MasukAnyaLa cave n'est plus une cave.C'est une caverne, ou le souvenir d'une caverne. Les murs de pierre brute suintent une humidité qui n'est pas de l'eau ou pas seulement de l'eau. C'est une condensation de temps, de silence, de patiences accumulées. L'air est lourd, chargé d'une minéralité qui alourdit les poumons.Et il y a le bruit.Un bourdonnement. Pas celui, agressif et martial, qui a fait s'effondrer Marc. Celui-ci est plus profond, plus lent. Une pulsation. Une respiration tellurique. Le souffle de quelque chose qui n'a jamais eu de poumons mais qui apprend, peut-être, à respirer.— Pose ta main, dit Lysander.Sa voix est différente, ici. Plus granuleuse. Plus ancienne.— Pose ta main sur le mur.Je le fais.La pierre est froide. Puis tiède. Puis brûlante – non de température, mais de présence. Sous mes doigts, sous ma paume, je sens la vibration. Et dans la vibration, je sens quelque chose d'autre.Un appel.Ce n'est pas Lysander. C'est plus vieux que Lysander, plus vieux que
LysanderIl dort encore.Sa main, posée sur la nuque d'Anya, est ouverte comme une offrande. Les coupures de la nuit, fines entailles laissées par les cordes, dessinent sur ses doigts des portées invisibles. Du sang séché aux jointures. Du sang qui est aussi de l'encre, aussi de la signature.Je regarde cet homme et je mesure l'étendue de ce que j'ai fait.Et de ce que je dois faire.Cent ans. Cent années à composer dans le vide, à jeter des notes dans l'oubli comme on jette des pierres dans un puits sans fond. Cent ans à écouter le silence qui suit l'accord, à guetter l'applaudissement qui ne vient jamais, la compréhension qui demeure à jamais hors de portée.Et maintenant, cet homme. Ce violoniste brisé qui porte en lui la musique comme d'autres portent une maladie incurable. Ce survivant qui a traversé le deuil, la perte, l'abandon de son art, et qui reste – malgré tout – capable de pleurer sur une dissonance.Je l'ai choisi parce qu'il était vulnérable.Je commence à comprendre qu
LysanderCette découverte m’ébranle plus que je ne voudrais l’admettre. Pendant cent ans, j’ai considéré les vivants comme du matériau, de la matière première à modeler selon mes besoins. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui puisse, fût-ce imparfaitement, comprendre ce que je tentais de dire.Marc le peut.Et cela change tout.AnyaLa nuit est presque finie.J’ai nettoyé les mains de Marc, désinfecté les coupures, appliqué des compresses d’eau froide sur ses poignets gonflés. Il n’a pas parlé. Il est assis au bord du lit, les mains sur les genoux, et il regarde ses paumes comme s’il y cherchait les stigmates d’une passion.— Je l’ai senti, dit-il enfin.Sa voix est éraillée, presque inaudible.— Je l’ai senti en moi. Pas comme un ennemi. Comme… comme quelque chose qui cherchait à sortir depuis très longtemps. Quelque chose de beau. De terrible. Mais de beau.Il lève les yeux vers moi.— C’est ça, le pire, Anya. Ce n’est pas un monstre. C’est un artiste. Et je crois… je crois qu’il m
LysanderLe piano.Je l’ai touché. Non pas avec des mains – je n’en ai plus depuis longtemps – mais avec la vibration du nœud tellurique, avec le chant de la pierre conduit à travers le sol, les murs, le bois du plancher. J’ai fait résonner ses cordes comme on pince les nerfs à vif d’un corps endormi.Il ne joue pas. Il n’y a personne pour l’actionner. Mais il chante quand même.Une note. Puis une autre. Puis une tierce, une quarte, un accord dissonant qui n’appartient à aucune gamme tempérée. C’est la voix de la terre qui cherche à s’exprimer dans le langage des hommes, et qui écorche les deux en chemin.Marc s’arrête sur le seuil.Il regarde le clavier qui s’enfonce sous aucune main, les marteaux qui frappent les cordes sans que nul ne les commande. Il regarde le couvercle ouvert qui vibre, qui palpite, qui semble respirer.— Arrête, souffle-t-il. Arrête ça.Je ne réponds pas. Je laisse la musique enfler.Ce n’est plus une improvisation. J’organise les sons, je structure la dissonan
LysanderIls se tiennent par la main.Quelle image. Quelles retrouvailles pathétiques. Lui, le verre fêlé. Elle, la garde-malade qui panse les blessures qu’elle a elle-même contribué à infliger. Ils croient que cette communion de misère les sauvera. Ils croient que la tendresse est un rempart.Ils n’ont rien compris.La tendresse est une fenêtre. Elle ouvre, elle ne ferme pas. Et par cette fenêtre, je peux passer.Car Marc, en s’abandonnant à Anya, en acceptant sa présence comme un refuge, a fait plus que se réconforter. Il a abaissé ses dernières défenses. Il a admis, implicitement, que les règles du monde ordinaire ne s’appliquent plus ici. Il a accepté le surnaturel comme une donnée de son existence.Désormais, tout est possible.Je sens le nœud tellurique qui palpite sous la cave. Il a perçu, lui aussi, ce changement. La pierre reconnaît ceux qui se sont ouverts à elle. Elle attend. Elle veut s’exprimer, non plus par à-coups et par spasmes, mais dans une forme durable, une manifes
LysanderL’aube.Elle se lève, indifférente, ignare, comme si la nuit n’avait rien déchiré. La lumière sale et grise s’infiltre par les fentes des volets, révélant sans pudeur ce que l’ombre avait consenti à voiler : l’homme en tas au milieu du plancher, le miroir étoilé, les livres éparpillés comme des oiseaux morts.Marc n’a pas bougé.Il est là, genoux ramenés contre la poitrine, front posé sur le bois. Il n’y a plus en lui cette tension du ressort prêt à se détendre, cette vigilance mécanique de l’artisan qui cherche la panne. Non. C’est une dépouille. Une forme qui respire encore par habitude, par inertie. Le courant est coupé. La machine ne répond plus.Anya l’observe du seuil.Elle n’entre pas. Elle n’ose pas. Pour la première fois depuis qu’elle a franchi cette porte, je la sens véritablement démunie. Son répertoire est celui des caresses et des murmures, des corps qui s’entrelacent et des larmes qui lavent les péchés. Mais que faire d’un homme qui ne peut plus être touché ? Q



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