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Chapitre 4_ Punition

last update publish date: 2026-09-27 06:53:55

Sa main se referme sur mon poignet avant que j'aie eu le temps de reculer.

— Elif était celle qui devait porter cette bague avant vous, répète-t-il, et cette fois sa voix a perdu toute douceur. Et elle est morte le même jour que mon frère.

— Comment...

— Elle était dans la voiture, coupe-t-il, ses doigts se resserrant autour de mon poignet jusqu'à ce que la douleur remonte le long de mon bras. Elle a survécu quarante-huit heures à l'hôpital. Le temps que je comprenne que j'allais perdre les deux personnes qui comptaient le plus au monde pour moi, en l'espace d'un seul week-end.

Le sol se dérobe sous mes pieds. Je n'avais tué qu'une seule personne dans mon esprit depuis un an, un inconnu qui traversait la rue, un nom dans un journal. D'où sort cette histoire de voiture ? Qu'est-ce qui ne va pas dans cette histoire ?Je viens de découvrir que j'en ai tué deux et que l'une d'elles s'apprêtait à épouser l'homme qui, aujourd'hui, m'oblige à prendre sa place.

— Je ne savais pas, je murmure, les larmes me brûlant les yeux. Emir, je vous jure que je ne savais pas qu'il y avait quelqu'un d'autre dans...

— Ne prononcez pas mon prénom.

Il me plaque contre le bureau d'un geste si brusque que je sens le bois s'enfoncer dans le creux de mes reins. Son visage n'est plus qu'à quelques centimètres du mien, et pour la première fois, je vois ce qu'il cache derrière son calme de façade, une rage si ancienne, si nourrie, qu'elle a fini par se figer en quelque chose de bien plus dangereux que de la simple colère.

— Vous n'avez pas le droit de dire mon prénom comme si nous étions déjà quelque chose l'un pour l'autre, dit-il, sa voix vibrant d'une violence contenue. Vous n'êtes pas ma femme. Vous êtes ma dette. Celle que je viens réclamer, un an après que vous avez volé la mienne.

— Vous me faites mal, je souffle, alors que ses doigts s'enfoncent plus profondément dans mon poignet.

Quelque chose passe dans ses yeux, une seconde de reconnaissance, comme s'il découvrait seulement maintenant ce que sa propre main était en train de faire. Il desserre sa prise d'un coup, presque brutalement, et recule d'un pas, le souffle court, comme un homme qui vient d'éviter de justesse de tomber d'une falaise.

Nous restons là, tous les deux, à quelques mètres l'un de l'autre, à respirer trop fort dans le silence du bureau.

— Vous voyez ce que vous provoquez en moi, dit-il enfin, et sa voix a retrouvé son calme habituel, ce qui est presque plus effrayant que sa colère. Chaque fois que vous fouillez dans ce qui ne vous regarde pas, vous réveillez quelque chose que je préférerais garder endormi. Pour vous. Et pour moi.

— C'était une photo, dis-je, la voix tremblante. Je n'ai rien détruit, je n'ai rien volé, j'ai juste...

— Vous avez ouvert une porte que vous n'étiez pas censée trouver, coupe-t-il. Et maintenant, il va falloir que vous appreniez ce qu'il en coûte, dans cette maison, d'ouvrir les mauvaises portes.

Il s'approche du téléphone posé sur son bureau, compose un numéro d'une pression de doigt, sans me quitter des yeux.

— Amenez-la à la villa, dit-il à la personne qui décroche. Installez-la dans l'aile sud.

— L'aile sud ? je répète, un froid nouveau s'installant au creux de mon ventre.

— Le mariage a lieu dans deux jours, dit-il en raccrochant, comme si cela répondait à ma question. Vous y passerez ces deux jours. Seule. Le temps de réfléchir à ce que signifie réellement le mot respect, dans une maison qui n'est plus tout à fait la vôtre, mais qui ne sera plus jamais complètement celle d'une autre non plus.

— Vous m'enfermez, dis-je, la gorge nouée, comprenant enfin la nature exacte de ce qu'il vient d'ordonner.

— Je vous protège de vous-même, répond-il, sans une once d'ironie dans la voix, ce qui rend la phrase plus glaçante encore. Vous avez encore beaucoup à apprendre sur la patience, mademoiselle Aydın. L'aile sud vous l'enseignera.

Deux hommes en costume sombre apparaissent dans l'embrasure de la porte quelques minutes plus tard, et je comprends, à la façon dont ils se tiennent, qu'ils n'attendent pas mon consentement pour m'escorter. Je jette un dernier regard à Emir, espérant y trouver un signe, n'importe lequel, d'hésitation.

Il n'y en a aucun.

— Une dernière chose, dit-il alors que je franchis la porte encadrée par ses hommes. Vous vouliez savoir pour Elif. La vérité c'est que la douleur qu'elle m'a laissée ne s'est jamais refermée. Vous allez apprendre à vivre à l'intérieur de cette blessure, Sana. Jour après jour. Jusqu'à ce que vous compreniez qu'on ne pardonne pas un meurtre avec des excuses.

— Et avec quoi, alors ? je demande, dans un dernier sursaut de défi.

Son regard se pose sur moi une dernière fois, aussi froid que le marbre du bureau, aussi tranchant qu'une lame qu'on aiguise depuis un an.

— Avec le temps que vous allez passer à comprendre ce que c'est, de perdre quelqu'un qu'on aime sans jamais pouvoir le récupérer.

La porte de l'aile sud se referme derrière moi avec un bruit métallique qui résonne comme une sentence.

Je découvre, en posant les yeux sur la pièce où l'on vient de m'enfermer, qu'il ne s'agit pas d'une chambre, c'est une cave aménagée, sans fenêtre, sans lumière naturelle, avec pour seul mobilier un lit étroit et une carafe d'eau posée sur une table de bois brut.

Deux jours. Seule ici, avec pour seule compagnie l'écho de ses derniers mots et la certitude glaçante que demain, en signant ce contrat de mariage, je ne signerai pas ma protection.

Je signerai ma condamnation.

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