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Chapitre 5_ Bienvenue en enfer

last update publish date: 2026-09-27 06:56:19

Je perds la notion du temps quelque part entre la première nuit et ce qui doit être le milieu du deuxième jour.

Personne n'est venu. Ni eau, ni nourriture, ni un mot à travers la porte métallique de cette cave qu'on appelle pudiquement "l'aile sud". Ma gorge est si sèche qu'avaler ma propre salive est devenu un supplice, et mes pensées commencent à se déliter, à flotter dans une brume épaisse où la peur elle-même finit par s'émousser, faute de force pour la nourrir.

Je reste allongée sur le lit étroit, les yeux mi-clos, à écouter le silence épais de cette pièce sans fenêtre, quand un bruit métallique me tire de ma torpeur, le grincement d'une porte, des pas, plusieurs, qui résonnent sur le sol de pierre.

J'essaie d'ouvrir les yeux. Mes paupières pèsent une tonne. La lumière du couloir, même faible, m'agresse comme un projecteur en plein visage.

Puis le jet d'eau me frappe de plein fouet.

Je pousse un cri qui n'a plus rien d'humain, un cri de choc autant que de survie, alors que l'eau glacée s'abat sur moi sans discontinuer, m'arrachant à ma torpeur avec une brutalité qui me coupe le souffle. Je me recroqueville sur le lit, les bras levés pour protéger mon visage, incapable de comprendre dans l'instant ce qui m'arrive, avant que la réalité ne se précise à travers mes cils trempés : un garde, debout dans l'embrasure, tenant un tuyau d'arrosage braqué sur moi comme on arrose un animal qu'on veut faire sortir de son terrier.

Et derrière lui, adossé au mur du couloir, une cigarette à la main, Emir Demir regarde la scène avec une indifférence si totale qu'elle en devient presque plus douloureuse que l'eau elle-même.

— Assez, dit-il enfin, d'une voix qui ne trahit ni satisfaction ni malaise.

Le jet s'arrête. Je reste là, trempée, tremblante, mes vêtements collés à ma peau, à essayer de reprendre un souffle que la surprise et le froid m'ont arraché.

— Levez-vous, dit Emir en s'avançant, tirant une dernière bouffée de sa cigarette avant de l'écraser sous son talon. Le mariage a lieu dans deux heures, et vous ne pouvez décemment pas vous y présenter dans cet état.

— Vous m'avez laissée sans eau, sans nourriture, pendant deux jours, dis-je, la voix rauque, à peine audible. Vous appelez ça de la patience ?

— J'appelle ça une leçon, répond-il, sans la moindre trace d'émotion sur le visage. Vous vouliez savoir ce que c'était que de perdre le contrôle de sa propre vie, Sana. Je vous l'ai enseigné.

Il fait un signe de tête vers le garde, qui m'attrape par le bras et me force à me lever. Mes jambes flageolent sous moi, épuisées, et je manque de m'effondrer avant que la poigne de l'homme ne me maintienne debout de force.

— Marchez, ordonne Emir en tournant les talons, comme si la traversée qui m'attend était une simple formalité.

Je marche.

Ou plutôt, on me traîne à moitié à travers la cour intérieure de la villa, mes vêtements trempés collés à ma peau, mes cheveux dégoulinant sur mon visage, devant le regard de plusieurs employés qui s'écartent sur notre passage certains détournant les yeux par pudeur, d'autres, plus indifférents, continuant leurs tâches comme si le spectacle d'une femme humiliée n'était qu'un détail de plus dans le quotidien de cette maison.

La honte me brûle plus fort que le froid. Je sens les regards sur moi, sur mon état, sur ce corps que je voudrais dissimuler et que je n'ai plus la force de protéger. Chaque pas est une négociation avec mon propre corps, chaque respiration un effort que je ne suis pas certaine de pouvoir renouveler.

— Vous vouliez de l'attention, Sana ? me glisse Emir sans même se retourner, marchant devant moi d'un pas égal, presque nonchalant. La voici. Souvenez-vous de ce que ça fait, la prochaine fois que l'envie vous prendra de fouiller dans mes affaires.

Je ne réponds pas. Je n'ai plus la force de répondre, seulement celle de continuer à mettre un pied devant l'autre, jusqu'à ce qu'on me pousse enfin dans une chambre où m'attendent déjà deux femmes, silencieuses, qui s'empressent de me débarrasser de mes vêtements trempés avec une efficacité toute professionnelle, sans un mot, sans un regard de compassion.

Elles me sèchent, me coiffent, me maquillent avec des gestes rapides et précis, pendant que je reste assise, immobile, vide de toute résistance, à regarder mon reflet se transformer dans le miroir sans reconnaître la femme qui commence à y apparaître.

Une robe blanche, brodée de fils d'argent, m'attend sur le lit. Je la revêts sans un mot, sans une larme je n'en ai plus, ou peut-être ai-je simplement compris qu'aucune larme ne changerait quoi que ce soit à ce qui m'attend.

La cérémonie se déroule dans un jardin illuminé de lanternes, devant une assemblée que je ne connais pas : des membres de la famille Demir au visage fermé, des invités qui m'observent avec une curiosité polie mais glaciale comme on observerait une pièce rapportée dans une collection déjà complète.

Emir se tient à mes côtés, impeccable dans son costume sombre, aussi froid et maître de lui qu'à notre première rencontre, comme si l'homme qui m'a fait asperger d'eau devant ses employés, deux heures plus tôt, n'était qu'un mauvais rêve que j'aurais fait toute seule.

L'imam prononce les mots que je n'écoute qu'à moitié, mon esprit encore engourdi par l'épuisement, par la faim, par cette sensation étrange de flotter au-dessus de ma propre vie sans plus y participer vraiment.

Quand vient le moment de prononcer mon consentement, ma voix sort plus assurée que je ne l'aurais cru possible, comme si une part de moi, quelque part, avait déjà accepté ce que le reste de mon corps refuse encore de comprendre.

— Oui, dis-je.

Un murmure d'approbation parcourt l'assemblée. Emir glisse une bague à mon doigt, pas celle que j'ai vue tourner entre ses doigts cette nuit-là, une autre, neuve, froide, sans aucune histoire encore gravée dessus et se penche vers moi pour ce que tous les invités prennent, sans doute, pour un baiser nuptial.

Ses lèvres frôlent mon oreille au lieu de mes lèvres, et sa voix, si basse que seule moi peut l'entendre, se glisse contre ma peau comme une lame froide.

— Bienvenue en enfer, madame Demir.

Puis il se redresse, sourit à l'assemblée qui applaudit notre union, et je reste là, debout dans ma robe blanche, à comprendre que le pire vient à peine de commencer.

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