Mag-log in— Élise.
Le prénom franchit les lèvres de Nina comme un souffle empoisonné. Adrian, qui venait d’entrer dans la loge de la jeune femme avec un bouquet de roses blanches, se figea. Le bouquet glissa de ses mains pour s’écraser sur le parquet. Nina recula, tremblante, le regardant comme s’il était un étranger. Elle venait de tout lui cracher au visage. L’appel de Camille, les menaces, et surtout, ce fantôme terrifiant. La violoniste morte. Pendant une seconde interminable, le visage d’Adrian resta de marbre. Puis, la forteresse s’effondra. Ses épaules s’affaissèrent, sa poitrine se souleva dans un hoquet de douleur, et il tomba à genoux devant elle. Il cacha son visage dans ses mains. — Camille est un monstre, murmura-t-il, la voix brisée par des sanglots étouffés. Un monstre malade, obsédé par l’idée de détruire tout ce que je touche. Il releva des yeux rougis, noyés de larmes. L’image de l’homme puissant d’hier avait volé en éclats. — Élise était fragile, Nina. Tellement fragile. Camille l’a harcelée, elle l’a poussée à bout, nuit et jour. J’ai essayé de la protéger. Je te jure que j’ai tout essayé ! Mais je suis arrivé trop tard. Je n’ai pas pu la sauver. Et maintenant... maintenant Camille veut te faire subir le même sort. Elle veut te terrifier pour que tu me quittes. Il rampa presque vers elle et enlaça ses genoux. Sa détresse était si absolue, si viscérale, qu’elle balaya les derniers remparts de la raison de Nina. L’empathie, cette faille béante dans son cœur, s’engouffra dans la brèche. Elle se laissa tomber au sol avec lui, prenant son visage entre ses mains, mêlant ses larmes aux siennes. — Je ne te laisserai pas, murmura-t-elle, aveuglée par la pitié. Je ne la laisserai pas gagner. C’est à cet instant précis qu’Adrian plongea une main dans la poche de sa veste. Il en sortit un écrin de velours noir. Lorsqu’il l’ouvrit, la lumière crue de la loge accrocha l’éclat d’un diamant pur, lourd, presque agressif. — Alors prouve-le-moi, supplia-t-il, son regard noir s’ancrant dans le sien avec une intensité dévorante. Les papiers du divorce seront signés dans quelques semaines. Laisse-moi te donner mon nom. Laisse-moi te protéger. Épouse-moi, Nina. C’était insensé. Trop tôt, trop vite, trop lourd. Ils se connaissaient à peine, et la mort d’une autre femme flottait encore entre eux. Mais la panique et la passion formaient un brouillard toxique. Pour lui prouver qu’elle ne fuyait pas, pour le sauver de ses propres démons, elle murmura un « oui » qui scella son destin. Le soir même, l’appartement familial trembla sous les cris. Inès fixait la bague au doigt de sa sœur avec un dégoût viscéral. — Tu as perdu la tête, cracha Inès, les yeux écarquillés par l’horreur. Il est encore marié ! Son ex-maîtresse s’est suicidée ! Et ta réponse à tout ça, c’est de l’épouser ? Nina, réveille-toi ! C’est un piège ! Il est en train de refermer la cage sur toi ! — Tu ne comprends pas ! hurla Nina en retour, épuisée, à bout de nerfs. Il souffre, Inès ! Il a besoin de moi ! Je veux que tu sois mon témoin. Je veux que tu sois là. Inès recula d’un pas, comme si on venait de la gifler. La colère céda la place à une froideur tranchante. — Non. Nina accusa le coup, le souffle coupé. — Quoi ? — Je ne serai pas ton témoin, répéta Inès, la voix vibrante d’une rage sourde. Je t’aime plus que ma propre vie, Nina. Mais je refuse de me tenir en souriant pendant que tu signes ton arrêt de mort. Je n’assisterai pas à ton suicide. Elle tourna les talons et s’enferma dans sa chambre, laissant Nina s’effondrer en larmes dans le salon. Adossée contre sa porte, Inès ferma les yeux, le cœur tambourinant dans sa poitrine. Les larmes de sa sœur lui déchiraient l’âme, mais elle savait que les mots ne suffiraient plus. Adrian l’avait déjà trop bien manipulée. Il lui fallait des preuves. Des faits. Des cadavres à déterrer. Elle sortit son téléphone de sa poche, les mains moites, et fit défiler ses contacts jusqu’à trouver un nom précis. Un ancien flic, devenu détective privé, avec qui elle avait travaillé sur des litiges liés à ses galas. Elle appuya sur appel. — Marc ? dit-elle d’une voix basse, presque coupante, dès qu’il décrocha. C’est Inès. J’ai besoin de toi. Je veux que tu fouilles la vie d’un homme. Chaque compte en banque, chaque contrat, chaque femme de son passé. Surtout celle qui est morte. Je veux savoir qui est vraiment Adrian de Villiers.Les gyrophares rouges et bleus des véhicules de police illuminèrent enfin la tôle rouillée de l’entrepôt, déchirant les ténèbres des quais de Seine. Les sirènes hurlantes, arrivées trop tard pour le combat, apportaient au moins le salut médical.Les secouristes se précipitèrent à l’intérieur, entourant Inès d’une efficacité chirurgicale. Posée sur un brancard, équipée d’un masque à oxygène et d’une perfusion à haut débit, la jeune femme fut emmenée en urgence sous la protection renforcée d’une escorte armée. Marc, arrivé sur les lieux quelques minutes après l’appel de Nina, la serra longuement contre lui sans dire un mot. Il n’y avait rien à ajouter. L’enfer venait d’être frôlé, mais Inès était vivante.Vingt-quatre heures plus tard, l’atmosphère de l’hôpital militaire où Inès avait été transférée sous anonymat était paisible. Une paix presque irréelle.Dans la chambre baignée par une douce lumière d’après-midi, le bruit régulier des appareils médicaux n’était plus une menace, mais le
L’entrepôt désaffecté dressait sa carcasse de tôle et de rouille au bord des eaux sombres de la Seine. Le vent de la nuit s’engouffrait dans les tôles brisées, faisant gémir la structure métallique dans un râle sinistre.Nina franchit le seuil de la porte coulissante entrebâillée. Elle marchait seule, le corps tendu comme un arc, chaque sens en alerte. Elle n’avait prévenu ni Marc, ni la police. Le visage agonisant d’Inès sur l’écran de son téléphone avait effacé toute hesitation : sa sœur ne survivrait pas à une intervention armée.Au centre du hangar, sous le cône de lumière verdâtre du néon, la silhouette immobile d’Inès se détacha de l’obscurité. Sa tête pendait sur sa poitrine, son souffle n’était plus qu’un sifflement rauque et douloureux.— Tu es à l’heure, Nina, déclara une voix mielleuse depuis les ombres.Camille émergea de derrière un conteneur rouillé. La seringue brillait entre ses doigts gants de cuir. Un sourire cruel, presque ravi, défigurait ses traits parfaits.— Je
Le monde autour de Nina s’effondra dans un fracas silencieux. Les bips saccadés des moniteurs débranchés résonnaient dans la chambre vide comme les battements d’un cœur agonisant. Marc se précipita hors de la pièce, sa voix résonnant dans le couloir alors qu’il hurlait après le service de sécurité et la police du commissariat, mais Nina, elle, restait clouée au sol, incapable de détacher ses yeux du lit froissé.Sa sœur, encore convalescente, perfusée et incapable de se défendre, venait d’être arrachée à son sanctuaire.Soudain, le téléphone de Nina vibra dans sa poche. Une secousse brève, lourde de menace.Les doigts engourdis par l’effroi, elle extirpa l’appareil. L’écran affichait un fichier vidéo reçu depuis une adresse IP introuvable, envoyé via une messagerie cryptée. Le cœur de Nina manqua un battement. Elle appuya sur l’écran.L’image s’illumina, instable.La séquence s’ouvrait sur une pièce en béton brut, sombre et humide, éclairée par le néon verdâtre d’un tube suspendu. Au
Dans la pénombre d’un parking souterrain du 15e arrondissement, le moteur d’une berline noire tournait au ralenti. Assise au volant, Camille fixa son reflet dans le rétroviseur central. D’un geste sec et méthodique, elle enfila une perruque brune, masquant sa chevelure blonde emblématique, puis ajusta une paire de lunettes de soleil teintées. Sur le siège passager reposaient un sac de voyage garni de liasse de billets non traçables et un passeport canadien sous le nom de Chantal Mercier.Contrairement à Adrian, aveuglé par son narcissisme et son sentiment d’impunité, Camille était une pragmatique. Elle avait compris dès la minute où le dictaphone avait clignoté que le règne était terminé. Adrian n’était plus qu’un poids mort, un pion sacrifié sur l’échiquier. Mais Camille refusait de croupir dans une cellule pour les erreurs de son ancien amant.Son téléphone prépayé vibra sur le tableau de bord. Elle décrocha, la voix glaciale.— Tout est prêt ? demanda-t-elle.— L’ambulance privée a
Le bip sonore du téléphone scella le destin d’Adrian. Le transfert était accompli. L’enregistrement circulait déjà dans les réseaux sécurisés de la préfecture et sur les terminaux de la rédaction de Sarah Leroy.Adrian resta figé, la main suspendue dans le vide, la bouche entrouverte. La terreur pure qui se lisait dans ses yeux n’avait rien à envier à celle qu’il avait infligée à ses victimes pendant des années. Pour la première fois de sa vie, le vernis du puissant homme d’affaires s’était totalement effondré, révélant un homme traqué, démasqué, balayé par sa propre hybris.Moins de dix minutes plus tard, le hurlement strident des sirènes déchira le calme matinal du quartier des affaires.Le bruit de dizaines de pas précipités résonna dans le couloir du dernier étage. La porte vitrée du bureau panoramique fut projetée en arrière avec une violence inouïe. Les hommes de la Brigade Criminelle, armes au poing, fendant l’air de leurs ordres cinglants, envahirent le sanctuaire.— Police !
Le point rouge clignotait, impitoyable, rythmant les secondes qui scellaient la fin du règne d’Adrian de Villiers.Pendant une fraction de seconde, le silence fut si absolu dans le bureau qu’on aurait pu entendre le mécanisme du dictaphone enregistrer le moindre souffle. Le masque de marbre d’Adrian ne s’était pas seulement fissuré ; il venait d’exploser en mille morceaux. La panique, une panique brute, animale, défigura ses traits d’ordinaire si parfaits.— Donne-moi ça ! rugit-il en se jetant en avant, le bras tendu pour lui arracher l’appareil.Mais Nina n’était plus la proie terrifiée des cinq dernières années. S’appuyant sur les réflexes et l’agilité de ses années de danseuse étoile, elle esquiva son assaut d’un pas de côté gracieux et précis. Adrian heurta le rebord de son propre bureau, faisant voler en éclats son verre de cristal sur le sol.— C’est trop tard, Adrian, dit-elle, sa voix tranchante comme un scalpel. Tes menaces, tes aveux pour ma sœur, tes déclarations sur Élise







