로그인Chapitre 2
Alexander
Le silence de mon bureau est le seul luxe que je ne partage avec personne, un silence épais, feutré par les boiseries d'acajou et les lourdes tentures de velours grenat qui absorbent le moindre écho du monde extérieur. Je signe les contrats les uns après les autres, ma plume glissant sur le papier avec une précision mécanique, chaque signature engageant des millions, des employés, des destins, et pourtant mon esprit est ailleurs, vagabondant dans des contrées que je refuse d'explorer. La lampe à abat-jour vert projette un cercle de lumière dorée sur le sous-main en cuir, et le reste de la pièce baigne dans une pénombre qui me convient parfaitement, une obscurité à mi-chemin entre le jour et la nuit, entre la conscience et l'oubli.
Je ne pense pas à Apolline, je ne pense jamais à Apolline, c'est une règle que j'ai établie le jour de notre mariage et que je n'ai jamais enfreinte. Pour moi, ce mariage arrangé est une formalité, une clause parmi d'autres dans l'édifice complexe de l'empire Castellano, une signature au bas d'un parchemin que mon père avait initiée avant de mourir et que je me suis contenté d'honorer. Elle est la fille d'un associé, la pièce d'un échiquier, le pion qu'on avance pour protéger le roi, rien de plus, rien de moins. Sa présence dans le manoir est aussi discrète qu'un meuble ancien, aussi silencieuse qu'un tableau accroché au mur, et cette discrétion m'arrange, elle ne fait pas de vagues, elle ne réclame rien, elle ne se plaint jamais.
Je repose ma plume et me renverse contre le dossier de mon fauteuil, les yeux fixés sur le plafond à caissons où dansent les ombres de la flamme de la cheminée. Parfois, j'essaie de me souvenir de son visage, de la couleur exacte de ses yeux, de la forme de sa bouche, et je n'y parviens pas tout à fait, les traits se brouillent, se diluent, se perdent dans un brouillard d'indifférence. Est-elle brune ? Est-elle blonde ? Je ne saurais le dire avec certitude. Elle est effacée, silencieuse, docile, pratique, et ces qualités suffisent amplement à justifier sa présence sous mon toit.
Ma mère, Béatrice, m'a souvent reproché cette indifférence, non par affection pour Apolline qu'elle méprise ouvertement, mais par souci des apparences, cette obsession maladive du qu'en-dira-t-on qui gouverne chacune de ses actions. Elle voudrait que je l'accompagne davantage, que je lui tienne la main lors des galas, que je joue le rôle du mari aimant avec plus de conviction. Mais je n'ai jamais su jouer la comédie, je laisse cela à mon frère Matteo qui excelle dans l'art du faux-semblant et de la flatterie intéressée.
Ce soir, le gala m'a épuisé plus que de raison, ces conversations creuses, ces sourires de commande, ces mains qu'on serre sans les regarder. Apolline était là, je crois, quelque part près d'une colonne, vêtue d'une robe bleue que je n'ai pas vraiment regardée. Je ne lui ai pas parlé, je ne lui parle jamais, et cette pensée ne provoque en moi ni regret ni culpabilité, simplement une vague sensation d'absence, comme une pièce vide dans une maison trop grande.
Je me lève, repousse mon fauteuil, et quitte mon bureau pour regagner mes appartements. Dans le couloir, mes pas résonnent sur le marbre, et je passe devant sa chambre sans ralentir, sans m'arrêter, sans même tourner la tête vers cette porte close derrière laquelle une femme que j'ai épousée dort ou pleure ou rêve, je ne sais pas, je ne veux pas savoir. La vérité, c'est qu'elle est une étrangère dans ma propre maison, et que je suis moi-même un étranger dans la sienne, deux solitudes qui cohabitent sans jamais se rencontrer.
Ma chambre est vaste, froide, impersonnelle, décorée avec un goût parfait par un architecte d'intérieur que j'ai payé une fortune pour qu'il ne me pose aucune question. Je retire ma veste, dénoue ma cravate, et m'assois sur le bord du lit en regardant par la fenêtre les lumières de la ville qui scintillent au loin. Une femme a posé sa main sur mon bras ce soir, une femme brune dont j'ai déjà oublié le nom, et j'ai ri à ses plaisanteries sans les trouver drôles, par habitude, par réflexe, parce que c'est ce qu'on attendait de moi.
Je me couche, j'éteins la lumière, et le silence retombe, plus épais encore que dans mon bureau. Demain, il y aura d'autres contrats à signer, d'autres réunions, d'autres décisions à prendre, et Apolline sera quelque part dans la maison, invisible, silencieuse, transparente, et je passerai devant elle sans la voir, comme chaque jour depuis cinq ans. Cette pensée ne me trouble pas. Elle ne m'a jamais troublé. Et c'est précisément cela qui devrait m'inquiéter, si j'étais capable de m'inquiéter de quelque chose qui ne porte pas le nom d'un chiffre ou d'une marge bénéficiaire.
Je ferme les yeux et m'endors en pensant à une fusion-acquisition qui devrait être finalisée avant la fin du mois. Apolline n'apparaît même pas dans mes rêves, et c'est mieux ainsi. C'est ce que je me répète. C'est mieux ainsi.
Chapitre 40ApollineJe craque, je finis par craquer après des jours et des nuits passés à ruminer dans l'angoisse la plus totale, à peser le pour et le contre, à retourner le problème dans tous les sens sans jamais trouver de solution satisfaisante ni d'issue acceptable. La lettre d'Alexander est toujours rangée dans le tiroir de ma table de chevet, sous le roman que je n'arrive plus à lire, et je l'ai relue tant de fois que je pourrais la réciter par cœur les yeux fermés, chaque mot gravé dans ma mémoire comme une cicatrice indélébile qui ne s'effacera jamais complètement. Ses excuses tournent en boucle dans ma tête, ses regrets, sa demande de pardon, et je ne sais plus si je dois les prendre au sérieux ou les considérer comme une nouvelle manœuvre pour parvenir à ses fins. Les nuits sont les pires
Chapitre 39LéoQuelque chose ne va pas avec Maman depuis plusieurs jours, et moi je le vois bien même si elle essaie de faire semblant que tout est normal, même si elle me sourit le matin en me préparant mon bol de chocolat chaud et en coupant mes tartines en petits rectangles comme je les aime. Elle a les yeux fatigués le matin au petit-déjeuner, avec des petits traits rouges dedans comme quand on a pleuré en cachette dans son oreiller, et elle sursaute chaque fois qu'on sonne à la porte ou que le téléphone vibre sur la table du salon. Elle se fige, elle regarde l'écran, et elle respire plus fort jusqu'à ce que la sonnerie s'arrête, comme si elle avait peur que quelqu'un vienne nous embêter.Elle ne m'emmène plus au square après l'école, alors que c'était mon moment préféré de t
Chapitre 38AlexanderJe souffre, et cette souffrance est nouvelle pour moi, elle ne ressemble à rien de ce que j'ai connu auparavant, à rien de ce que j'ai traversé dans ma vie d'homme puissant et redouté. Ce n'est pas la douleur sèche d'un contrat perdu, d'une bataille juridique acharnée, d'une humiliation professionnelle devant le conseil d'administration. C'est une douleur intime, profonde, viscérale, qui me serre la poitrine comme un étau et qui m'empêche de respirer normalement, qui me réveille en sursaut au milieu de la nuit et qui ne me lâche pas le jour, qui s'accroche à moi comme une ombre maléfique. Je suis assis dans mon bureau, la pièce est plongée dans une semi-obscurité que troublent seulement les flammes vacillantes de la cheminée et la lueur pâle de la lune qui filtre à travers les hautes fen&ecir
Chapitre 42ApollineJe reste assise sur le banc de pierre, incapable de bouger, incapable de penser, incapable de faire autre chose que de fixer la silhouette d'Alexander qui s'éloigne dans l'allée bordée de statues et de platanes aux branches nues. Il ne s'est pas retourné, pas une seule fois, et cette absence de regard en arrière me trouble plus que je ne voudrais l'admettre. Il a disparu au détour d'un bosquet, avalé par l'ombre des grands arbres, et il ne reste plus de lui que l'écho de ses pas sur le gravier, un bruit régulier qui s'estompe peu à peu jusqu'à se confondre avec le murmure de la fontaine. Le vent soulève les feuilles mortes autour de mes pieds, les fait tourbillonner sur le bassin où elles se posent comme des bateaux de papier, et je les regarde dériver sans les voir, mon esprit prisonnier d'une boucle infinie.Il n'a pas insisté, il n'a pas menacé, il n'a pas brandi sa fortune ni son armée d'avocats. Il n'a pas exigé de test de paternité, il n'a pas parlé de saisi
Chapitre 37ApollineLa lettre est arrivée ce matin, glissée sous ma porte par une main inconnue pendant que je préparais le petit-déjeuner de Léo dans la cuisine. Une enveloppe blanche, épaisse, sans nom d'expéditeur, sans adresse de retour, mais j'ai reconnu immédiatement l'écriture qui courait sur le papier, cette écriture élégante et penchée que j'avais vue des centaines de fois sur des contrats et des documents officiels, mais jamais sur une lettre qui m'était adressée. Je l'ai ouverte avec des doigts fébriles, le cœur battant trop fort dans ma poitrine, et j'ai lu les mots d'Alexander dans le silence de l'appartement encore endormi, debout près de la fenêtre du salon, pendant que Léo terminait son bol de chocolat chaud dans la cuisine en chantonnant une comptine.Je lis la lettre une première fois, lentement, en butant sur certains mots, puis une deuxième fois, puis une troisième fois, et chaque lecture fait naître en moi des émotions contradictoires qui se bousculent et s'entre
Chapitre 36AlexanderJe recule, je n'ai pas d'autre choix que de reculer, et cette retraite forcée est la décision la plus difficile que j'aie jamais eu à prendre dans ma vie d'homme d'affaires habitué à gagner toutes les batailles, à écraser tous les obstacles, à plier le monde à ma volonté par la seule force de mon nom et de ma fortune. La menace d'Apolline résonne encore dans ma tête comme un glas, comme une sentence irrévocable prononcée par un juge implacable, ces mots qu'elle a tapés avec une froideur déterminée, cette promesse de disparaître pour toujours si j'osais engager la moindre procédure judiciaire contre elle. Je ne peux pas prendre ce risque, je ne peux pas la perdre une seconde fois, je ne survivrais pas à une nouvelle disparition, à un nouveau silence de quatre années inter







