de sa paume, ces chemins mystérieux que je n'ai jamais pris le temps de lire.
_ Danse avec moi, dit-il, juste une danse, pour ce soir, pour rattraper les autres soirs.
Je devrais dire non, je devrais me méfier, me protéger, me souvenir de toutes ces années de froideur, de toutes ces nuits solitaires, de toutes ces larmes versées dans l'obscurité de notre chambre conjugale. Mais je suis fatiguée, tellement fatiguée de me méfier, de me protéger, d'être forte sans relâche. Et sa main est là, ouverte, offerte, tremblant presque, et je veux y croire, mon Dieu, comme je veux y croire.
Je pose mes doigts dans sa paume, ils sont glacés, les miens, et la chaleur qui émane de lui m'enveloppe immédiatement, remontant le long de mon bras, se diffusant dans ma poitrine, dans mon ventre, dans mes jambes qui flageolent. Il referme ses doigts sur les miens, doucement, comme on tient un oiseau blessé, comme on protège une flamme vacillante du vent, et ses yeux ne quittent pas les miens.
Il m'entraîne vers la piste de danse, les couples s'écartent sur notre passage, les conversations baissent d'un ton, je sens les regards peser sur nous, curieux, surpris, certains amusés, d'autres envieux. Pour la première fois de la soirée, je suis visible. Pour la première fois depuis des années, je suis la femme d'Alexander Castellano, et tout le monde le voit.
Sa main se pose dans le creux de mes reins, exactement à cet endroit qu'il connaît si bien, mais ce soir la pression est différente, plus légère, plus chaude, plus présente. L'autre main tient toujours la mienne, nos doigts entrelacés, et je sens la pulpe de son pouce caresser le dos de ma main en un mouvement inconscient, rassurant. Mon souffle est court, irrégulier, je lutte pour ne pas trembler, pour ne pas m'effondrer contre lui, pour ne pas pleurer toutes les larmes que j'ai retenues.
La musique enveloppe nos mouvements, un air de violoncelle grave et sensuel, et nous dansons, il guide mes pas avec une précision douce, anticipant mes hésitations, comblant mes maladresses, et je me laisse porter, les yeux fermés, la tête légèrement inclinée contre sa poitrine. Je sens son cœur battre sous ma joue, un rythme solide, rassurant, vivant.
_ Apolline, murmure-t-il contre mes cheveux, et mon prénom dans sa bouche est une caresse, une prière, une promesse.
Il ne dit rien d'autre, il n'a pas besoin de dire autre chose, sa main dans mon dos, ses doigts entrelacés aux miens, son cœur qui bat sous mon oreille, tout cela parle plus fort que des mots. Je lève les yeux vers lui, et pour la première fois depuis des années, je vois autre chose que de la froideur dans son regard, je vois une lueur que je ne sais pas nommer, une chaleur que je n'ose pas qualifier, un trouble qui ressemble à s'y méprendre à de l'émotion.
La musique s'arrête, les danseurs s'immobilisent, applaudissent l'orchestre, reprennent leurs conversations. Mais Alexander ne me lâche pas tout de suite, ses doigts restent accrochés aux miens, sa main toujours posée dans le creux de mes reins, comme s'il ne pouvait pas se résoudre à rompre le contact. Puis, lentement, presque à regret, il recule d'un pas, incline la tête, et porte mes doigts à ses lèvres pour y déposer un baiser léger, presque imperceptible.
_ Bonne nuit, Apolline, dit-il. Dors bien, je te rejoindrai plus tard.
Il s'éloigne, sa silhouette avalée par la foule, et je reste seule au milieu de la piste de danse, les doigts encore chauds du contact de ses lèvres, le cœur gonflé d'un espoir idiot, dangereux, magnifique. Je remonte dans ma chambre, les jambes tremblantes, le souffle court, et je m'assois sur le bord du lit, mes doigts caressant machinalement l'endroit où ses lèvres se sont posées.
Un bruit de voix me parvient à travers la porte entrouverte du couloir, des voix masculines, graves, étouffées, mais distinctes. Je reconnais celle d'Alexander, et je me lève sans réfléchir, m'approche de la porte, l'oreille tendue, le cœur battant.
_ Alors, tu as fait ton petit numéro ? demande Matteo d'un ton ironique, presque moqueur. La danse de l'amour, le regard ému, c'était du grand art, je dois dire, elle y a cru dur comme fer.
Un silence, puis le rire d'Alexander, ce même rire que j'ai entendu tout à l'heure, chaleureux, profond, mais qui maintenant me glace jusqu'à la moelle.
_ Évidemment qu'elle y a cru, répond-il, et chaque syllabe est un coup de poignard dans ma poitrine. C'est tellement facile, un peu d'attention, quelques excuses, une danse, et elle est prête à tout me pardonner. Il fallait bien que je m'assure qu'elle n'était pas en train de vendre des informations à son père, elle est tellement prévisible.
Je ne respire plus, je ne vois plus, mes jambes se dérobent sous moi, je m'appuie contre le mur, la main plaquée sur ma bouche pour étouffer le cri qui monte dans ma gorge.
_ Et si elle est vraiment amoureuse de toi ? demande Matteo avec une pointe de cynisme dans la voix.
_ C'est encore mieux, répond Alexander d'un ton désinvolte, presque ennuyé. Elle sera d'autant plus docile, une femme amoureuse ne trahit pas, elle se donne, elle se soumet, elle pardonne.
Le silence retombe, lourd, épais, suffocant, et j'entends leurs pas s'éloigner dans le couloir, le bruit d'une porte qui se ferme, le verrou qu'on tire, et puis plus rien. Plus rien que le vide absolu, total, vertigineux, le vide qui remplace mon cœur.
Je glisse le long du mur, mes jambes incapables de me porter plus longtemps, et je m'effondre sur le sol froid de la chambre conjugale, le velours de ma robe s'étalant autour de moi comme une flaque de sang bleu nuit. Je mords ma main pour ne pas hurler, pour ne pas réveiller toute la maisonnée, pour ne pas leur offrir le spectacle de ma destruction. Tout était faux, les excuses, la danse, le baiser sur mes doigts, ce regard que j'ai cru tendre et qui n'était qu'un calcul. Tout était un test, une vérification, une stratégie pour s'assurer de ma loyauté, et j'ai dansé au bout de mes fils avec une obéissance pathétique.
Chapitre 140ÉpilogueApollineCinq ans plus tard.La maison est pleine. De rires. De cris. De vie. Léo a neuf ans. Il court dans le jardin. Avec son petit frère. Raphaël. Quatre ans. Des boucles brunes. Des yeux gris. Comme son père. Comme son frère. Comme tout. Ils jouent. Aux dinosaures. Aux voitures. Aux lions. Ils crient. Ils rient. Ils tombent. Ils se relèvent. Ils recommencent. Comme Léo. Quand il avait quatre ans. Quand il courait. Dans ce même jardin. Avec Rex. Qui est toujours là. Un peu usé. Un peu décoloré. Mais toujours là. Sur le lit de Léo. Qui n'est plus un petit lit. Mais un grand lit. Dans sa chambre. Rien qu'à lui. Avec la porte. La serrure. Le bureau. Les étagères. Le tapis rouge. Avec les fusées. Les étoiles. Les planètes. Tout. Comme promis. Comme toujours. Comme tout.Alexander est là. Dans la cuisine. Il prépare le dîner. Un poulet. Des légumes. Des pommes de terre. Il coupe. Il émince. Il assaisonne. Il goûte. Il rectifie. Il est concentré. Comme toujours. Qua
Chapitre 139AlexanderJe la regarde. Apolline. Assise dans le jardin. Sur la chaise longue. Sous le soleil. Un livre ouvert sur les genoux. Qu’elle ne lit pas. Elle regarde devant elle. Le regard perdu. Dans le vide. Dans ses pensées. Dans tout. Elle est belle. Plus belle que jamais. La grossesse commence à arrondir son ventre. Doucement. Juste un peu. Mais assez. Assez pour que je le remarque. Assez pour que je le voie. Assez pour que je l’aime. Encore plus. Si c’est possible. Encore plus.Je regarde Léo. Il court. Dans l’herbe. Avec Rex. Dans ses bras. Il rit. Il crie. Il saute. Il tombe. Il se relève. Il recommence. Il est heureux. Vraiment heureux. Comme un enfant qui a un père. Comme un enfant qui a une famille. Comme un enfant qui a tout. Et il a tout. Il a tout. Grâce à elle. Grâce à nous. Grâce à tout.Je regarde la maison. Notre maison. Vienne. La petite maison d’Éléonore. Enfin. La nôtre. Bientôt. Avec les volets bleus. Les cyprès. La lavande. Le jardin. Les fleurs. Les rir
Chapitre 138ApollineLa grossesse se passe bien. Mieux que bien. Merveilleusement bien. Je n'ai pas de nausées. Pas de fatigue. Pas de maux de dos. Rien. Juste une paix. Une douceur. Une plénitude. Que je n'avais jamais connue. Que je ne connaissais pas. Que je découvre. Jour après jour. Heure après heure. Minute après minute. Seconde après seconde.Alexander est aux petits soins. Il se lève avant moi. Il prépare le petit-déjeuner. Il fait du thé. Pas de café. Du thé. Avec du miel. Et du citron. Et des tartines. Avec de la confiture. Et du beurre. Et tout. Il me l'apporte. Au lit. Sur un plateau. Avec une fleur. Dans un petit vase. Une rose. Blanche. Ou jaune. Ou rose. Il change. Chaque jour. Une couleur différente. Une fleur différente. Un sourire différent. Mais toujours le même amour. Le même. Le nôtre._ Bonjour, ma belle._ Bonjour._ Tu as bien dormi ?_ Oui._ Tu veux quelque chose ?_ Non. Je t'ai. C'est tout.Il sourit. Un vrai sourire. Un sourire qui monte. Jusqu'aux yeux.
Chapitre 137LéoMaman et Papa m'ont appelé dans le salon. Ils avaient l'air bizarre. Sérieux. Pas fâchés. Mais sérieux. Je me suis assis sur le canapé. Entre eux. Ils m'ont regardé. Longuement. Sans rien dire. Et puis Maman a pris ma main. Et elle a parlé._ Léo, mon chéri. On a quelque chose à te dire. Quelque chose d'important._ Quoi ?_ Tu vas être grand frère.J'ai regardé Maman. Puis Papa. Puis Maman. J'ai réfléchi. Grand frère. Ça veut dire un bébé. Un bébé dans le ventre de Maman. Un bébé qui va sortir. Qui va vivre avec nous. Qui va prendre de la place. Qui va pleurer. La nuit. Tout le temps. Comme le bébé de Théo. Théo m'a dit que son petit frère pleurait tout le temps. La nuit. Le jour. Tout le temps. Et qu'il ne dormait plus. Et qu'il était fatigué. Et qu'il avait mal à la tête._ Un bébé ?_ Oui. Un bébé._ Dans ton ventre ?_ Oui. Dans mon ventre._ Il va sortir quand ?_ Dans quelques mois._ Quelques mois ?_ Oui._ Et il va pleurer ?_ Oui. Un peu. Au début._ Tout le
Chapitre 136AlexanderLe matin se lève doucement sur Vienne. La lumière filtre à travers les rideaux de la chambre, pâle, dorée, hésitante. Je suis réveillé depuis longtemps. Je regarde Apolline dormir. Elle est là, à côté de moi, sa tête posée sur l’oreiller, ses cheveux bruns éparpillés sur le tissu blanc, sa main posée sur le drap, les doigts légèrement recourbés. Elle respire lentement, paisiblement, et je pourrais rester là des heures, à la regarder, à écouter son souffle, à me dire que c’est réel, qu’elle est là, avec moi, pour toujours.Elle bouge. Un petit mouvement. Un froncement de sourcils. Elle ouvre les yeux. Lentement. Elle me voit. Elle sourit. Un sourire fatigué. Un sourire qui ne monte pas tout à fait jusqu’à ses yeux. Je le remarque. Je remarque tout, maintenant. C’est nouveau. Avant, je ne remarquais rien. Maintenant, je remarque tout._ Bonjour._ Bonjour._ Tu as bien dormi ?_ Oui. Et toi ?_ Oui.Elle s’étire. Lentement. Elle pose une main sur son ventre. Un ge
Chapitre 135ApollineLa nuit est tombée sur Vienne. Les invités sont partis. Les lumières du jardin se sont éteintes. Léo dort chez Éléonore. La maison est silencieuse. Vide. Pleine. De nous.Alexander me prend la main. Il me guide. Dans l'escalier. Jusqu'à la chambre. Notre chambre. Pour cette nuit. Pour toujours. Pour tout. La porte s'ouvre. Doucement. La pièce est plongée dans une pénombre dorée. Des bougies. Partout. Sur les meubles. Sur le rebord de la fenêtre. Sur la table de nuit. Elles dansent. Lentement. Comme des étoiles. Comme des promesses. Comme nous.Il me regarde. Sans rien dire. Il attend. Il attend que je fasse le premier pas. Comme toujours. Comme maintenant. Comme tout. Alors je le fais. Je m'approche. De lui. Tout près. Je pose ma main. Sur sa poitrine. Je sens son cœur. Qui bat. Fort. Vite. Vivant. Comme le mien._ Alexander._ Oui ?_ Ce n'est pas notre première nuit._ Je sais._ Mais c'est la plus belle._ Je sais._ Parce qu'il n'y a plus de passé. Plus de man







