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Chapitre 1
Apolline
La musique est trop forte, ou peut-être est-ce simplement le martèlement de mon propre cœur qui résonne jusque dans mes tempes, rendant chaque note du quatuor à cordes agressive, grinçante, presque douloureuse à supporter. Je me tiens légèrement en retrait, près d'une colonne de marbre rose qui s'élève vers le plafond doré de la salle de bal, une coupe de champagne intacte à la main, les bulles mortes depuis longtemps, le liquide tiède contre mes doigts glacés. Je la garde comme on tient un bouclier, un prétexte pour occuper mes mains, pour justifier mon immobilité dans ce tourbillon de soie, de diamants et de conversations qui s'entrelacent comme des serpents élégants.
Personne ne me regarde, et c'est une chose étrange que d'être invisible au milieu d'une foule, entourée de corps qui rient, qui dansent, qui existent avec une aisance que je ne posséderai jamais, que je n'ai jamais possédée. Je suis Madame Castellano, l'épouse de l'homme le plus puissant de cette salle, et pourtant je traverse ces galas comme un fantôme traverse les murs, sans laisser de trace, sans provoquer le moindre frisson sur les épaules nues des femmes qui m'effleurent sans me voir, sans même s'excuser.
La robe que je porte est une création sur mesure, un fourreau de velours bleu nuit qui tombe jusqu'à mes pieds, incrusté de minuscules cristaux qui scintillent à chaque mouvement comme une traînée d'étoiles captives dans un tissu de ciel nocturne. Le couturier a passé trois heures à genoux pour ajuster l'ourlet, les doigts tremblants, conscient de servir la maison Castellano, et je me souviens de son regard appliqué, presque dévot, comme s'il habillait une icône plutôt qu'une femme. Une robe qui coûte plus que ce que ma mère gagnait en une année de travail, posée sur ma peau comme une armure trop lourde, trop belle, trop visible pour celle que je suis réellement. L'étoffe épouse mes hanches avec une précision presque obscène, souligne ma taille, plonge dans mon dos en un décolleté vertigineux qui expose la courbure fragile de ma colonne vertébrale, et je me sens nue sous le regard des autres, même si ces regards ne s'attardent jamais.
Je devrais être habituée, après cinq années de mariage, cinq années de bals, de dîners, de vernissages, de soirées de charité où je joue le rôle silencieux de l'épouse parfaite avec une précision qui force presque le respect. Cinq années à apprendre la chorégraphie des sourires qui n'atteignent jamais les yeux, des hochements de tête polis, des poignées de main effleurées du bout des doigts. Cinq années à devenir experte dans l'art de disparaître debout, de m'effacer sans bouger, de me rendre invisible sans jamais quitter la pièce.
Une femme passe près de moi, si près que son parfum m'enveloppe, un sillage de tubéreuse et de poivre qui agresse mes narines et me donne la nausée. Elle ne s'excuse pas, elle ne m'a même pas vue, elle rejoint un groupe d'hommes qui parlent chiffres et marchés émergents, leurs voix graves tissant un filet de pouvoir au-dessus des coupes de champagne et des petits fours au foie gras. Je reconnais parmi eux Matteo, le frère cadet de mon mari, sa silhouette nerveuse, son rire qui sonne faux comme une pièce de monnaie contrefaite qu'on laisse tomber sur le marbre. Il ne m'accorde pas un regard non plus, et je me souviens de ses mots exacts, un soir d'ivresse et de franchise brutale, jetés à mon visage comme un gant de duel.
_ Tu n'es pas des nôtres, tu ne le seras jamais, tu es une parenthèse, ma chère, et les parenthèses, on les referme.
J'avais souri, j'avais hoché la tête, j'avais avalé la bile qui montait dans ma gorge, et j'étais montée me coucher en silence.
Je cherche Alexander du regard, un réflexe plus qu'un désir, comme on vérifie machinalement l'heure sur une montre arrêtée depuis longtemps. Il est là-bas, au centre d'un cercle d'hommes en costumes sombres, sa silhouette se détachant avec une netteté douloureuse sur le fond doré des boiseries. Grand, les épaules larges, une élégance naturelle qui ne doit rien aux tailleurs italiens qu'il fréquente, mais qui émane de lui comme une seconde peau, une armure de pouvoir et de certitude. Ses cheveux bruns sont coiffés en arrière, dégageant un front haut, des sourcils arqués, une mâchoire qui semble sculptée dans le marbre par un artiste cruel, trop précis dans les angles, trop parfait dans la symétrie. Ses yeux sont d'un gris tellement pâle qu'ils paraissent presque argentés sous certains éclairages, et en ce moment même, tandis qu'il parle à un sénateur dont j'ai oublié le nom, ils brillent d'une intelligence froide, calculatrice, qui ne s'embarrasse d'aucune chaleur humaine.
Il ne me regarde pas non plus, il ne m'a pas regardée de toute la soirée, et je pourrais être n'importe qui, je pourrais être absente, morte, disparue, il ne s'en apercevrait pas avant d'avoir besoin de moi pour une photographie, pour un dîner avec des investisseurs, pour jouer le rôle de la femme aimante que je ne suis plus, que je n'ai peut-être jamais été. Sa main dans le creux de mes reins, ce geste qu'il exécute avec une précision mécanique, les doigts posés juste assez fort pour guider, jamais assez pour retenir. Un code entre nous. Un simulacre d'intimité qui ne trompe personne, et surtout pas moi.
La musique change, un adagio mélancolique qui fait vibrer les violons comme des nerfs à vif, et des couples se forment sur la piste de danse, les femmes posant leurs doigts gantés sur les épaules des hommes, les mains masculines se glissant sur les tailles gainées de soie. Je regarde cette valse lente, hypnotique, et une bouffée de solitude me submerge avec une violence qui me coupe le souffle. C'est une vague glacée, familière, presque amie, qui me rappelle que je suis vivante, que sous le velours et les cristaux, sous le maquillage et le rang de perles qui enserre ma gorge comme un collier de soumission, il y a encore une femme qui saigne, qui espère, qui attend quelque chose qui ne viendra jamais.
Je voudrais pleurer, je voudrais hurler, je voudrais traverser cette salle en courant, renverser les flûtes de champagne, arracher les colliers de perles, briser les masques de ces visages trop polis, trop lisses, trop satisfaits. Mais je ne le ferai pas, parce que je suis Apolline Castellano, et que les Castellano ne font pas de scandale, ils avalent, ils encaissent, ils sourient jusqu'à ce que leurs lèvres saignent.
Alors je souris, je porte la coupe à mes lèvres, je bois une gorgée de champagne éventé qui a un goût de cendres et de résignation, et je retourne à mon poste près de la colonne, sentinelle invisible d'un empire qui ne m'appartient pas.
Une main se pose sur mon épaule, et je sursaute, manquant de renverser mon champagne, mon cœur s'emballe dans ma poitrine comme un oiseau pris au piège. Le visage de Béatrice Castellano est à quelques centimètres du mien, un masque de porcelaine fardée, des yeux noirs qui me transpercent comme deux épingles entomologistes plantées dans un papillon vivant. Ses lèvres sont peintes d'un rouge profond, presque noir, le rouge du sang ancien, des promesses tenues, des menaces murmurées dans l'obscurité des couloirs. Elle sent le lys et la poudre de riz, un parfum de vieille noblesse qui donne la nausée à force d'être capiteux.
_ Apolline, dit-elle, et la façon dont elle prononce mon nom est une insulte en soi, un mot qu'on crache sans ouvrir la bouche. Vous êtes ravissante, cette robe est une réussite.
Le compliment est un scalpel qui se glisse sous la peau sans qu'on le sente, une lame froide qui sectionne les tendons un à un. Une réussite, comme si ma beauté était un effort, un travail d'orfèvre sur une matière ingrate, et que ce soir, exceptionnellement, l'artisan avait bien fait son ouvrage.
_ Merci, Béatrice, je réponds, la voix neutre, lisse, dépourvue de toute aspérité où elle pourrait accrocher ses griffes.
Ses doigts quittent mon épaule et elle recule d'un pas, m'examinant comme on examine une pièce de mobilier avant de décider si elle a sa place dans le salon. Son regard descend le long de ma robe, s'attarde sur ma taille, remonte vers mon visage, et je me sens mise à nu, disséquée, jugée par un tribunal qui a déjà prononcé sa sentence depuis longtemps.
_ Alexander ne vous a pas accordé une danse ? demande-t-elle avec une innocence feinte, la tête légèrement inclinée, une mèche de cheveux argentés glissant sur sa joue comme un éclat de métal précieux. C'est dommage, vous devriez insister. Un mari doit danser avec sa femme, cela fait partie des choses qui se voient.
Les choses qui se voient, l'apparence, toujours l'apparence, rien que l'apparence. Le reste, le vide, le silence, la solitude, tout cela peut pourrir à l'intérieur des murs du manoir, pourvu que les façades restent impeccables, les sourires aux lèvres, les mains jointes pour les photographes.
_ Alexander est très occupé, je dis en tournant légèrement la tête vers lui, comme pour confirmer mes propres paroles.
Il est en train de rire, et son rire traverse la salle, grave, chaleureux, un rire que je n'ai pas entendu depuis des mois dirigé vers moi. La femme à côté de lui est belle, évidemment, brune, évidemment, les yeux en amande, la bouche pulpeuse, une de ces créatures que le monde des affaires produit en série, brillantes et glacées, prêtes à tout pour un regard du maître. Elle pose sa main sur son bras, un geste léger, familier, et il ne la repousse pas, il ne retire pas son bras, il continue de parler, de rire, de vivre, comme si je n'existais pas.
Béatrice suit mon regard, et un sourire mince étire ses lèvres, un sourire qui ne réchauffe rien, qui n'éclaire rien, un sourire de chat qui regarde une souris blessée se débattre dans ses pattes.
_ Il a beaucoup de travail, en effet, murmure-t-elle, et beaucoup d'admiratrices, mais vous connaissez mon fils, il est fidèle, à sa manière.
Sa manière, une fidélité de marbre, un devoir conjugal exécuté dans le noir, sans un mot, sans un geste de tendresse, des corps qui se touchent sans se rencontrer, des étreintes qui ressemblent à des adieux. Une fidélité qui est une absence, un vide, une attente perpétuelle de quelque chose qui ne viendra jamais, une fidélité qui me consume à petit feu.
Je ne réponds rien, il n'y a rien à répondre, et Béatrice hoche la tête, satisfaite de son effet, avant de s'éloigner dans un bruissement de soie et de perles qui résonne comme un glas dans le brouhaha de la salle. Elle me laisse seule avec mon champagne tiède et mon cœur qui bat trop fort contre mes côtes, comme un animal blessé qui cherche à s'échapper.
Je ferme les yeux quelques secondes, juste quelques secondes, pour échapper à la lumière, au bruit, aux regards absents qui me traversent sans me voir. Derrière mes paupières closes, je vois une autre vie, une vie où je ne suis pas une parenthèse, une vie où quelqu'un m'attend quelque part, où une main se pose sur la mienne sans calcul, sans devoir, sans arrière-pensée. Une main chaude, tremblante, vivante, une main qui me regarderait vraiment.
Quand je rouvre les yeux, Alexander est devant moi, et mon cœur s'arrête une fraction de seconde avant de repartir dans un galop désordonné. Il est apparu sans un bruit, comme toujours, sa silhouette massive interceptant la lumière des lustres, plongeant mon visage dans une ombre douce qui atténue les angles trop durs de son visage. Il tient deux coupes de champagne, et il m'en tend une, remplaçant celle que je tiens sans me demander mon avis. Ses doigts effleurent les miens, un contact électrique, furtif, qui me traverse comme une décharge et me rappelle que je suis encore vivante.
_ Tu t'ennuies, dit-il, et ce n'est pas une question, c'est un constat posé d'une voix basse qui ne s'adresse qu'à moi, une voix qui pour une fois ne parle pas chiffres ou stratégie.
Je lève les yeux vers lui, cherchant le piège, cherchant la faille dans son armure. Son visage est impassible, mais il y a quelque chose dans sa posture, une tension presque imperceptible dans la ligne de ses épaules, un pli au coin de ses lèvres qui pourrait être un sourire ou un regret. Ses cheveux sont légèrement décoiffés par la chaleur de la salle, une mèche rebelle tombant sur son front, et cette imperfection le rend étrangement vulnérable, presque humain, presque accessible.
_ Un peu, j'avoue, ma voix plus faible que je ne le voudrais, presque un murmure.
Il hoche la tête, lentement, comme s'il pesait mes mots, les soupesait, les analysait avec cette précision chirurgicale qui ne le quitte jamais. Ses doigts jouent avec le pied de sa coupe, un geste nerveux que je ne lui connaissais pas, ou que je n'avais jamais remarqué, et il inspire profondément avant de parler.
_ Je te demande pardon, dit-il, et les mots tombent entre nous comme des pierres dans une eau dormante, créant des rides qui s'élargissent, se propagent, déforment tout ce que je croyais savoir. Pour ce soir, pour les autres soirs, pour tout.
Je le regarde, interdite, mon cerveau refusant de traiter l'information. Alexander ne s'excuse jamais, Alexander ne reconnaît jamais ses torts, Alexander est une forteresse imprenable, un bloc de certitudes, un homme qui avance sans jamais se retourner. Et voilà qu'il est là, debout devant moi, vulnérable et presque doux, me demandant pardon pour des années de silence, de solitude, d'abandon.
_ Alexander, je commence, mais ma voix se brise, et je ne peux que secouer la tête, les yeux baissés, les cils humides.
Il tend la main, lente, ouverte, une main qui n'exige rien, qui ne commande pas, qui ne guide pas, une main qui invite simplement. Dans la lumière tamisée du gala, sa peau a la teinte chaude du miel, et je distingue les lignes fines de sa paume, ces chemins mystérieux que je n'ai jamais pris le temps de lire.
_ Danse avec moi, dit-il, juste une danse, pour ce soir, pour rattraper les autres soirs.
Je devrais dire non, je devrais me méfier, me protéger, me souvenir de toutes ces années de froideur, de toutes ces nuits solitaires, de toutes ces larmes versées dans l'obscurité de notre chambre conjugale. Mais je suis fatiguée, tellement fatiguée de me méfier, de me protéger, d'être forte sans relâche. Et sa main est là, ouverte, offerte, tremblant presque, et je veux y croire, mon Dieu, comme je veux y croire.
Je pose mes doigts dans sa paume, ils sont glacés, les miens, et la chaleur qui émane de lui m'enveloppe immédiatement, remontant le long de mon bras, se diffusant dans ma poitrine, dans mon ventre, dans mes jambes qui flageolent. Il referme ses doigts sur les miens, doucement, comme on tient un oiseau blessé, comme on protège une flamme vacillante du vent, et ses yeux ne quittent pas les miens.
Il m'entraîne vers la piste de danse, les couples s'écartent sur notre passage, les conversations baissent d'un ton, je sens les regards peser sur nous, curieux, surpris, certains amusés, d'autres envieux. Pour la première fois de la soirée, je suis visible. Pour la première fois depuis des années, je suis la femme d'Alexander Castellano, et tout le monde le voit.
Sa main se pose dans le creux de mes reins, exactement à cet endroit qu'il connaît si bien, mais ce soir la pression est différente, plus légère, plus chaude, plus présente. L'autre main tient toujours la mienne, nos doigts entrelacés, et je sens la pulpe de son pouce caresser le dos de ma main en un mouvement inconscient, rassurant. Mon souffle est court, irrégulier, je lutte pour ne pas trembler, pour ne pas m'effondrer contre lui, pour ne pas pleurer toutes les larmes que j'ai retenues.
La musique enveloppe nos mouvements, un air de violoncelle grave et sensuel, et nous dansons, il guide mes pas avec une précision douce, anticipant mes hésitations, comblant mes maladresses, et je me laisse porter, les yeux fermés, la tête légèrement inclinée contre sa poitrine. Je sens son cœur battre sous ma joue, un rythme solide, rassurant, vivant.
_ Apolline, murmure-t-il contre mes cheveux, et mon prénom dans sa bouche est une caresse, une prière, une promesse.
Il ne dit rien d'autre, il n'a pas besoin de dire autre chose, sa main dans mon dos, ses doigts entrelacés aux miens, son cœur qui bat sous mon oreille, tout cela parle plus fort que des mots. Je lève les yeux vers lui, et pour la première fois depuis des années, je vois autre chose que de la froideur dans son regard, je vois une lueur que je ne sais pas nommer, une chaleur que je n'ose pas qualifier, un trouble qui ressemble à s'y méprendre à de l'émotion.
La musique s'arrête, les danseurs s'immobilisent, applaudissent l'orchestre, reprennent leurs conversations. Mais Alexander ne me lâche pas tout de suite, ses doigts restent accrochés aux miens, sa main toujours posée dans le creux de mes reins, comme s'il ne pouvait pas se résoudre à rompre le contact. Puis, lentement, presque à regret, il recule d'un pas, incline la tête, et porte mes doigts à ses lèvres pour y déposer un baiser léger, presque imperceptible.
_ Bonne nuit, Apolline, dit-il. Dors bien, je te rejoindrai plus tard.
Il s'éloigne, sa silhouette avalée par la foule, et je reste seule au milieu de la piste de danse, les doigts encore chauds du contact de ses lèvres, le cœur gonflé d'un espoir idiot, dangereux, magnifique. Je remonte dans ma chambre, les jambes tremblantes, le souffle court, et je m'assois sur le bord du lit, mes doigts caressant machinalement l'endroit où ses lèvres se sont posées.
Un bruit de voix me parvient à travers la porte entrouverte du couloir, des voix masculines, graves, étouffées, mais distinctes. Je reconnais celle d'Alexander, et je me lève sans réfléchir, m'approche de la porte, l'oreille tendue, le cœur battant.
_ Alors, tu as fait ton petit numéro ? demande Matteo d'un ton ironique, presque moqueur. La danse de l'amour, le regard ému, c'était du grand art, je dois dire, elle y a cru dur comme fer.
Un silence, puis le rire d'Alexander, ce même rire que j'ai entendu tout à l'heure, chaleureux, profond, mais qui maintenant me glace jusqu'à la moelle.
_ Évidemment qu'elle y a cru, répond-il, et chaque syllabe est un coup de poignard dans ma poitrine. C'est tellement facile, un peu d'attention, quelques excuses, une danse, et elle est prête à tout me pardonner. Il fallait bien que je m'assure qu'elle n'était pas en train de vendre des informations à son père, elle est tellement prévisible.
Je ne respire plus, je ne vois plus, mes jambes se dérobent sous moi, je m'appuie contre le mur, la main plaquée sur ma bouche pour étouffer le cri qui monte dans ma gorge.
_ Et si elle est vraiment amoureuse de toi ? demande Matteo avec une pointe de cynisme dans la voix.
_ C'est encore mieux, répond Alexander d'un ton désinvolte, presque ennuyé. Elle sera d'autant plus docile, une femme amoureuse ne trahit pas, elle se donne, elle se soumet, elle pardonne.
Le silence retombe, lourd, épais, suffocant, et j'entends leurs pas s'éloigner dans le couloir, le bruit d'une porte qui se ferme, le verrou qu'on tire, et puis plus rien. Plus rien que le vide absolu, total, vertigineux, le vide qui remplace mon cœur.
Je glisse le long du mur, mes jambes incapables de me porter plus longtemps, et je m'effondre sur le sol froid de la chambre conjugale, le velours de ma robe s'étalant autour de moi comme une flaque de sang bleu nuit. Je mords ma main pour ne pas hurler, pour ne pas réveiller toute la maisonnée, pour ne pas leur offrir le spectacle de ma destruction. Tout était faux, les excuses, la danse, le baiser sur mes doigts, ce regard que j'ai cru tendre et qui n'était qu'un calcul. Tout était un test, une vérification, une stratégie pour s'assurer de ma loyauté, et j'ai dansé au bout de mes fils avec une obéissance pathétique.
Chapitre 44ApollineLa succession se débloque miraculeusement en l'espace de quelques jours à peine, et ce dénouement soudain, cette résolution inespérée, est trop belle pour être honnête, trop parfaite pour être le fruit du hasard. Mon avocat m'appelle un matin, la voix empreinte d'une satisfaction professionnelle qui ne lui est pas coutumière, pour m'annoncer que tout est réglé, que les derniers créanciers ont mystérieusement renoncé à leurs droits, que les documents bloqués depuis des semaines dans les bureaux poussiéreux de l'administration sont enfin disponibles, que je vais pouvoir signer les derniers papiers et rentrer à Vienne quand bon me semblera.Je devrais être soulagée, je devrais sauter de joie dans le salon, je devrais commencer immédiatement à pr&eac
Chapitre 43AlexanderJe quitte le jardin du Luxembourg sans me retourner, mais chaque pas qui m'éloigne d'Apolline est un effort, chaque mètre qui s'ajoute entre nous est une victoire sur mon instinct qui me hurle de faire demi-tour, de retourner près du bassin, de lui parler encore, de trouver les mots qui sauront la convaincre. Le vent glacé s'engouffre dans les allées, fait tourbillonner les feuilles mortes autour de mes chevilles, et je relève le col de mon manteau en marchant d'un pas rapide vers la sortie du jardin. Les statues de reines et de déesses me regardent passer avec indifférence, et le ciel gris se reflète dans les bassins comme une promesse de pluie.Sa voix résonne encore dans ma tête, cette voix ferme qui m'a répété que Léo n'était pas mon fils, qui m'a ordonné de disparaître de
Chapitre 42ApollineJe reste assise sur le banc de pierre, incapable de bouger, incapable de penser, incapable de faire autre chose que de fixer la silhouette d'Alexander qui s'éloigne dans l'allée bordée de statues et de platanes aux branches nues. Il ne s'est pas retourné, pas une seule fois, et cette absence de regard en arrière me trouble plus que je ne voudrais l'admettre. Il a disparu au détour d'un bosquet, avalé par l'ombre des grands arbres, et il ne reste plus de lui que l'écho de ses pas sur le gravier, un bruit régulier qui s'estompe peu à peu jusqu'à se confondre avec le murmure de la fontaine. Le vent soulève les feuilles mortes autour de mes pieds, les fait tourbillonner sur le bassin où elles se posent comme des bateaux de papier, et je les regarde dériver sans les voir, mon esprit prisonnier d'une boucle infinie.
Chapitre 41AlexanderJ'arrive au jardin du Luxembourg avec une demi-heure d'avance, ce qui ne m'arrive absolument jamais, et cette ponctualité inédite en dit long sur mon état de nerfs, sur l'importance que j'accorde à cette rencontre, sur l'espoir fragile qui bat dans ma poitrine malgré toutes mes tentatives pour l'étouffer. Le ciel est chargé de nuages gris et lourds qui roulent lentement au-dessus des frondaisons rousses des marronniers, et l'air vif de l'automne porte une odeur de feuilles mortes et de terre humide qui me rappelle les hivers de mon enfance dans le parc du manoir. Je marche dans les allées de gravier qui crissent sous mes semelles, les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, le col relevé contre le vent qui s'engouffre entre les statues antiques alignées comme des sentinelles silencieuses. Les bassins reflètent le ciel tourment&ea
Chapitre 40ApollineJe craque, je finis par craquer après des jours et des nuits passés à ruminer dans l'angoisse la plus totale, à peser le pour et le contre, à retourner le problème dans tous les sens sans jamais trouver de solution satisfaisante ni d'issue acceptable. La lettre d'Alexander est toujours rangée dans le tiroir de ma table de chevet, sous le roman que je n'arrive plus à lire, et je l'ai relue tant de fois que je pourrais la réciter par cœur les yeux fermés, chaque mot gravé dans ma mémoire comme une cicatrice indélébile qui ne s'effacera jamais complètement. Ses excuses tournent en boucle dans ma tête, ses regrets, sa demande de pardon, et je ne sais plus si je dois les prendre au sérieux ou les considérer comme une nouvelle manœuvre pour parvenir à ses fins. Les nuits sont les pires
Chapitre 39LéoQuelque chose ne va pas avec Maman depuis plusieurs jours, et moi je le vois bien même si elle essaie de faire semblant que tout est normal, même si elle me sourit le matin en me préparant mon bol de chocolat chaud et en coupant mes tartines en petits rectangles comme je les aime. Elle a les yeux fatigués le matin au petit-déjeuner, avec des petits traits rouges dedans comme quand on a pleuré en cachette dans son oreiller, et elle sursaute chaque fois qu'on sonne à la porte ou que le téléphone vibre sur la table du salon. Elle se fige, elle regarde l'écran, et elle respire plus fort jusqu'à ce que la sonnerie s'arrête, comme si elle avait peur que quelqu'un vienne nous embêter.Elle ne m'emmène plus au square après l'école, alors que c'était mon moment préféré de t







