LOGINSeraphina fixa la lettre.
Puis elle la relut,
Encore,
Et encore.
Cette unique phrase refusait d'avoir plus de sens la quatrième fois que la première.
« Mademoiselle Seraphina Vale, Sa Majesté sollicite l'honneur de votre présence. »
Elle fronça les sourcils.
— « Sa Majesté ? »
Ces mots semblaient tout droit sortis d'un vieux film historique médiéval.
— « Qui écrit encore comme ça de nos jours ? » soupira-t-elle.
En retournant le papier, elle inspecta à nouveau l'enveloppe. Son nom était clairement écrit sur le devant. Le sceau de cire argentée avait déjà été brisé, mais le blason qui y était gravé semblait coûteux et officiel.
Trop officiel, en réalité.
— « Ce doit être une sorte de plaisanterie. »
Catherine Vale ricana depuis le canapé.
— « Qu'est-ce que tu marmonnes ? »
Seraphina hésita.
Ce fut une erreur.
Catherine le remarqua immédiatement.
— « Qu'est-ce que c'est ? »
— « Ce n'est rien. »
— « Fais voir. »
Avant que Seraphina ne puisse réagir, Catherine lui arracha le papier des mains.
— « Rends-le-moi ! »
Catherine l'ignora et parcourut la lettre des yeux. Un instant plus tard, elle éclata de rire. Un rire fort et moqueur.
— « Oh, elle est bien bonne, celle-là. »
Seraphina croisa les bras.
— « Quoi ? »
Catherine agita le papier de manière théâtrale.
— « "Sa Majesté sollicite l'honneur de votre présence." »
Elle éclata d'un nouveau fou rire, plus hystérique cette fois.
— « On dirait qu'un vieux riche s'intéresse à toi ! »
Seraphina leva les yeux au ciel.
— « Rends-le-moi. »
— « Pourquoi ? » sourit Catherine d'un air narquois. « C'est peut-être ton futur mari qui l'a envoyé. »
Les escaliers grincèrent. Aria descendit, son téléphone à la main.
— « Qu'est-ce qui se passe ? »
Catherine lui tendit la lettre. Aria la lut et eut immédiatement un large sourire.
— « Oh, wow. »
Elle jaugea Seraphina de la tête aux pieds.
— « Félicitations. »
— « Pour quoi ? »
— « Tu as enfin trouvé quelqu'un d'assez désespéré pour t'épouser. »
Les mâchoires de Seraphina se crispèrent. Aria poursuivit :
— « Même si, à en juger par la formulation, il doit avoir quatre-vingts ans. »
Elles éclatèrent de rire toutes les deux. Seraphina tenta de rattraper le papier, mais Aria le garda hors de sa portée.
— « C'est peut-être un roi. »
— « Ou un milliardaire. »
— « Ou les deux. »
Elles continuèrent de rire.
Pendant un bref instant, une douleur familière serra la poitrine de Seraphina. Peu importe ce qu'elle faisait, elles trouvaient toujours un moyen de se moquer d'elle. Toujours.
Elle prit une profonde inspiration… puis une autre. Se mettre en colère ne ferait qu'envenimer les choses.
Aria finit par lui rejeter la lettre.
— « Amuse-toi bien avec ton mystérieux grand-père. »
Seraphina la rattrapa avant qu'elle ne touche le sol. Avant qu'elle ne puisse répondre, la porte d'entrée s'ouvrit.
Patrick Vale entra en trébuchant. Une odeur d'alcool envahit immédiatement la pièce. Sa chemise était froissée, ses yeux injectés de sang, et il avait l'air épuisé.
Et ivre, en plus ! Encore ?
— « Sera. »
Elle ferma brièvement les yeux.
— « Salut, papa. »
Patrick vacilla légèrement.
— « Tu as été payée aujourd'hui, n'est-ce pas ? »
Elle ne fut pas surprise par la question. Il ne lui demanda pas comment elle allait… Il ne lui demanda pas pourquoi elle rentrait tard aujourd'hui. Il n'avait même pas remarqué la tension dans la pièce. Tout ce qui l'intéressait, c'était l'argent.
Seraphina força un sourire.
— « J'en ai déjà utilisé la majeure partie. »
— « Pour tes frais de scolarité ? »
— « Oui. »
Patrick se frotta le visage.
— « Tu ne pourrais pas m'en prêter un peu ? »
Catherine prit immédiatement la parole :
— « Tu vois ? Même ton père a besoin d'aide. »
Les larmes montèrent aux yeux de Seraphina, mais elle les refoula rapidement. Parce qu'elle était fatiguée. Trop fatiguée pour se battre.
— « Je n'en ai pas assez », dit-elle doucement.
Patrick parut déçu. Puis il se contenta de hocher la tête et se traîna vers sa chambre.
La conversation s'arrêta là. Comme toujours.
Seraphina le regarda disparaître dans le couloir. Pendant un instant, elle se revit enfant… quand elle n'avait que sept ans. Avant qu'il ne commence à boire… avant que tout ne change… avant que sa mère ne meure.
Elle ravala la boule qui s'était formée dans sa gorge et monta dans sa chambre.
Sa chambre était petite. Elle contenait son lit étroit, un bureau usé et des piles de manuels scolaires posés dessus. Factures, plannings de travail, devoirs universitaires et tout ce qu'elle possédait tenaient largement dans ce minuscule espace.
Seraphina s'assit sur le bord de son lit et regarda à nouveau l'invitation.
Sa Majesté sollicite l'honneur de votre présence.
Elle ne se sentait absolument pas concernée par cette phrase. Rien dans sa vie n'avait de rapport avec la royauté, et encore moins avec le luxe. Elle cumulait deux emplois, s'inquiétait pour ses frais de scolarité et comptait le moindre dollar qu'elle gagnait. Les gens comme elle ne recevaient pas ce genre de lettres.
À moins que...
Ses pensées dérivèrent ailleurs.
Vers une ruelle sombre.
Vers une vitesse surhumaine.
Vers des yeux cramoisis.
Vers un homme étrange qui était apparu exactement au moment où elle avait besoin d'aide.
Lucien.
Rien que de penser à son nom lui paraissait étrange. Qui était-il ? L'homme en noir l'avait appelé « Mon Roi ».
Ce n'était pas possible… Si ?
Non. C'était totalement impossible.
C'était peut-être un groupe de jeu de rôle bizarre. Ou une organisation secrète. Ou peut-être avait-elle imaginé la moitié de ce qu'elle avait vu. Plus elle y pensait, moins cela avait de sens.
Pourtant, un détail continuait de la tracasser.
La peur.
L'agresseur à capuche avait été véritablement terrifié par Lucien. Pas seulement nerveux ou inquiet. Réellement terrifié. Comme si se tenir devant lui était synonyme de mort.
Un frisson glacial lui parcourut l'échine.
— « Qui es-tu, au juste ? » se demanda-t-elle à haute voix.
Aucune réponse ne vint.
Seraphina posa l'invitation sur son bureau, éteignit la lumière et, après quelques minutes, s'endormit doucement.
À des kilomètres de là, sous la tour Draven, personne ne dormait.
La salle du conseil vibrait de tension. De vieux vampires étaient assis autour de la table massive en obsidienne. Les représentants des Grandes Maisons Nobles s'observaient prudemment. L'atmosphère était menaçante.
Lucien Draven siégeait en bout de table, le visage froid et impassible.
— « L'incident s'est déjà ébruité. »
Un noble de la Maison Nocturne prit la parole en premier.
— « Plusieurs témoins ont rapporté que Votre Majesté protégeait l'humaine. »
Un autre ancien se pencha en avant.
— « Nous demandons un accès immédiat à la jeune fille. »
— « Non. »
Il répondit avant même que l'homme n'ait le temps d'argumenter. L'ancien se rodit.
— « Mon Roi— »
— « Non. »
Un silence de cathédrale s'ensuivit.
Le patriarche de la Maison Valemont plissa les yeux.
— « Une humaine capable de résister à l'influence surnaturelle représente une menace. »
Le regard de Lucien se tourna vers lui.
— « Une menace pour qui ? »
Le noble resta silencieux. La température chuta dans la pièce.
— « Nous cherchons seulement des réponses », dit un autre ancien avec précaution.
— « Alors continuez à chercher, et laissez la fille tranquille. »
Les membres du conseil échangèrent des regards inquiets. Quelque chose d'inhabituel se produisait, et tout le monde le savait.
Tout au bout de la salle, Elara Von Draven observait en silence. Son expression restait de marbre, mais ses yeux perçants ne laissaient rien passer. Surtout pas le comportement de son fils.
La réunion se poursuivit pendant une autre heure. Lorsque le conseil s'ajourna enfin, la frustration flottait lourdement dans l'air. Un par un, les nobles partirent, ne laissant derrière eux que Lucien et sa mère.
Elara porta lentement sa tasse de thé à ses lèvres.
— « Tu es devenu particulièrement protecteur. »
Lucien ne leva pas les yeux des documents sur son bureau.
— « De quoi ? »
— « De la jeune humaine, bien sûr. Tu penses que je ne l'ai pas remarqué ? »
Lucien garda le silence. Elara esquissa un léger sourire.
— « C'est tout à fait intéressant. »
— « Tu te fais des idées. »
— « Vraiment ? »
Lucien leva enfin les yeux. Son expression demeura calme.
— « Je cherche simplement à comprendre son immunité. »
— « Évidemment. » La Reine Mère but une gorgée de thé. « Un intérêt purement académique. »
Lucien ne dit rien. Elara l'étudia du regard pendant plusieurs secondes, puis elle rit doucement. Un son rare.
— « Sais-tu ce qui me fascine ? »
— « Quoi ? »
— « Tu règnes depuis plus de mille ans. » Son regard se fit plus acéré. « Et pourtant, c'est la première fois que je te vois t'impliquer personnellement auprès d'un humain. »
Lucien se replongea dans sa paperasse.
— « Elle est utile. »
— « Hmm. »
Elara ne le croyait visiblement pas. Lucien commençait déjà à s'agacer.
Finalement, elle se leva. Elle se dirigea vers la porte, puis s'arrêta.
— « Souviens-toi juste d'une chose, Lucien. »
Ses yeux se levèrent.
— « Le Conseil te surveille. »
Elle referma la porte derrière elle en quittant la pièce.
Pendant un moment, Lucien resta assis, pensif. Puis il appuya sur un bouton de son bureau. Le majordome apparut presque instantanément.
— « Votre Majesté. »
— « Préparez une autre invitation pour Seraphina. »
Le majordome cilla.
— « Une autre ? »
— « La première était insuffisante. »
La compréhension se peignit lentement sur son visage.
— « Vous souhaitez une remise officielle, Sire ? »
— « Oui. »
Le majordome s'inclina.
— « À vos ordres. »
Lucien regarda vers la ville, au-delà de la vitre.
— « Si elle refuse », dit-il doucement, « invitez-la de nouveau. »
Les yeux du majordome s'écarquillèrent légèrement.
— « Compris. »
Le lendemain matin arriva bien trop vite.
Seraphina bâilla tout en s'attachant les cheveux. Elle était en train de préparer le petit-déjeuner lorsqu'un coup violent retentit dans la maison.
Toc.
Toc.
Toc.
Catherine fronça les sourcils.
— « Qui est-ce à cette heure-ci ? »
D'autres coups suivirent avant même que Seraphina ne puisse atteindre la porte. À l'instant où elle l'ouvrit, elle se figea.
Des véhicules de luxe noirs s'alignaient le long de la rue, et des agents en uniforme se tenaient en formation parfaite. Plusieurs voisins jetaient déjà des coups d'œil par la fenêtre pour voir ce qui se passait.
Un homme distingué s'avança et s'inclina respectueusement. Sa voix résonna distinctement dans la rue silencieuse :
— « Mademoiselle Seraphina Vale. »
Seraphina le dévisagea.
— « Sa Majesté attend votre réponse. »
« Nous devons partir. »Les mots de Lucien traversèrent le silence suffocant de la pièce, tranchants comme une lame. L'avertissement cramoisi — FUIS — resta suspendu dans l'air pendant une seconde terrifiante avant de se dissoudre dans le néant.Le pouls de Seraphina s'accéléra contre ses côtes. « Pourquoi ? Lucien, pourquoi ? »« Parce qu'ils savent que tu te souviens. »Il n'attendit pas qu'elle assimile l'information. Saisissant une lourde cape de laine sur la chaise, il la lui enveloppa autour des épaules et lui saisit le poignet, la tirant dans le couloir silencieux.« Edmund ! » La voix de Lucien perça les ombres.Le commandant aux cheveux gris surgit d'un couloir latéral, la main déjà posée sur la garde de son double tranchant. « Mon Seigneur ? »« Préparez un véhicule sécurisé à la porte souterraine », ordonna Lucien d'un ton empreint d'une autorité absolue. « Aucun garde en dehors de notre cercle restreint. Faites vite. »Edmund opina d'un coup de tête sec et disparut à nouve
La lourde porte de pierre se referma violemment, coupant le faible éclat de la pièce et plongeant le couloir dans une obscurité totale. Les échos de la serrure de fer se verrouillant dans un claquement résonnèrent le long du couloir comme les os d'un squelette.Seraphina resta figée dans le noir. La voix de l'enfant résonnait encore à ses oreilles, avec ce dernier murmure glaçant.Il l'a brisée.Un déclic sec retentit à côté d'elle alors que Lucien allumait une petite applique sur le mur. Une pâle lumière orangée baigna la ligne nette de sa mâchoire, projetant de longues ombres sur son expression impénétrable.Seraphina se tourna vers lui, le pouls martelant ses côtes. « Quelle promesse avez-vous brisée ? »Lucien ne répondit pas. Il fixa la porte scellée, le corps tendu comme un arc.« À qui aviez-vous fait une promesse, Lucien ? » demanda-t-elle à nouveau, sa voix tremblant malgré ses efforts pour la maintenir calme.Il finit par la regarder. Ses yeux sombres, profonds et insondable
La porte continuait de s'ouvrir, lente et délibérée, comme si la chose de l'autre côté possédait toute la patience du monde.Seraphina recula d'un geste instinctif. Lucien se posta devant elle au même instant, son corps formant un rempart entre elle et ce qui attendait dans l'ombre, au-delà du seuil.« Qu'y a-t-il derrière ? » souffla-t-elle.« Restez derrière moi. »« Je ne suis pas une enfant. »« Alors agissez comme quelqu'un qui tient à rester en vie. »Un air glacial s'échappa de l'ouverture grandissante, charriant une odeur de pierre ancienne et de secrets plus anciens encore. Elle ne s'éloigna pas. Elle n'avança pas non plus, pas encore — restant simplement là, le cœur martelant sa poitrine, attendant de voir jusqu'où l'obscurité allait se déverser.Par-dessus l'épaule de Lucien, elle parvint à distinguer des fragments — une vaste salle engloutie par les ombres, des murs de pierre antique gravés de faibles motifs argentés qui semblaient bouger dès qu'elle ne les fixait pas dire
« Étiez-vous là quand je suis née ? »Lucien ne répondit pas tout de suite. Le silence s'étira si longtemps que Seraphina pensa qu'elle allait devoir poser la question une troisième fois, puis il parla enfin, d'un ton calme et définitif.« Oui. »Le mot tomba plus lourdement qu'elle ne s'y attendait, même après tout ce que la photographie lui avait déjà révélé.« Pourquoi ? » souffla-t-elle.« Parce que quelqu'un m'a demandé d'y être. »« Qui ? »Il ne répondit pas.« Vous ne pouvez pas me donner une demi-vérité et attendre de moi que je m'en contente », dit-elle, sa voix montant d'un ton, toute l'épuisement de ces dernières semaines éclatant enfin au grand jour. « Pas après tout ce qui s'est passé. Pas après tout cela. »« Je sais », dit-il, et la simplicité de ces mots, l'absence de toute défense, ne fit que lui donner envie de le secouer plus fort.« La nuit de votre naissance était inhabituelle », dit-il enfin, choisissant ses mots avec une prudence évidente. « Il y avait une temp
Seraphina fixa la photographie jusqu'à ce que ses contours en deviennent flous.Elle aurait reconnu ce visage entre mille — la ligne nette de la mâchoire, cette façon si particulière qu'avait Catherine de lever le menton comme si le monde entier lui devait quelque chose. Plus jeune, le regard plus doux, mais c'était inévitablement elle.« C'est ma mère », souffla-t-elle.Lucien lui prit délicatement la photographie des mains, et une ombre traversa son visage lorsqu'il y posa les yeux — brève, maîtrisée, mais pas assez rapide pour qu'elle ne lui échappe tout à fait.« Vous l'avez déjà vue », dit-elle.Il ne dit rien.« N'est-ce pas ? »Une longue pause s'ensuivit. « Oui. »Ce seul mot l'imposa comme une gifle.« Pourquoi ma mère se tro
« Répondez-moi. »Le miroir fêlé bourdonnait encore faiblement derrière elle, mais Seraphina ne le regarda pas. Elle garda les yeux fixés sur Lucien, refusant de laisser le silence engloutir la question comme il avait englouti toutes les autres.Il ne dit rien.« Me connaissiez-vous ? »Un long soupir lui échappa, lent et maîtrisé, comme un homme posant un fardeau trop lourd. « J'ai connu quelqu'un qui vous ressemblait. »Son estomac se noua. « Quelqu'un qui me ressemblait exactement ? »« Oui. »« Qui était-ce ? »Il ne répondit pas. Le silence se tendit entre eux, et elle sentit quelque chose dans sa poitrine se briser en même temps que le miroir.« Vous recommencez », dit-elle, la voix tremblante désormais, plus d'épuisement que de colère, bien qu'il y en eût aussi une bonne part. « À chaque fois que je m'approche de quelque chose de vrai, vous éloignez la vérité. Un peu à la fois. Comme si vous pensiez que je ne remarquerais pas le manège. »« Parce que la vérité que vous cherchez







