Share

Chapitre 2

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-06-14 20:32:33

Chapitre 2

Alexander

Le silence de mon bureau est le seul luxe que je ne partage avec personne, un silence épais, feutré par les boiseries d'acajou et les lourdes tentures de velours grenat qui absorbent le moindre écho du monde extérieur. Je signe les contrats les uns après les autres, ma plume glissant sur le papier avec une précision mécanique, chaque signature engageant des millions, des employés, des destins, et pourtant mon esprit est ailleurs, vagabondant dans des contrées que je refuse d'explorer. La lampe à abat-jour vert projette un cercle de lumière dorée sur le sous-main en cuir, et le reste de la pièce baigne dans une pénombre qui me convient parfaitement, une obscurité à mi-chemin entre le jour et la nuit, entre la conscience et l'oubli.

Je ne pense pas à Apolline, je ne pense jamais à Apolline, c'est une règle que j'ai établie le jour de notre mariage et que je n'ai jamais enfreinte. Pour moi, ce mariage arrangé est une formalité, une clause parmi d'autres dans l'édifice complexe de l'empire Castellano, une signature au bas d'un parchemin que mon père avait initiée avant de mourir et que je me suis contenté d'honorer. Elle est la fille d'un associé, la pièce d'un échiquier, le pion qu'on avance pour protéger le roi, rien de plus, rien de moins. Sa présence dans le manoir est aussi discrète qu'un meuble ancien, aussi silencieuse qu'un tableau accroché au mur, et cette discrétion m'arrange, elle ne fait pas de vagues, elle ne réclame rien, elle ne se plaint jamais.

Je repose ma plume et me renverse contre le dossier de mon fauteuil, les yeux fixés sur le plafond à caissons où dansent les ombres de la flamme de la cheminée. Parfois, j'essaie de me souvenir de son visage, de la couleur exacte de ses yeux, de la forme de sa bouche, et je n'y parviens pas tout à fait, les traits se brouillent, se diluent, se perdent dans un brouillard d'indifférence. Est-elle brune ? Est-elle blonde ? Je ne saurais le dire avec certitude. Elle est effacée, silencieuse, docile, pratique, et ces qualités suffisent amplement à justifier sa présence sous mon toit.

Ma mère, Béatrice, m'a souvent reproché cette indifférence, non par affection pour Apolline qu'elle méprise ouvertement, mais par souci des apparences, cette obsession maladive du qu'en-dira-t-on qui gouverne chacune de ses actions. Elle voudrait que je l'accompagne davantage, que je lui tienne la main lors des galas, que je joue le rôle du mari aimant avec plus de conviction. Mais je n'ai jamais su jouer la comédie, je laisse cela à mon frère Matteo qui excelle dans l'art du faux-semblant et de la flatterie intéressée.

Ce soir, le gala m'a épuisé plus que de raison, ces conversations creuses, ces sourires de commande, ces mains qu'on serre sans les regarder. Apolline était là, je crois, quelque part près d'une colonne, vêtue d'une robe bleue que je n'ai pas vraiment regardée. Je ne lui ai pas parlé, je ne lui parle jamais, et cette pensée ne provoque en moi ni regret ni culpabilité, simplement une vague sensation d'absence, comme une pièce vide dans une maison trop grande.

Je me lève, repousse mon fauteuil, et quitte mon bureau pour regagner mes appartements. Dans le couloir, mes pas résonnent sur le marbre, et je passe devant sa chambre sans ralentir, sans m'arrêter, sans même tourner la tête vers cette porte close derrière laquelle une femme que j'ai épousée dort ou pleure ou rêve, je ne sais pas, je ne veux pas savoir. La vérité, c'est qu'elle est une étrangère dans ma propre maison, et que je suis moi-même un étranger dans la sienne, deux solitudes qui cohabitent sans jamais se rencontrer.

Ma chambre est vaste, froide, impersonnelle, décorée avec un goût parfait par un architecte d'intérieur que j'ai payé une fortune pour qu'il ne me pose aucune question. Je retire ma veste, dénoue ma cravate, et m'assois sur le bord du lit en regardant par la fenêtre les lumières de la ville qui scintillent au loin. Une femme a posé sa main sur mon bras ce soir, une femme brune dont j'ai déjà oublié le nom, et j'ai ri à ses plaisanteries sans les trouver drôles, par habitude, par réflexe, parce que c'est ce qu'on attendait de moi.

Je me couche, j'éteins la lumière, et le silence retombe, plus épais encore que dans mon bureau. Demain, il y aura d'autres contrats à signer, d'autres réunions, d'autres décisions à prendre, et Apolline sera quelque part dans la maison, invisible, silencieuse, transparente, et je passerai devant elle sans la voir, comme chaque jour depuis cinq ans. Cette pensée ne me trouble pas. Elle ne m'a jamais troublé. Et c'est précisément cela qui devrait m'inquiéter, si j'étais capable de m'inquiéter de quelque chose qui ne porte pas le nom d'un chiffre ou d'une marge bénéficiaire.

Je ferme les yeux et m'endors en pensant à une fusion-acquisition qui devrait être finalisée avant la fin du mois. Apolline n'apparaît même pas dans mes rêves, et c'est mieux ainsi. C'est ce que je me répète. C'est mieux ainsi.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • L'erreur de son cœur    Chapitre 140

    Chapitre 140ÉpilogueApollineCinq ans plus tard.La maison est pleine. De rires. De cris. De vie. Léo a neuf ans. Il court dans le jardin. Avec son petit frère. Raphaël. Quatre ans. Des boucles brunes. Des yeux gris. Comme son père. Comme son frère. Comme tout. Ils jouent. Aux dinosaures. Aux voitures. Aux lions. Ils crient. Ils rient. Ils tombent. Ils se relèvent. Ils recommencent. Comme Léo. Quand il avait quatre ans. Quand il courait. Dans ce même jardin. Avec Rex. Qui est toujours là. Un peu usé. Un peu décoloré. Mais toujours là. Sur le lit de Léo. Qui n'est plus un petit lit. Mais un grand lit. Dans sa chambre. Rien qu'à lui. Avec la porte. La serrure. Le bureau. Les étagères. Le tapis rouge. Avec les fusées. Les étoiles. Les planètes. Tout. Comme promis. Comme toujours. Comme tout.Alexander est là. Dans la cuisine. Il prépare le dîner. Un poulet. Des légumes. Des pommes de terre. Il coupe. Il émince. Il assaisonne. Il goûte. Il rectifie. Il est concentré. Comme toujours. Qua

  • L'erreur de son cœur    Chapitre 139

    Chapitre 139AlexanderJe la regarde. Apolline. Assise dans le jardin. Sur la chaise longue. Sous le soleil. Un livre ouvert sur les genoux. Qu’elle ne lit pas. Elle regarde devant elle. Le regard perdu. Dans le vide. Dans ses pensées. Dans tout. Elle est belle. Plus belle que jamais. La grossesse commence à arrondir son ventre. Doucement. Juste un peu. Mais assez. Assez pour que je le remarque. Assez pour que je le voie. Assez pour que je l’aime. Encore plus. Si c’est possible. Encore plus.Je regarde Léo. Il court. Dans l’herbe. Avec Rex. Dans ses bras. Il rit. Il crie. Il saute. Il tombe. Il se relève. Il recommence. Il est heureux. Vraiment heureux. Comme un enfant qui a un père. Comme un enfant qui a une famille. Comme un enfant qui a tout. Et il a tout. Il a tout. Grâce à elle. Grâce à nous. Grâce à tout.Je regarde la maison. Notre maison. Vienne. La petite maison d’Éléonore. Enfin. La nôtre. Bientôt. Avec les volets bleus. Les cyprès. La lavande. Le jardin. Les fleurs. Les rir

  • L'erreur de son cœur    Chapitre 138

    Chapitre 138ApollineLa grossesse se passe bien. Mieux que bien. Merveilleusement bien. Je n'ai pas de nausées. Pas de fatigue. Pas de maux de dos. Rien. Juste une paix. Une douceur. Une plénitude. Que je n'avais jamais connue. Que je ne connaissais pas. Que je découvre. Jour après jour. Heure après heure. Minute après minute. Seconde après seconde.Alexander est aux petits soins. Il se lève avant moi. Il prépare le petit-déjeuner. Il fait du thé. Pas de café. Du thé. Avec du miel. Et du citron. Et des tartines. Avec de la confiture. Et du beurre. Et tout. Il me l'apporte. Au lit. Sur un plateau. Avec une fleur. Dans un petit vase. Une rose. Blanche. Ou jaune. Ou rose. Il change. Chaque jour. Une couleur différente. Une fleur différente. Un sourire différent. Mais toujours le même amour. Le même. Le nôtre._ Bonjour, ma belle._ Bonjour._ Tu as bien dormi ?_ Oui._ Tu veux quelque chose ?_ Non. Je t'ai. C'est tout.Il sourit. Un vrai sourire. Un sourire qui monte. Jusqu'aux yeux.

  • L'erreur de son cœur    Chapitre 137

    Chapitre 137LéoMaman et Papa m'ont appelé dans le salon. Ils avaient l'air bizarre. Sérieux. Pas fâchés. Mais sérieux. Je me suis assis sur le canapé. Entre eux. Ils m'ont regardé. Longuement. Sans rien dire. Et puis Maman a pris ma main. Et elle a parlé._ Léo, mon chéri. On a quelque chose à te dire. Quelque chose d'important._ Quoi ?_ Tu vas être grand frère.J'ai regardé Maman. Puis Papa. Puis Maman. J'ai réfléchi. Grand frère. Ça veut dire un bébé. Un bébé dans le ventre de Maman. Un bébé qui va sortir. Qui va vivre avec nous. Qui va prendre de la place. Qui va pleurer. La nuit. Tout le temps. Comme le bébé de Théo. Théo m'a dit que son petit frère pleurait tout le temps. La nuit. Le jour. Tout le temps. Et qu'il ne dormait plus. Et qu'il était fatigué. Et qu'il avait mal à la tête._ Un bébé ?_ Oui. Un bébé._ Dans ton ventre ?_ Oui. Dans mon ventre._ Il va sortir quand ?_ Dans quelques mois._ Quelques mois ?_ Oui._ Et il va pleurer ?_ Oui. Un peu. Au début._ Tout le

  • L'erreur de son cœur    Chapitre 136

    Chapitre 136AlexanderLe matin se lève doucement sur Vienne. La lumière filtre à travers les rideaux de la chambre, pâle, dorée, hésitante. Je suis réveillé depuis longtemps. Je regarde Apolline dormir. Elle est là, à côté de moi, sa tête posée sur l’oreiller, ses cheveux bruns éparpillés sur le tissu blanc, sa main posée sur le drap, les doigts légèrement recourbés. Elle respire lentement, paisiblement, et je pourrais rester là des heures, à la regarder, à écouter son souffle, à me dire que c’est réel, qu’elle est là, avec moi, pour toujours.Elle bouge. Un petit mouvement. Un froncement de sourcils. Elle ouvre les yeux. Lentement. Elle me voit. Elle sourit. Un sourire fatigué. Un sourire qui ne monte pas tout à fait jusqu’à ses yeux. Je le remarque. Je remarque tout, maintenant. C’est nouveau. Avant, je ne remarquais rien. Maintenant, je remarque tout._ Bonjour._ Bonjour._ Tu as bien dormi ?_ Oui. Et toi ?_ Oui.Elle s’étire. Lentement. Elle pose une main sur son ventre. Un ge

  • L'erreur de son cœur    Chapitre 135

    Chapitre 135ApollineLa nuit est tombée sur Vienne. Les invités sont partis. Les lumières du jardin se sont éteintes. Léo dort chez Éléonore. La maison est silencieuse. Vide. Pleine. De nous.Alexander me prend la main. Il me guide. Dans l'escalier. Jusqu'à la chambre. Notre chambre. Pour cette nuit. Pour toujours. Pour tout. La porte s'ouvre. Doucement. La pièce est plongée dans une pénombre dorée. Des bougies. Partout. Sur les meubles. Sur le rebord de la fenêtre. Sur la table de nuit. Elles dansent. Lentement. Comme des étoiles. Comme des promesses. Comme nous.Il me regarde. Sans rien dire. Il attend. Il attend que je fasse le premier pas. Comme toujours. Comme maintenant. Comme tout. Alors je le fais. Je m'approche. De lui. Tout près. Je pose ma main. Sur sa poitrine. Je sens son cœur. Qui bat. Fort. Vite. Vivant. Comme le mien._ Alexander._ Oui ?_ Ce n'est pas notre première nuit._ Je sais._ Mais c'est la plus belle._ Je sais._ Parce qu'il n'y a plus de passé. Plus de man

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status