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CHAPITRE 5 — La troisième

Author: L'encre
last update publish date: 2026-09-28 14:14:16

« La troisième ? »

Le murmure de Nina trembla dans l’obscurité de sa chambre, si fragile qu’il sembla se briser dans l’air lourd. La panique lui broyait la gorge, l’empêchant presque de respirer.

À l’autre bout de la ligne, la respiration de Camille était lente. Terriblement calme. Ce n’était pas la voix d’une femme jalouse, ni celle d’une épouse hystérique cherchant à marquer son territoire. C’était la voix d’une survivante, vidée de son sang et de ses larmes.

— Tu crois qu’il t’a choisie par hasard ? reprit Camille, chaque mot tombant comme un couperet glacé. Il ne cible que des femmes qui brillent, Nina. Des femmes pleines de passion, de talent, d’ambition. Il s’approche, il joue l’homme vulnérable et incompris, il se rend indispensable... et puis il se nourrit de ta lumière. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

Nina serra le téléphone à s’en blanchir les jointures. Son esprit rejetait ces paroles en bloc. C’était impossible. Elle revoyait le visage ravagé d’Adrian, son regard suppliant au bord de la Seine, la chaleur désespérée de ses mains sur ses épaules. L’homme qui l’avait regardée danser avec une telle dévotion ne pouvait pas être un monstre.

— Vous mentez, balbutia-t-elle, les larmes affluant soudain pour brûler ses joues. Vous cherchez juste à le blesser ! Il souffre à cause de vous. Vous l’avez détruit !

Un petit rire sec, dénué de la moindre once de joie, crépita dans le combiné. Un son qui glaça le sang de Nina.

— C’est ce qu’il t’a raconté ? Que j’étais le trou noir de sa vie et qu’il avait besoin de toi pour réapprendre à respirer ? C’est sa partition préférée. Le martyr magnifique. Moi, je suis l’épouse légitime, le trophée qu’il exhibe devant ses associés, la potiche de façade. Mais je n’ai pas été la seule à vouloir le sauver de ses propres démons.

Le cœur de Nina rata un battement. Un froid mortel s’insinua sous sa peau, propageant un frisson incontrôlable le long de sa colonne vertébrale. La certitude aveugle qu’elle tentait de maintenir venait de se fissurer.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? souffla-t-elle, la voix tremblante.

— Il y en a eu une autre. Juste avant toi, murmura Camille. Le ton de l’épouse s’était soudain voilé d’une tristesse morbide, presque respectueuse. Elle s’appelait Élise. Elle était violoniste. Elle avait cette même lueur dans les yeux que toi, cette même candeur étincelante. Il l’a repérée après un concert. Il lui a juré de divorcer. Il a pleuré dans ses bras, exactement comme avec toi.

Nina ferma les yeux, incapable d’arrêter le torrent d’images qui l’assaillait. La douceur d’Adrian. Ses promesses. Tout ressemblait à un scénario macabre répété à l’infini.

— Et ensuite ? demanda Nina, suspendue aux lèvres de cette femme qu’elle était censée détester.

— Ensuite, il a commencé à l’isoler, poursuivit Camille d’une voix atone. À la couper de ses amis, à l’éloigner de son art sous couvert de la protéger. En moins de deux ans, elle n’était plus qu’un fantôme terrifié par son propre reflet. Il l’a brisée, Nina. Méthodiquement. Exactement comme il a commencé à le faire avec moi.

La chambre se mit à tourner. Une nausée violente tordit le ventre de la danseuse. Les mots de Camille s’emboîtaient avec une précision chirurgicale, révélant la véritable nature du piège qui se refermait sur elle. L’homme qui admirait sa danse n’était pas un amoureux blessé. C’était un prédateur. Un collectionneur d’âmes lumineuses.

— Où... où est-elle aujourd’hui ? demanda Nina, l’estomac noué par une terreur viscérale. Si elle a vu qui il était vraiment, pourquoi n’est-elle pas partie ?

Le silence qui s’installa au bout du fil fut plus oppressant, plus suffocant que tout ce qui venait d’être dit.

— Elle est morte, Nina. Officiellement, la police a conclu à un suicide.

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