LOGINJe me traîne jusqu'à la table basse sur mes genoux, parce que mes jambes ne me portent plus. Je déchire un morceau de pain encore tiède, et le porte à ma bouche.Le goût me traverse comme une décharge. La croûte craque, la mie fond sur ma langue, un peu de sel, un peu de beurre. Je ferme les yeux et mâche lentement, de peur que mon corps ne rejette tout, puis j'en prends un deuxième morceau et un troisième. Je goûte la soupe de lentilles brûlante, fumante de cumin. Ma gorge meurtrie proteste à chaque gorgée, mais je ne m'arrête pas. Je bois le jus d'orange à même la carafe et la fraîcheur acide me coule sur le menton, sur la dentelle de ma robe, sans que je m'en soucie.C'est en croquant dans une figue que je m'aperçois que je pleure.Pas de peur, ni de chagrin, ni de honte. Je pleure de soulagement, de ce soulagement animal bête, presque indécent de manger après deux jours de privation. Les larmes coulent dans mon assiette, se mêlent au jus de grenade qui tache mes doigts et je ris
La dernière voiture quitte l'allée de la villa dans un crissement de graviers et c'est fini. Près de cent invités ont applaudi, souri et félicité. Pourtant, aucun d'eux n'a vu que la mariée tenait debout par la seule force de la peur. Je reste sur les marches du perron, mon bouquet de pivoines blanches serré contre moi. Derrière moi, les domestiques commencent déjà à éteindre les lanternes du jardin une à une et le Bosphore reprend sa place dans la nuit avec son clapotis lent contre les rochers. — Conduisez Madame dans sa chambre, dit Emir à une domestique sans me regarder. "Madame." Il a prononcé le mot comme on tamponne un document. La jeune femme baisse les yeux et m'indique le chemin. Je la suis à travers le grand hall de marbre où mes talons résonnent, puis dans un couloir lambrissé, éclairé de petites appliques de cuivre qui dessinent sur le parquet des flaques d'or pâle. Au bout, une double porte de bois sculpté ornée de motifs d'arabesques que le temps a patinés. L
Je perds la notion du temps quelque part entre la première nuit et ce qui doit être le milieu du deuxième jour. Personne n'est venu. Ni eau, ni nourriture, ni un mot à travers la porte métallique de cette cave qu'on appelle pudiquement "l'aile sud". Ma gorge est si sèche qu'avaler ma propre salive est devenu un supplice, et mes pensées commencent à se déliter, à flotter dans une brume épaisse où la peur elle-même finit par s'émousser, faute de force pour la nourrir. Je reste allongée sur le lit étroit, les yeux mi-clos, à écouter le silence épais de cette pièce sans fenêtre, quand un bruit métallique me tire de ma torpeur, le grincement d'une porte, des pas, plusieurs, qui résonnent sur le sol de pierre. J'essaie d'ouvrir les yeux. Mes paupières pèsent une tonne. La lumière du couloir, même faible, m'agresse comme un projecteur en plein visage. Puis le jet d'eau me frappe de plein fouet. Je pousse un cri qui n'a plus rien d'humain, un cri de choc autant que de survie, alor
Sa main se referme sur mon poignet avant que j'aie eu le temps de reculer. — Elif était celle qui devait porter cette bague avant vous, répète-t-il, et cette fois sa voix a perdu toute douceur. Et elle est morte le même jour que mon frère. — Comment... — Elle était dans la voiture, coupe-t-il, ses doigts se resserrant autour de mon poignet jusqu'à ce que la douleur remonte le long de mon bras. Elle a survécu quarante-huit heures à l'hôpital. Le temps que je comprenne que j'allais perdre les deux personnes qui comptaient le plus au monde pour moi, en l'espace d'un seul week-end. Le sol se dérobe sous mes pieds. Je n'avais tué qu'une seule personne dans mon esprit depuis un an, un inconnu qui traversait la rue, un nom dans un journal. D'où sort cette histoire de voiture ? Qu'est-ce qui ne va pas dans cette histoire ?Je viens de découvrir que j'en ai tué deux et que l'une d'elles s'apprêtait à épouser l'homme qui, aujourd'hui, m'oblige à prendre sa place. — Je ne savais pas, je mur
Je ne dors pas de la nuit, hantée par cette bague dorée tournant entre les doigts d'un homme que je ne comprends pas encore. Au matin, quand Leyla vient me chercher pour m'emmener essayer des tenues pour la cérémonie, je décide de tirer les choses au clair avec prudence, parce que quelque chose me dit que la prudence est la seule monnaie qui vaille dans cette maison. — Leyla, dis-je pendant qu'elle m'aide à enfiler une robe couleur ivoire dans un salon d'essayage privé de l'appartement d'Emir. Depuis combien de temps travaillez-vous pour Monsieur Demir ? — Huit ans, répond-elle sans lever les yeux de l'ourlet qu'elle épingle. — Alors vous avez dû connaître sa famille. Ses parents. Son... Je m'arrête volontairement, laissant le silence faire le travail à ma place. Leyla se fige, l'espace d'une seconde à peine, mais assez pour que je le remarque. — Je ne suis pas payée pour parler de la famille de Monsieur Demir, dit-elle enfin, sa voix retrouvant sa neutralité professionnelle. J
Je signe mon nom sur la dernière page sans oser relire ce que je viens d'accepter. L'encre est encore fraîche quand Emir Demir reprend le stylo de mes mains, presque avec délicatesse, comme si le geste comptait plus que les mots qu'il vient de m'arracher. Il range le contrat dans une pochette de cuir sans un regard, sans un sourire de victoire, rien qui trahisse ce qu'il vient d'obtenir de moi. — La cérémonie aura lieu dans trois jours, dit-il en se dirigeant vers son bureau. Un imam viendra pour tout finaliser. Vous n'aurez rien à organiser. — Trois jours, je répète la voix blanche. Vous parlez de mon mariage comme d'un rendez-vous chez le dentiste. Quelque chose passe dans son regard, une lueur vite éteinte qui pourrait ressembler à de l'amusement s'il n'était pas aussi maître de lui-même. — Vous vous attendiez à des fiançailles de six mois et une robe sur mesure, mademoiselle Aydın ? — Je m'attendais à ne jamais me marier avec l'homme dont j'ai tué le frère, dis-je, e







